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Grève des électeurs

Le jeudi 1er mai 1997.

C’est reparti pour deux tours... Chirac l’a annoncé : tous aux urnes. « Il faut redonner la parole à notre peuple ». C’est bon de rêver et cela calme la souffrance [1]. Comme si l’actuel président se souciait du peuple... Lui, l’ancien... ou l’éventuel prochain... (Mais ne sautons pas les étapes, le 25 mai, sa place n’est pas en jeu !)... Le jour de la fête des mères (ah ! les saintes odeurs de la famille pétainiste), nous serons appelés à élire nos députés. Chirac en a décidé ainsi. Il n’est pas très malin, mais il a quand même un réflexe de survie pour sa caste. C’est là la nouveauté : il fait joujou avec les institutions de l’État bourgeois ! Autrefois, les « inexprimables crétins » (les hommes d’État selon Octave Mirbeau) avaient au moins l’emballage adéquat. Aujourd’hui, il n’y a plus rien... Finis, « les grands soirs », les lendemains qui chantent, les promesses à la pelle, l’avenir radieux, midi à quatorze heures... « Le vrai mobile de l’acte présidentiel n’est pas de nature à apaiser la crise de la représentation politique [...] Plus qu’une évidence, c’est presque la palissade ; si Jacques Chirac provoque une élection, c’est parce qu’il pense que son camp à plus de chances de gagner aujourd’hui qu’en mars 1998. » (Libération le 22 avril 1997)

Cela a au moins le mérite de la clarté... et facilite peut-être l’écoute des libertaires ! Il était temps. Merci Chirac !

En quatre semaines, grâce à lui, nous allons assister à un véritable condensé de professions de foi, de petites phrases assassines, de débats foireux... pour un seul objectif, à droite comme à gauche, celui d’exercer le pouvoir. Côté marketing, les publicitaires ne sont pas au chômage... Mieux que les paquets de lessive, les affiches du PS seront vertes... « Le bleu a été éliminé d’office, c’est la couleur de la droite [...] ; un vert vif et chaleureux » (Le Monde du 26 avril). Côté slogan, là encore ça va frapper fort. Le PCF s’affiche déjà avec « Du nerf à gauche » (les matraques de Vitry ?)... Au PS, on hésitait encore mercredi 23 avril entre la « La France autrement » ou « Changeons d’avenir »... La droite, elle, se veut moderne et Le Pen qui a été pris un peu de court s’affiche en banlieue parisienne avec un tricolore « 1998, le grand changement »... Comme quoi la connerie est intemporelle.

Tout cela prêterait à sourire, si tous ces coquins ne nous rendaient pas la vie impossible... « Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour les bourgeois qui les mangera. Plus bête que des bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. » [2]

A droite, à gauche, Juppé, Voynet, Hue, Léotard, Jospin, Le Pen, Chevènement, De Villiers... Ils sont des centaines à briguer un poste. De quoi blêmir à la pensée que tous n’ont qu’une seule envie : conquêrir le pouvoir et ses attributs. Tous bien sûr pour notre bonheur...

Une idée saugrenue

Au fond, nous la trouvons saugrenue cette idée qu’un politicien professionnel pourrait nous rendre heureux ! Particulièrement aujourd’hui, car l’acte chiraquien ne peut pas nous tromper ; l’illusion d’un changement de majorité politique à l’Assemblée nationale non plus.

Dans un contexte où les politiques sont devenus les pantins de la finance internationale, toute décision prise dans le cadre de l’État-nation étant vouée à l’échec, on ne peut même plus s’illusionner en déléguant son pouvoir à un guignol local. On pouvait encore y croire il y a quelques années mais aujourd’hui ce n’est plus possible !

Dans une Europe dominée par une logique économique libérale, dans une société où la « mondialisation de l’économie » est devenue un lieu commun, tout projet politique qui ne s’inscrirait pas en rupture avec le capitalisme est condamné à le gérer ; d’autant plus dans une logique parlementaire ! C’est confirmé à la lecture des premiers tracts : exemple, celui du PS. « Aujourd’hui, le choix qui nous est proposé est clair : d’un côté, un capitalisme dur animé par un esprit de revanche sociale fondée sur la précarisation ; de l’autre, une certaine idée de la société fondée sur la solidarité, le dialogue, le respect du contrat social initié à la Libération, produit des luttes populaires et du contrat de la Résistance. » Faisons abstraction du langage publicitaire appelant à des valeurs sûres (solidarité, dialogue, Libération, luttes populaires, Résistance) : que dit le PS ? Rien face au « capitalisme dur » ; propose-t-il un capitalisme mou ? En clair, une social-démocratie... Merci, on a déjà donné ! Avec quels résultats : augmentation du chômage, progression de l’extrême droite... le catalogue est connu ! Avec cette particularité bien décrite dans les analyses « post-mitterrandiennes » relatives à l’action de la gauche : l’opposition traditionnelle étant au pouvoir, les milieux associatifs politiques et syndicaux ont fait preuve d’un extraordinaire silence. Résultat, la gauche a joui d’une liberté totale d’action et Mitterrand a mené des réformes sociales et économiques dont la droite n’osait même pas rêver. D’où le fameux bilan : en dix ans de pouvoir socialiste, la gauche a été plus efficace que la droite pour préparer le terrain aux capitalistes.

Remenber... le mouvement social...

Il y a belle lurette que les profiteurs se sont émancipés des États et de leurs parlements. L’argent n’a pas d’odeur, et pas non plus de frontières. La nation, l’État : un produit de vente pour les fonds de commerce électoraux... De l’extrême gauche à l’extrême droite tout le monde s’épuise à nous envoyer aux urnes alors que cela ne sert à rien, si ce n’est à détruire toute tentative réellement émancipatrice. Grèves de novembre-décembre 1995... Les acteurs de ce mouvement y croyaient, beaucoup espéraient... Ils n’appelaient pas à voter... Il voulaient tout simplement dire stop, se réapproprier le pouvoir de décision, ne plus déléguer sa voix. On était à l’opposé d’une logique électorale. Quelque part aussi voulaient-ils changer la vie ! A l’exemple de cette salariée de l’entreprise Wonder qui à la fin des grèves de 68 s’écriait ; « Je ne rentrerai pas... Je ne foutrai plus les pieds dans cette taule » (cf. le film magnifique d’Hervé le Roux Reprise).

Oui, il y a plus à gagner à lutter qu’à élire... Et cela donne ce cri de désespoir d’une salariée de 68. Cela donne aussi cette déprime des salariés après les grèves de décembre 1995. Parce qu’ils y croyaient... A revoir encore cette émission d’Arte diffusée le 19 décembre 1995 : « Paroles de grève ». À l’issue du mouvement, les contrôleurs de la gare d’Austerlitz avaient triste mine et certains avouaient : « ce mouvement, c’était mieux que les vacances [...] Dur, je vais retrouver mon train-train quotidien, et leurs gueules d’enfoirés... » Oui, mai 68, décembre 95, c’était sans comparaison avec l’efficacité d’un bulletin de vote.

Les élections sont faites pour tuer tout mouvement social et transformer les acteurs potentiels que nous sommes en moutons bêlants.... « Je te l’ai dit bonhomme, rentre chez toi et fais la grève ». [3]

Alain Dervin
groupe Pierre Besnard (Paris)

[1La grève des électeurs. Octave Mirbeau. Ed Ludd, 25 F. En vente à la librairie du Monde libertaire.

[2Idem.

[3Idem.


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