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Interview de Daniel Guérin

novembre 1960.

La Chronique sociale de France a ouvert une grande enquête sur le socialisme à laquelle elle a invité à participer de nombreuses personnalités dont certaines n’ont pas répondu ou se sont récusées. (La chose s’explique sans peine : qui imagine un Robert Lacoste, un Guy Mollet ou un Max Lejeune osant encore parler de socialisme !).

Cependant les diverses tendances représentées ne savent mieux faire que de proposer les méthodes dont l’histoire a établi la faillite et dont les responsables n’ont pas le courage, la clairvoyance ou l’honnêteté de reconnaitre l’échec indiscutable.

Parmi cette pitoyable cohue d’opinions se heurtant au cercle infernal où les retient le passé, seul Daniel Guérin, fait entendre la voix de l’avenir, seul il ose signer la reconnaissance de dettes d’un mouvement qui n’a pas su rompre ses amarres avec ce qu’il prétendait détruire en conservant l’autorité dans ses méthodes et dans ses buts.

Nous ne saurions mieux faire que de reproduire dans son intégrité la réponse si claire et si lapidaire qu’il nous communique.

La rédaction



I - Quelle signification a pour vous le mot socialisme sur le plan intellectuel et sur le plan affectif ?

Le mot socialisme a été vidé de son contenu tant sur le plan des idées que sur le plan affectif. Les livres se comptent aujourd’hui sur les doigts qui expriment un socialisme authentique. On cherche en vain sur la planète un seul pays qui soit authentiquement socialiste. En gros, le socialisme a été l’objet de deux falsifications principales, sous son étiquette, on écoule deux marchandises également frelatées : un vague réformisme parlementaire, un jacobinisme brutal et omniétatique.

Or, le socialisme a pour moi une signification très précise : la cessation de l’exploitation de l’homme par l’homme, la disparition de l’État politique, la gestion de la société de bas en haut par les producteurs librement associés et fédérés.

II - Estimez-vous que le socialisme est un fait du passé ou un fait du présent et de l’avenir ? En d’autres termes, pensez-vous que le socialisme est un mouvement historique qui a fait son temps et qui, dans les conditions actuelles, doit être remplacé ou, du moins déconsidéré et réformé ? Ou bien croyez-vous que le socialisme, tel qu’il est, est adapté aux nécessités présentes ? Dites les raisons qui vous incitent à l’un ou l’autre de ces jugements.

Le socialisme falsifié qui a cours aujourd’hui est un fait du passé, le socialisme libertaire un fait de l’avenir. Le socialisme est un mouvement historique qui n’a nullement fait son temps. C’est le capitalisme qui a fait son temps et qui doit d’urgence être remplacé, afin que l’humanité survive. Toute sa force, le socialisme la tire de la carence et de la banqueroute du capitalisme. Le socialisme bafouille et n’existe nulle part, mais jamais sa nécessité historique n’a été aussi impérieuse. Sous sa forme actuelle dénaturée, il n’est pas adapté aux nécessités présentes. Mais il ne s’agit pas de le « reconsidérer » ou de le « réformer », il faut le rendre à lui-même, lui restituer son vrai visage révolutinnaire, antiétatique et libertaire.

III - Quelle est, selon vous, l’originalité du socialisme français parmi les autres transcriptions nationales du socialisme ? Quelles difficultés et quelles possibilités particulières voyez-vous pour le socialisme français ?

L’originalité du socialisme français c’est la tradition libertaire des deux Communes, celle de 1793 et celle de 1871, celle du syndicalisme révolutionnnaire d’avant 1914, celle de juin 36. En dépit de l’apparence stalinisation d’un large secteur du mouvement ouvrier de notre pays, cette tradition n’est pas éteinte sous la cendre. Le socialisme français, en outre, s’adresse à un pays où la petite propriété paysanne, artisanale et industrielle demeure, malgré la concentration économique, très importante. Le socialisme français aura l’originalité entre autres, de faire faire l’apprentissage de la libre association à des millions de petits producteurs. Quant à la superstition de l’État, elle ne risque pas d’empoisonner beaucoup notre socialisme car personne en France ne croit à l’État, sauf l’éphémère pouvoir personnel et technocratique qui s’est emparé par fraude de notre pays, le régit arbitrairement et sans contrôle et réussit, de la sorte, à déconsidérér l’État mieux que ne pourrait le faire la propagande la plus libertaire.


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