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Pour changer l’école, la révolution reste à faire

Le jeudi 14 mai 1998.

« Nos élèves sont partis pour être des consommateurs enthousiastes et des travailleurs dociles. Pour eux, l’utopie, c’est la norme, c’est avoir une maison, un boulot, des enfants. » [1] Tel est le constat d’un professeur de français en ce mois de mai 1998 ! Constat un brin pessimiste, amer ou lucide selon le point de vue, qui n’augure pas d’un prochain grand soir enchanteur... Mais qui peut éclairer l’action des enseigants de Seine-Saint-Denis. Faire grève pendant des semaines, harceler ministres et conseillers... On ne fait pas tout cela pour réclamer uniquement des postes de profs et d’infirmières, encore moins pour obtenir « 5 000 emplois-jeunes » supplémentaires...

Un petit air connu et ensoleillé vient nous rappeler, avec bonheur, que ce mouvement est porteur de projets bien plus ambitieux. Comme le souligne un tract du syndicat CNT-éducation, on ne pourra vraiment changer l’école que si on change aussi la société qui va avec... Et pour cela « la grève reconductible et l’action directe demeurent les seuls moyens de lutter contre l’exclusion et la misère pour tendre vers une justice sociale, pour donner à l’école un rôle émancipateur. » [2]

Ce ne sont pas les dernières mesures avancées par Claude Allègre, ministre de l’éducation et de la Recherche, qui arrêteront en si bon chemin cette prise de conscience. Les propos entendus, les tracts diffusés lors de la manifestation régionale en Île-de-France, à Paris, le mardi 8 mai le confirment.

Malgré une fatigue certaine des grévistes du 93, la détermination reste forte : « puisqu’Allègre crée 3 000 postes alors, une première conclusion s’impose : qu’il commence par restituer immédiatement les 2 785 postes aux concours qu’il a supprimés au mois de février ! » ; « Le ministère annonce 5 000 emplois-jeunes (soit 2 000 de plus) que personne n’a réclamé et qui ne sont pas des postes statutaires. » ; « Enfin son chiffrage global est inférieur de plusieurs milliers de postes par rapport aux besoins exprimés par la plate-forme des établissements en lutte. » [3] Voilà donc pour l’immédiat des revendications... Allègre doit revoir encore sa copie ! Sur les projets, la nécessité d’un changement radical de notre société, de vieilles propositions renaissent. Il est agréable d’entendre un militant du syndicat SNUIPP-FSU reprendre le tract de la CNT et affirmer « que c’est la société qu’il faut changer, pas seulement l’école ! » Des mots aux actes ?

Certains enseignants de Seine-Saint-Denis envisagent de quitter la FSU pour construire un SUD-éducation, ou rejoindre la CNT Vu l’attitude des fédérations syndicales cherchant à limiter le mouvement au département 93 et ralentir toute extension de l’action et de la réflexion (voir Le Monde libertaire de la semaine passée).

Quant à la réforme des lycées, le consensus syndical autour des 49 propositions de Philippe Mérieu cache mal les contradictions de notre société capitaliste face à son système d’éducation. De l’aveu même du ministre (Le Monde du 28 avril 1998) « le nombre d’élèves de familles modestes qui entrent dans les très grandes écoles — polytechnique, l’ENA, Écoles normales supérieures, HEC — a diminué en valeur absolue. »

Cette « découverte » tardive du ministre Allègre a de quoi faire sourire (au mieux !). Comme si l’école d’État, celle du système capitaliste, était celle de l’égalité... Claude Allègre devrait relire Bourdieu, Baudelot, Establet [4] pour ne citer que des auteurs reconnus (et non anarchistes !) qui depuis longtemps ont analysé l’école de la République et ont bien montré que cette école engendrait exclusions et inégalités !

Philippe Mérieu, malgré ses bons sentiments n’y pourra rien, tant que notre société sera ce qu’elle est ; le lycée aussi ! Ce n’est pas en limitant les cours magistraux ; en réduisant les heures de cours ; en allégeant les programmes ; en rajoutant des heures d’éducation civique, plastiques et physiques ; en individualisant les suivis scolaires, en créant une épreuve anticipée au baccalauréat ; en rendant « les parcours de formation plus lisibles » (cf. les principaux points du rapport Meirieu sur la rénovation des lycées...), ce n’est pas en prolongeant à l’infini ce catalogue de demi-mesures que l’on rendra l’école plus égalitaire... surtout si en dehors, rien ne bouge !

Alain Dervin
groupe Pierre-Besnard (Paris)

[1Propos recueilli par Le Monde au lycée professionnel Louis Guilloux à Rennes. Le 30 avril 1998.

[2Bulletin national de la CNT-Éducation n° 7, avril 1998.

[3Extraits de tracts CNT, CGT, étudiants parisiens diffusés le 5 mai à Paris.

[4Baudelot-Establet : L’école capitaliste en France ; Pierre Bourdieu : La Reproduction : éléments d’une théorie du système d’enseignement. (éd. Minuit)


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