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Législatives : les propriétaires se suivent et se ressemblent

Le jeudi 5 juin 1997.

Dimanche dernier, Chirac s’est offert un gouvernement de gauche avec la complicité des électeurs. Afin que nul ne puisse ignorer le dernier tour de passe-passe démagogique du locataire du Palais de l’Élysée, un télection fut organisé qui n’allait pas sans rappeler aux téléspectateurs bercés les superbes orgies télévisuelles du début des années quatre-vingt.

L’opération a pu surprendre les attardés de l’histoire qui croient encore aux professions de foi des politiques. L’homo bimilleniarus n’en est plus là qui perdrait plus son temps, après des siècles de déceptions, à leur proposer ne serait-ce qu’une offre préalable de crédit. On le voit clairement quand on constate la toujours plus mince participation aux consultations électorales.

Plus sérieusement, si nous trouvons la force de nous débarrasser de l’hilarité provoquée par cette bouffonnerie, et afin que nul ne se laisse abuser par l’apparente nouveauté de la situation, et sans revenir sur ce que nul lecteur (ou lectrice) du Monde libertaire ne devrait ignorer, à savoir l’absurdité qu’il y aurait à attendre quelque changement radical de la société du jeu électoral, regardons ce qui reste après que la partie de chaise tournante se soit achevée et tâchons d’en tirer des conclusions qui dépassent le mépris suscité par cette tempête dans un verre d’eau et qui, peut-être, nous permettront d’y survivre.

Les propriétaires se suivent et se ressemblent

Tout bien considéré, nous ne saurions dire ce qui différencie les nouveaux maîtres des anciens. Ceux-ci nous dépouillaient de nos acquis sociaux et démantelaient les services publics pour protéger la propriété de quelques uns. Ceux-là, se parant de l’adjectif « socialiste », voudraient nous tondre au nom de l’intérêt de tous. Ils entretiennent la légende d’une communauté au nom de laquelle il faudrait nous dépouiller de tout afin qu’elle se charge de nous redistribuer les bienfaits ainsi accumulés.

Nous avons su opposer aux anciens maîtres notre détermination par des grèves, des manifestations, des luttes au point que le Grand Maître décide de s’accommoder d’une majorité parlementaire apparemment contraire à ses intérêts.

Aux nouveaux maîtres qui prétendent que la communauté doit être propriétaire, que chacun(e) réponde que « c’est au contraire Moi qui suis propriétaire et je ne fais que m’entendre avec d’autres au sujet de ma propriété. Si la communauté va à l’encontre de mes intérêts, je m’insurge contre elle et je me défends. » [1]

Aux uns comme aux autres, ne manquons jamais une occasion de rappeler que « le propriétaire, ce n’est ni Dieu ni l’Homme (la "Société humaine"), c’est l’individu. » [2]

Qu’ils se constituent en partis si ils le désirent mais qu’ils n’espèrent pas nous entraîner avec eux parce que nous tenons à notre indépendance plus qu’à toute autre possession et que nous ne la dévoierons pas pour quelque promesse qu’on puisse nous faire. Même s’il peut arriver que sur un point précis, nous nous associions à tel ou tel groupement d’intérêt (par exemple, dans le cadre d’une lutte), ce ne saurait être que conjoncturel. Les anarchistes ont chèrement payé cette leçon de l’histoire que « les membres de tout parti qui tient à son existence et à sa conservation ont d’autant moins de liberté, ou, plus exactement, d’autant moins de personnalité, et ils manquent d’autant plus d’égoïsme qu’ils se soumettent plus complètement à toutes les exigences de ce parti. L’indépendance du parti implique la dépendance de ses membres. »
 [3]

Pas d’inutile état de grâce...

Nous relevons une différence frappante entre le sacre de Mitterrand et l’avènement de Jospin. Celui-là se sentait obligé de rétribuer ses électeurs par une période de réformes (certes courte et confuse) alors que celui-ci semble décidé à faire l’économie de l’état de grâce. Il faut concéder au nouveau sauveur du peuple que les circonstances ne s’y prêtent pas : les impératifs européens et le poids effrayant du Front national ne laisse que peu de liberté de mouvement au nouvel occupant de l’Hôtel Matignon. Et puis, pourquoi perdre du temps en minauderies puisque les alliés verts et rouges ne pourraient que légèrement entraver sa liberté de manoeuvre si l’envie les en prenait.

Même s’il le désirait sincèrement, Lionel Jospin et ses associés ne pourraient pas tenir leurs promesses (en cela, ils diffèrent des candidats de droite qui, eux, auraient pu continuer à nous affamer sans trahir leur mandat). À partir du moment où les entrepreneurs n’hésitent pas à délocaliser les sites de production, les nouveaux maîtres peuvent bien ramener la semaine de travail à trente cinq heures (payées trente neuf), ça ne résoudra pas le problème du chômage... problème qui n’est d’ailleurs qu’un simulacre de problème, poudre au yeux des votants et autres abdicataires de leur liberté individuelle. Au fond de nous, nous savons bien que le vrai problème est de distribuer équitablement - c’est à dire en fonction des besoins et désirs de chacun(e) - ce qui est produit. L’absurde mythe du « plein emploi » n’en a plus pour longtemps et l’époque est proche où chacun(e) le dira ouvertement puisque déjà partout on le murmure. Nous n’ignorons pas qu’il nous faille produire (pas nécessairement plus qu’aujourd’hui) afin de consommer mais nous ne voulons plus que le travail se constitue en culte. « La question, désormais, n’est plus de savoir comment conquérir la vie, mais comment la dépenser et en jouir. » [4]

...ni d’oisif assoupissement

Avec le retour de la gauche au pouvoir, nous avons a craindre un assoupissement des syndicats. Le souvenir des années Mitterand est encore vif où tant de nos aspirations furent bafouées sans que réagissent les « partenaires sociaux ». Craignons que cette idée ait été à l’origine de la dissolution de l’Assemblée nationale ! L’étroit passage vers l’Europe des finances pourrait bien s’en trouver lubrifié. Des socialistes, dans une orgueilleuse volonté de rassurer les vaincus du jour, rappelaient qu’ils étaient à l’origine de la contribution sociale généralisée (J’avoue avoir frémis d’angoisse en entendant ces mots). Avertis de ce risque d’amollissement (quand il ne s’agira pas ouvertement de « briser les grèves »), devrons-nous rester attentifs et, plus encore que dans le passé, porter nos revendications sur le terrain des luttes sans nous lier aux professionnels de la revendication.

Prenons les promesses au mot.

Il nous manque un toit pour la nuit et, en même temps, des appartements sont vides ? Prenons-les. Si des huissiers veulent nous en déloger, arguons de ce que nous ne nuisons à personne en prenant pied dans des lieux à l’abandon et que, de par notre besoin, ils nous sont dus. Si l’on insiste et veut employer les policiers pour nous en expulser, opposons-leur la solidarité et, s’il le faut absolument, payons leurs efforts avec leur propre monnaie : la force.

La faim nous tenaille et nulle table n’est dressée pour nous ? Ce ne sont pas les biens qui manquent, emparons-nous en et apaisons nos estomacs. Si le boutiquier ou le restaurateur vient nous importuner de sa facture, invitons-le à partager notre repas. S’il insiste et devient menaçant, rappelons-lui que c’est notre faim qui nous autorise à ces agapes et qu’il n’y est pour rien.

Un charter est affrété pour « reconduire à la frontière » des travailleurs dont l’utilité n’est plus flagrante ? Faisons barrière de nos corps aux roues des avions. Pas par charité (cette prison de l’âme) mais par solidarité avec ceux qui, légitimement, pensent que c’est ici qu’ils veulent vivre aujourd’hui.

Il serait simple de multiplier à l’infini les exemples ; l’exercice serait vain car nous ne parviendrons jamais à établir un inventaire exhaustif des choses dont nous ne voulons plus (dont nous ne voulons pas). De plus, il serait présomptueux de dresser cette liste puisque nous ignorons quels seront nos besoins à venir.

La seule règle que nous puissions avancer sûrement et conseiller à nos contemporains est : « Emparez-vous de la jouissance, et elle vous appartiendra de droit ; mais quelle que soit l’ardeur de vos désirs, si vous ne la saisissez pas, elle restera le "droit bien acquis" de ceux dont elle est le privilège. Elle est "leur" droit, comme elle eut été "votre" droit si vous la leur aviez arrachée. » [5]

Aussi, puisque les choses semblent se clarifier et que (confrontés à l’interchangeabilité des maîtres) beaucoup prennent enfin conscience de l’inutilité de l’État, associons-nous en fonction de nos besoins et non plus au bénéfice de penseurs et politiciens. Mais prenons garde de figer notre opinion et de soumettre notre volonté à des maximes, à des étiquettes, qui ne reflètent que la réalité d’un instant. Max Stirner a bien résumé la chose qu’en il écrivit : « Je ne veux pas être l’esclave de mes maximes, mais je veux qu’elles restent, sans aucune garantie, exposées sans cesse à ma critique ; je ne leur accorde aucun droit de cité chez moi. Mais j’entends encore moins engager mon avenir à l’association et lui "vendre mon âme", comme on dit quand il s’agit du diable et comme c’est réellement le cas quand il s’agit de l’État ou d’une autorité spirituelle. Je suis et je reste pour moi plus que l’État, plus que l’Église, Dieu, etc., et, par conséquent, infiniment plus aussi que l’association ». [6]

Alain L’Huissier
groupe de la Villette (Paris)

[1L’Unique et sa propriété, Max Stirner, traduction de Robert L. Reclaire, Stock + Plus, 1978.

[2Idem.

[3Il est bien entendu qu’il s’agit de l’égoïsme conscient et responsable et pas de sa caricature bourgeoise ou communiste. Le lecteur intéressé par cet égoïsme dont nous nous réclamons se référera avec bénéfice à l’ouvrage dont sont extraites les citations qui émaillent cet article : L’Unique et sa propriété, Max Stirner, traduction de Robert L. Reclaire, Stock + Plus, 1978.

[4L’Unique et sa propriété, Max Stirner, traduction de Robert L. Reclaire, Stock + Plus, 1978.

[5Idem.

[6Idem.


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