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Jeunesse marocaine : « Le Passé simple »

Le Maroc à l’ordre du jour

décembre 1954.

Driss Chraïbi est un jeune écrivain marocain qui vient de faire paraitre un livre excellent, Le Passé simple [1], où il ne se contente pas de dénoncer le colonialisme, mais où il examine également la structure de la société islamique. Nous sommes heureux de publier aujourd’hui ces quelques pages qui posent le problème de la jeunesse marocaine issue des universités sur ses véritables bases.
Maurice Joyeux



Où l’ordre d’un jour au Maroc ? Quinze siècles de suprématie européenne nous ont appris, à nous autres gens à civiliser, de ces subtilités-là. Quant à moi, à qui la remontée aux sources a presque toujours attiré de sérieux ennuis, j’aurais désiré vivre au siècle de Descartes, être façonné sur place par sa pensée toute vive, toute naissante, à la façon d’un hydrogène. Afin par exemple d’assimiler, butant en 1954 sur ces détails que sont les agitateurs nords-africains, les nuances si cartésiennes qui les chapeautent selon qu’ils sévissent ici ou là : fellaghas en Tunisie, terroristes au Maroc, hors-la-loi (musulmans) en Algérie.

Détails de toute évidence, on ne cessera de le répéter. Détail encore que le sultanat. Emprisonnements, répressions, détails toujours. Un jobard de mes amis disait à qui voulait l’entendre : le Maroc est un magma que l’on débite au détail.

Et tout le monde s’accorde là-dessus : ce ne sont que mouvements de surface, noyaux disséminés et fugaces, détails qu’une bonne vieille entente franco-marocaine aura vite dissous. Le système est bon. Je m’étonne même qu’il ne soit pas breveté. Je serais illusionniste, j’ajouterais : il est si efficace que le simple fait de l’appliquer détermine presque toujours un miraculeux apaisement. Que voulez-vous ? l’entente franco-marocaine est solide - et les éléments de troubles sont sujets à illusion. Il est vrai qu’il y a eu prédisposition (cf. le cancer). Elle a un nom : la foi. Car ces agitateurs-là sont tenaces. La foi en des réformes. Que l’on agite à la façon d’un goupillon.

Là aussi tout le monde s’accorde à dire, écrire et imprimer : appliquons sans tarder les réformes. Lesquelles ? me demandait le jobard. Celles que réclament les Marocains (et j’entends par ce terme le Marocain moyen) ou celles qui arrangeraient des minorités (et j’entends par ce terme les agités, les colons, la banque Unetelle… - d’intérêts divers mais fort souvant coalisés ; quant à l’idéologie, relisez Descartes).

Un troisième point rallie à peu près tous les suffrages ; le problème est mal posé. En effet s’est exclamé le jobard : il est posé sur le véritable problème. Si souverainement que ce dernier a fini par se résigner, se rapetisser, disparaitre. Tout au plus espère-t-il revenir un jour demander un pourboire. La vérité a de ces modesties-là. C’est vous qui le dites. C’est moi qui le dis.

***

Et quel est le véritable problème d’après vous ? Non, pas d’après moi. D’après des gosses marocains pris à l’âge tendre et éduqués dans des écoles européennes. Leur adolescence a été pétrie des classiques français, de manuels français, de pensée française. Maintenant, ils ont des diplômes français. Plusieurs d’entre eux sont allés jusqu’en France. Ils sont sortis d’un monde de traditions et de léthargies : Kant, Voltaire et la mécanique ont développé en eux l’intelligence, le sens critique ; quittant le collège, ils avaient un malaise à s’asseoir sur une natte ou un tapis et à contempler un plat de couscous - eux qui s’étaient assis sur des bancs et qui avaient eu devant eux tableau noir calligraphié d’algèbre ou de maximes de La Rochefoucault ; petit à petit, la brillantine a huilé leur chevelure, la cravate les a tenté, le complet européen, l’apéritif, le roman policier, le cinéma, le bal ; toutes nouveautés si incidentes qu’ils se sont surpris (ils ont eu honte, mais ont vite oublié l’avoir eue) à regarder ces chameaux, sobres certes, sages, nobles… mais si archaïques : leurs parents. Et la scission fatalement produite. Le jobard ajouta : ceux-là savaient ce qu’ils faisaient qui appliquaient la formule : diviser pour régner.

Le ton est à hausser, il était pleurnichard. De cette jeunesse-là, et uniquement, naissent ce que l’on appelle les troubles. Une génération de demi-nègres, à cheval sur deux civilisations, deux frontières, deux indécisions. Coincée entre deux blocs. J’ai fait un patient calcul : quelques dix tonnes de chair humaine coincée. Le produit somme toute de 32 ans de protectorat. Et je ne fais pas l’injure au dit protectorat de penser un seul instant que son apport se fut voulu autrement, avant tout, que spirituel.

Je citerais des noms de représentants de cette jeunesse-là, l’on me taxerait d’istiqlatiste. Cites-les, nous verrons après. Très bien ! Ahmed Balafrej, Mohammed El Ouazzani, Allal El Fassi. Les premiers bacheliers marocains. Simplement lucides au premier chef. Les événements (je reste vague) les ont bel et bien assis : maintenant ils sont révolutionnaires, font clamer la radio du Caire, ont composé avec les Frères Musulmans, la Ligue arabe, dirigent les agitations à distance - et le Marocain les écoute bel et bien. Je serais sadique, je me frotterais les mains.

Mais je pourrais délayer mon absolu, étrangler la part du rêve au bénéfice du doute - et dire : économique et matériel se voulait l’apport de la France, le spirituel n’ayant été sans doute que la cinquième roue du carosse. Si je le faisais, quelques millions de prolétaires viendraient à moi, le crâne ras, les yeux chassieux, la main tendue ouverte, un petit bakchich mossieu ! Une jeunesse prolétarienne créée de toutes pièces (elle n’existait pas auparavant) avec le développement des ports, le jaillissement des buildings, l’essor économique et l’exploitation su sous-sol. Quelques-uns travaillent, non syndiqués. Les autres ne sont pas dans la possibilité, l’adaptation requises pour travailler. Pègre, habituée des bordels, un rôle de supplétif ou de terroriste les fait vivre un temps, un coup de pistolet rapporte actuellement 2’000 francs.

Cette jeunesse, diplômée ou non, maintenant fait du surplace. Quelque chose s’est brisé en elle, elle n’a pas le courage de composer - ou la faiblesse. Si elle composait, elle le ferait soit avec les féodaux (pachas, caïds, cadis… archaïques), soit avec les colons. Et les deux groupes la méprisent un tantinet, en ont un tout petit peu peur, refusent de lui reconnaitre une contingence sociale. Le jobard hurla : génération sacrifiée.

Pas du tout. Je la sais maintenant révoltée. Je la sais également prête à se délivrer de sa révolte : l’on n’entre pas la vie en révoltés - là serait la vrai faillite, et pour le Maroc et pour l’apport civilisateur de la France.

Prête à se délivrer de sa révolte pour peu qu’un gouvernement - je ne dis pas intelligent, simplement habile - la prenne en considération - l’on ne prennait en considération que les « huiles » : les féodaux ou les colons.

Les interlocuteurs que l’on cherche, pardi ! Plus proches de la France que tous autres, elle les a formés. Ou bien il ne fallait pas les former. J’ai relu Descartes.

Driss Chraïbi

[1Le Passé simple, par Driss Chraïbi, édition Denoël.


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