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L’Immigration

une invention républicaine
Le jeudi 26 mars 1998.

Dans l’histoire récente de la société française, la « haine » de l’étranger a été portée à son paroxysme dans trois grandes périodes caractérisées par une profonde crise économique et sociale : les années 1880 qui débouchent sur l’affaire Dreyfus, les années trente qui précèdent le régime de Vichy, la période actuelle ouverte à la fin des années soixante-dix.

La crise des années 1880 mérite une attention toute particulière. Elle est fondatrice de toute une logique : la naissance de l’immigration. Cette construction sociale apparaît comme inextricablement liée au développement du capitalisme et à la cristallisation de l’État-nation sous sa forme républicaine [1].

Capitalisme et travailleurs immigrés

Après 1850, la révolution industrielle provoque un énorme besoin de main d’œuvre non qualifiée, mais les bras font défaut : la natalité a baissé en France depuis plusieurs décennies. Contrairement à l’Angleterre, ce ne sont pas les paysans dépossédés de leurs terres qui fourniront la masse des prolétaires, mais la première vague d’immigrants (Belges, Hollandais, Italiens), regroupés dans les régions minières.

C’est dans cette période que la perception de l’étranger a changé radicalement. Significativement, les termes d’« immigration » et d’« immigré » se substituent alors au terme d’« étranger ». Jusqu’au milieu du XIXe siècle, on venait principalement en France pour des raisons jugées valorisantes : pour le climat agréable, pour achever des études, par curiosité ou par passion des voyages, à moins que ce ne soit pour faire du commerce. Avec le développement du capitalisme industriel, l’« étranger » devient stigmatisé comme « travailleur immigré », surexploité et relégué dans les emplois pénibles délaissés par les Français. À côté de l’apparence physique ou de la couleur de peau, la notion d’immigré recouvre aussi un « racisme de classe » lié au fonctionnement d’une société qui dévalorise le travail manuel et fait des patrons-exploiteurs des stars médiatiques et des exemples de réussite sociale. À l’époque comme aujourd’hui, les banquiers, les diplomates ou les « gens bien habillés » ne sont pas pour autant stigmatisés comme immigrés, même s’ils sont étrangers.

La tyrannie du national

La formation des États-nations est intimement liée au développement du capitalisme. Schématiquement, l’idéologie nationaliste a catalysé les intérêts de la bourgeoisie montante qui aspirait à se débarrasser des particularismes féodaux pour disposer de vastes marchés unifiés qu’elle pourrait contrôler et organiser à sa guise par l’intermédiaire d’un État centralisé.

Cette idéologie, confortant des intérêts spécifiquement de classe, a rencontré beaucoup de difficultés pour se diffuser dans le reste de la société. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, les individus des milieux populaires considéraient encore la nation comme une entité abstraite et s’identifiaient en majorité à leur milieu local, leur espace de vie réel. Jusqu’aux années 1880, la perception de l’Autre n’est pas le plus souvent fondée sur la nationalité : l’« étranger » (qui peut être Breton, Auvergnat, Basque, protestant ou juif) demeure encore avant tout celui qui n’appartient pas à l’univers local.

Pour prendre de la consistance, le phénomène national a besoin d’être ressenti comme « concret ». Le développement du capitalisme constitue déjà, en lui-même, à la fois un efficace dissolvant des structures traditionnelles et un puissant phénomène intégrateur par la multiplication des échanges économiques qu’il suscite. Mais l’affirmation du régime républicain, dans les années 1870, a constitué une phase déterminante dans ce processus. Pour surmonter les « particularisme » régionaux, la IIIe République impose une langue et une histoire commune. Dans ce schéma, l’école républicaine et l’armée constituent d’efficaces instances d’intégration nationale.

D’autre part, le national s’est toujours construit dans l’opposition à l’Autre. Contrepoint logique du processus unificateur, l’étranger change de nature pour s’adapter aux nouveaux contours de l’identité républicaine. Le national est magnifié alors que l’épouvantail du danger représenté par l’étranger, en particulier l’« ennemi héréditaire » prussien, est agité. Dans ce contexte de cristallisation du nationalisme, les immigrés, étrangers sur le sol national, se trouvent en première ligne. L’immigration érigée en problème devient logiquement un des ciments de l’unité nationale.

Parlementarisme et démagogie électorale

À propos de la France de la IIIe République, Bakounine a pu affirmer : « le suffrage universel, c’est la contre-révolution ». Située dans son contexte, la formule parait pertinente. Rappelons que le suffrage universel masculin, en lieu et place d’un suffrage censitaire, a été instauré en France après l’écrasement sanglant de la Commune de Paris en 1871.

Dans l’esprit même de ses instigateurs, une telle réforme constituait une machine de guerre contre les traditions révolutionnaires des ouvriers parisiens qui avaient démontré leur capacité à défaire les régimes de 1789 à 1871, en passant par 1830 et 1848. À la légitimité insurrectionnelle des faubourgs parisiens, la bourgeoisie « éclairée » a préféré substituer une légitimité parlementaire s’appuyant sur la masse conservatrice d’une « France profonde » constituée de petits paysans propriétaires.

On oublie trop souvent que la délégation de pouvoir par le vote, si elle est aujourd’hui massivement acceptée comme la plus « haute », voire l’unique, forme de participation politique, ne s’est imposée que progressivement comme une donnée naturelle. Déléguer sa parole et ses opinions à des représentants prétendant s’exprimer et décider en notre nom n’allant pas de soi, il a fallu que les professionnels de la politique déploient des trésors d’imagination pour susciter une adhésion massive à leurs programmes.

Puisqu’il n’est pas question de s’attaquer à l’ordre établi, il convient pour les politiciens, en période de crise et dans un système politique basé sur la chasse à l’électeur, de détourner l’attention sur des problèmes imaginaires, le nationalisme devient logiquement un enjeu symbolique déterminant. Les politiciens l’intégrèrent donc rapidement dans leur stratégie électoraliste. Dans la xénophobie des années 1880, la mise en avant de programmes anti-immigrés par des politiciens découvrant les ficelles de l’électoralisme a joué un rôle déterminant.

Un projet de loi contre les étrangers apparaît comme un moyen commode de montrer aux électeurs que l’on s’occupe d’eux. Des faits divers où sont impliqués des étrangers sont politiquement instrumentalisés. Dans les professions de foi électorales, les propositions concernant la protection du marché du travail contre les étrangers se multiplient. Sur ce terrain, certains leaders socialistes s’illustrent particulièrement : dans ses éditoriaux du Cri du peuple, Jules Guesde, considéré comme le représentant français de l’orthodoxie marxiste, traite les ouvriers Italiens de « barbares » et de nouveaux « Sarrasins » voleurs du pain des Français.

Il faut insister sur le fait que l’agitation politique sur ces questions ne constitue pas le simple reflet des intérêts ou des aspirations des électeurs. En dépit des mouvements sporadiques de violence et des polémiques incessantes sur cette question, il n’est pas du tout certain que la question des étrangers ait été une préoccupation centrale pour les ouvriers de cette période. Selon l’historien Gérard Noiriel, « une étude publiée un peu avant la Première guerre mondiale estime qu’en fait la concurrence étrangère n’est un problème que dans quelques zones frontalières et dans quelques secteurs marginaux du marché du travail : le “problème” concerne bien davantage les élus que les ouvriers ».

Par contre, l’effet d’imposition de problématique est ici évident. Désigner l’immigration comme problème induit les réponses : le développement des pratiques discriminatoires et de la xénophobie.

L’État : fichage et contrôle social

Jusqu’aux années 1870, l’État ne disposait pas des moyens (ni empreintes digitales, ni photographie d’identité, ni fichiers multiples, ni réseau policier réellement organisé) permettant un strict contrôle des déplacements de population. C’est dans les années 1880 qu’apparaît un axe fondamental du fonctionnement de tout État moderne : la politique de fichage, moyen d’une politique de flicage.

La conscription, votée au début des années 1880, commence à entrer dans les faits en 1889. Logiquement, elle conduit à définir qui est mobilisable. Cela entraîne l’adoption du premier Code de la nationalité dès 1889. Auteur du projet, le député Lecomte se justifiait en ces termes : « Il est indispensable de limiter ce fait dangereux que depuis quatre-vingt ans des générations d’étrangers se succèdent sur notre territoire en conservant leur autonomie, en n’ayant pas les mêmes intérêts de défense nationale que les Français ».

Plus déterminant encore, le « rapport Pradon », soumis à la Chambre des députés en 1888, constitue un véritable acte fondateur. Évoquant la situation des étrangers, le député Pradon explique : « De ses antécédents, pas même un soupçon ; son nom même, cette étiquette sociale, premier indice d’identité, n’est point certain. Il en change suivant les besoins. Où contrôler ses dires ? S’il n’a pas de papiers, s’il en montre des faux ? Rien à faire. C’est ainsi qu’on est obligé de classer nombre d’enquêtes ouvertes contre les étrangers ».

Ce rapport stigmatise l’immigration, en amalgamant l’ensemble des étrangers aux Allemands présentés comme dangereux pour la sécurité nationale, et propose l’enregistrement statistique de la population étrangère, mise en application par un décret d’août 1888. La publicité importante qui entoura ce recensement focalisa l’attention du public. À travers l’adoption de cette logique de flicage, l’État invente une nouvelle catégorie d’immigrés : les « sans-papiers », destinée d’ailleurs à se pérenniser.

En conclusion, un constat s’impose : la perception d’un « problème de l’immigration » est intimement liée au fonctionnement global de notre société. Pour combattre de façon conséquente le racisme, l’humanisme ne suffit pas. C’est toute une organisation sociale basée sur le capitalisme, l’État et la nation qu’il faut remettre en cause.

Mouloud
groupe Durruti (Lyon)

[1La plupart des éléments historiques et toutes les citations, sauf celle de Bakounine, utilisés dans cet article sont tirés de l’indispensable ouvrage de Gérard Noiriel, Le creuset français, histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècle, éditions du Seuil, 1988.


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