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L’Agitation en Amérique latine…

décembre 1960.

Une fois de plus, la tension croit en Amérique latine et, une fois encore, les « marines » américains ont patrouillé dans la mer des Caraïbes. Grèves en Colombie, au Brésil, en Argentine, une junte militaire prend le pouvoir à San Salvador, des rebelles s’insurgent au Guatemala, au Nicaragua, à Costa-Rica, quelques révoltes de plus, pour ne citer que les toutes récentes, sur un continent qui en a connu et en connaitra d’autres.

Quelle importance peut-on donner à de tels bouleversements.



Lorsqu’on sait que le Honduras qui détient le record, a subi, en moyenne pendant les 140 années de son indépendance, une révolte par an. En fait, l’agitation dont l’Amérique latine est secouée périodiquement traduit un malaise général, conséquence de conditions historiques, économiques, politiques et humaines qui créent un problème « Amérique latine » qui est le plus sensible en Amérique Centrale.

Le vocable Amérique latine englobe des pays très disparates. Géographiquement, elle s’étend du Mexique à la Terre de Feu, sous toutes les latitudes ; la superficie des États est extrêmement variable, certains couvrent de grands territoires, en principe ceux situés le plus au sud, alors que les Caraïbes sont formées d’une poussière de pays minuscules, si bien que l’on peut parler d’une balkanisation de l’Amérique Centrale. Une extrême diversité ethnique règne également. Originellement peuplée d’Indiens, colonisée par les Espagnols qui y transplantèrent les esclaves noirs, l’Amérique latine est actuellement peuplée en majorité de métis, blancs-indiens ou noirs-indiens ou mulâtres, mais la répartition ethnique est inégale ; les États du Sud (Argentine, Paraguay, Uruguay) sont blancs ; Haïti est une républiques « noire », mulâtre en fait, et le premier État noir indépendant (1804) ; ailleurs les métis prédominent. Il n’y a pas de véritable problème racial et, toute proporion gardée, le fait de n’y pas naitre blanc n’est pas plus un handicap qu’être fils d’ouvrier en Europe occidentale. Actuellement l’Amérique latine subit l’une des plus fortes poussées démographiques du Monde, en 30 ans, 1920-1950, la population a augmentée de 75 % ; cet accroissement est du en partie à la baisse du taux de mortalité, bien que celui-ci soit encore très élevé surtout en ce qui concerne la mortalité infantile (Mexique 80,5 ‰, Colombie 102,7 ‰, France 41,9 ‰, États-Unis 26,6 ‰ [1]), mais surtout au taux de natalité très élevé, le minimum y dépasse le maximum européen (Hollande).

Cet essor démographique est surtout sensible en Amérique Centrale où la moyenne annuelle est de 30 ‰ (France 3,4 ‰, États-Unis 13,6 ‰). Il en résulte que 40 % de la population a moins de 14 ans !

Le niveau de vie de la masse latino-américaine est extrêmement bas. S’il n’y a pas famine, la sous-alimentation y est endémique ; un Mexicain dispose de 2 050 calories journalières, un habitant des États-Unis de 3 090, un Français de 2 585. Le revenu brut par habitant y est par an de 211,45 dollars (657 en France, 1 862 aux États-Unis), on voit ce que les chiffres veulent dire quand on sait qu’en fait il y a une minorité de gens très riches, et une masse misérable, pas de classe moyenne.

Misérable, la population est en outre ignorante : 67 millions d’analphabètes de plus de 15 ans en Amérique latine, 89,4 % à Haïti, 70,3 % au Guatemala (France 3,3 %, États-Unis 2,7 %). Ces chiffres sont ceux, très officiels de l’Unesco.

Cette population autrefois essentiellement rurale tend à devenir urbaine, ce qui ajoute à sa misère et l’Amérique latine, terre des contrastes, voit dans ses villes, les gratte-ciel et les réalisations architecturales les plus modernes, dominer des taudis inommables : favelles, callampas, ranchos, villas miseria.

Outre ce facteur humain, la racine de l’entité Amérique latine est dans son évolution historique. Anciennes colonies espagnoles ou portugaises, tous ces pays (sauf Haïti qui parle le français et le Brésil dont la langue est le portugais) ont la même langue, une même culture originelle, une même mentalité de type occidental. Le declin de la puissance espagnole amena ces pays à l’indépendance entre 1800 et 1825 sauf pour Saint Domingue (1844), Cuba (1902), Panama (1903). Des régimes républicains présidentiels s’instaurèrent dont les constitutions s’inspirèrent de celles de la France à la même époque. Systèmes présidentiels qui, dans ces pays où la masse est misérable et ignorante et où les deux seules forces sont l’armée et l’Église parce que seules elles sont organisées, se transformèrent très vite en régimes personnels dont la plus belle expression restera sans doute le régime Trujillo, en république Dominicaine, qui est à une république normale ce que le gangstérisme est au commerce honnête. Pour l’opposition, une seule possibilité d’expression : la révolte ; pour le peuple quand il est trop misérable, une seule issue au désespoir : la révolte ; pour l’ambitieux, un seul moyen : la révolte.

Les Espagnols gérèrent aux 16e et 17e siècle leurs colonies selon les méthodes classiques : extractions minérales brutes et expédition vers la métropole. Alors que les ressources agricoles étaient exploitées, généralement en monoculture, sur de grandes superficies. Quand l’Espagne abandonna ses colonies, c’est tout naturellement vers les États-Unis, alors en plein essor, que se dirigea le flux commercial. Et la vulnérabilité de l’économie d’un tel type fit que l’Amérique latine devint économiquement une véritable colonie des États-Unis [2] et que politiquement il n’était possible de rien faire qui leur déplut. Ceci aboutit à la proclamation de la doctrine Munroe et à la formation de l’EOA [3] où les États-Unis étaient prépondérents.

Depuis la fin de la guerre, l’Amérique latine tente d’échapper à l’emprise économique des États-Unis. Du Venezuela, qui vient d’obtenir sur la question pétrolière des avantages par la négociation, à Cuba, qui procède de façon plus radicale, le mouvement est amorcé. L’hostilité aux États-Unis polarise les mécontentements divers, le voyage d’Eisenhower l’an dernier fut significatif à cet égard, partout les étudiants prirent la tête des mouvements de protestation.

Les États-Unis ont appris et non seulement en Amérique mais en Turquie, en Indochine, qu’il n’est pas payant, à long terme, dans les pays sous-développés, de soutenir des régimes peut-être dociles, peut-être pro-américains, surement anticommunistes garantis bon teint, mais impopulaires et généralement pourris par les concussions et les pots de vin. Un premier virage a été amorcé en aout à la conférence de l’EOA à San José de Costa-Rica où les États-Unis ont laissé condamner le plus fidèle soutien de l’anticommunisme aux Caraïbes : Trujillo. Nul doute que le changement d’étiquette à la Maison Blanche ne favorise cette tendance, feu vert sera donné à une libéralisation des régimes politiques en Amérique du Sud. Il n’en est pas pour autant question de faire amitié avec Cuba, et la récente intervention américaine montre que les États-Unis se résignent mal et qu’ils ne voudront pas sans heurts, laisser les événements les dépasser. Les récents événements du Guatemala, de Costa-Rica, du Nicaragua, semblent montrer que ce sont non plus des mouvements dispersés, mais organisés de l’extérieur avec l’appui moral, si ce n’est matériel de Cuba, qui dirigent la rébellion.

Du réformisme de Bethancourt au Venezuela au radicalisme de Castro à Cuba, l’Amérique latine qui sort de sa torpeur semble quitter l’ère des révoltes pour celle des révolutions.

Monique Berthault

[1Chiffres de l’Annuaire démographique.

[2Se souvenir de l’intervention des États-Unis pour l’United Trust au Guatemala en 1948.

[3Organisation des États américains.


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