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Sans-papiers : interview d’Ababacar Diop

Le jeudi 2 octobre 1997.

Lors du passage à Nîmes d’Ababacar Diop le 17 septembre, le Monde libertaire l’a rencontré afin de recueillir ses impressions d’ensemble concernant l’actualité de cette lutte qui continue à mobiliser même si de nombreuses personnes pensent à tort que la question a été résolue par la gauche au pouvoir. Il va de soi que les prises de position exprimées ici n’engagent que leur auteur, un des porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard.



M.L. : Un an après, qu’est-ce qui a changé pour les sans-papiers de Saint Bernard ?

Ababacar Diop : À ce jour, sur 312 personnes regroupées dans le collectif, 150 ont reçu des titres de séjour provisoire. Rappelons que 30 personnes ont été expulsées vers leur pays d’origine (Mali, Sénégal, Guinée...). Enfin, il reste une centaine de personnes, regroupées au 32 rue du Faubourg-Poissonnière dans le dixième arrondissement, qui attendent toujours d’avoir des papiers.

M.L. : Quels sont les sentiments des sans-papiers de Saint-Bernard sur le rapport Weil remis à Jospin et sur l’avant-projet de loi Chevènement ?

A.D. : En ce moment, les sans-papiers sont préoccupés par leur régularisation. Ce qui les intéresse à priori, c’est le fait d’avoir des papiers le plus rapidement possible : la lutte commence à durer depuis longtemps. Par rapport aux deux événements que constituent le rapport Weil et l’avant-projet Debré, euh... Chevènement (c’est assez révélateur comme lapsus !). Le rapport Weil a été élaboré en deux mois. Ce n’est pas suffisant. Si vraiment on voulait se donner les moyens d’élaborer une politique d’immigration cohérente, on prendrait le temps de la concertation avec les immigrés, avec les associations de défense des droits de l’homme en France, avec nos pays d’origine pour essayer de voir quel est le nouvel élan que l’on pourrait donner à la coopération entre pays. Donc cela a été bâclé et j’en veux pour preuve la volonté de faire passer la durée de rétention de 10 à 15 jours. Ensuite, bien sûr, il y a des éléments positifs comme le fait d’accorder le droit d’asile aux « combattants de la liberté », de revenir au droit du sol, d’adoucir les conditions du regroupement familial, et enfin de donner des visas aux chercheurs et aux étudiants. Mais cette dernière mesure cache mal la sélection qu’il pourrait y avoir entre demandeurs de visas : le pauvre péquenot du Sénégal qui vient se balader ou voir ses parents en France aura du mal à avoir des visas par rapport au chercheur réputé. Donc, d’une part, il y a des bons points et de l’autre des aspects négatifs. De manière globale, on peut dire que le rapport Weil ne rompt pas avec la logique sécuritaire du précédent gouvernement. La deuxième chose, c’est que dans l’avant-projet Chevènement, il n’y a rien qui puisse permettre aujourd’hui de dire que les lois Pasqua-Debré seront abrogées, sinon de reconnaître que le droit du sol va être réintroduit. Cela ne veut pas dire qu’un prochain gouvernement ne reviendra pas dessus.

M.L. : Quel est l’état d’esprit des sans-papiers que tu as pu rencontrer ?

A.D. : Il est le suivant : tant qu’on n’est pas tous, je dis bien tous, régularisés, le collectif de Saint-Bernard va demeurer pour obtenir la régularisation de tous ses membres. Il va de soi que nous sommes solidaires de tous les sans-papiers. Le principe de dire que des papiers pour tous ce n’est pas acceptable, ce que dit souvent Chevènement, est un faux problème : ce qui est intéressant de noter, c’est que les sans-papiers ont été les victimes des lois de la République. Le gouvernement socialiste a hérité de ce dossier et il doit tout faire pour que cela cesse et que tous les sans-papiers soient régularisés. S’il ne le fait pas, les sans-papiers que nous avons rencontrés, et qui chaque jour nous demandent conseil, se battront jusqu’au bout.

M.L. : Quel est l’état d’esprit des différents réseaux de lutte et de soutien aux sans papiers ?

A.D. : Nous avons constaté que même le collectif de soutien de Nîmes, qui était fort, se trouve réduit aujourd’hui à dix membres. Cela veut dire certainement que, dans l’esprit du public, c’est gagné : la gauche est revenue au pouvoir donc on reste tranquille. Mais les manifs qui ont eu lieu à Paris les 19 et 20 septembre, organisées par le collectif des signataires pour l’abrogation des lois Pasqua-Debré, montrent que les gens commencent à reprendre conscience du fait que rien n’est gagné, qu’il faut continuer à se battre, à se mobiliser pour forcer le gouvernement à respecter ses engagements.

M.L. : Donc, pour toi, le mot d’ordre « des papiers pour tous » et une régularisation globale des sans papiers en France sont des objectifs réalistes ?

A.D. : Réalistes, oui, car peut-on faire nous-même une sélection entre bons et mauvais sans-papiers ? Donc, nous considérons que ce que nous avons vécu comme galères, il n’est pas acceptable que d’autres personnes les vivent.

M.L. : Pour finir, quels sont tes sentiments sur les promesses non tenues d’abrogation des lois Pasqua-Debré ?

A.D. : Le fait que je ne veuille pas devenir un politicien veut tout dire. Si demain je faisais des promesses à mes électeurs, j’aurais à cœur de les tenir. Donc je pense que ce qui est en train de se passer est assez révélateur du fait que lorsqu’on cherche à arriver au sommet, on s’engage à tout et on ne fait rien quand on y est.

Propos recueillis par Daniel
groupe du Gard


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