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éditorial du Hors-série n° 53

janvier 2014.

Qu’on ne s’y trompe pas : le propos du dossier qui suit n’est pas de minorer l’importance, toujours très actuelle, de l’autoritarisme "à l’ancienne". Le professeur atrabilaire, mi-maton mi-pervers, continue de rôder dans les couloirs des écoles, tout comme le petit chef vicieux arpente les allées de l’atelier. Les religions, leurs représentants, n’ont pas non plus cessé de sévir et même tentent désormais à grand renfort de "manif pour tous" et autres démonstrations de rue d’imposer leurs diktats. Partout, les hiérarchies sévissent, les ordres pleuvent comme autant de coups sur celles et ceux pris dans cette nasse, c’est-à-dire nous tous.

Pendant ce temps, d’étranges créatures tiennent les rues, robocops protégeant durant les manifestations les vitrines des boutiques de luxe et celles des MacDo, cognant sans ménagement et sans aucune consigne si ce n’est celle d’assurer l’ordre républicain, de sinistre mémoire. Sur ces terrains, rien ne semble avoir bougé, les schémas paraissent figés malgré quelques aménagements. Et nous sommes loin d’en avoir fini avec la "dictature des marchés", celle de la publicité, celle d’un État entendu comme bras armé de la patrie, protecteur du travail et ami de la famille.

Pour autant, sous nos yeux, se développent d’autres stratégies, qui visent le même objectif de contrôle des foules, au sein desquelles l’autorité interprète la mascarade de son propre reniement, se grimant en gribouille à seule fin de nous faire avaler carambouilles et autres couleuvres. Selon ce nouveau masque, désormais la démocratie règnerait dans les entreprises, puisque les salariés y seraient consultés. Selon quelles modalités, dans quel but ? Mystère...

On verra, dans les pages qui suivent, qu’au-delà du champ du travail, les multiples dispositifs de type participatif sont autant de rideaux de fumée destinés à maintenir en place des systèmes hérités du siècle précédent, paternalisme d’entreprise, hiérarchisme outrancier, municipalisme démago : "donnez-moi votre avis afin que je n’en tienne aucun compte" semble être la devise partagée par l’ensemble des défenseurs du participalisme tel qu’il se pratique aujourd’hui.

Cette fable, cependant, ne saurait suffire à contenir les désirs d’émancipation et les révoltes à venir qui y seront fatalement liées. D’autres techniques alors sont convoquées sur le champ, très sensible, de l’économie. Ici, le principe du crédit s’avère opérationnel à un point que même les organismes prêteurs n’avaient anticipé. Tenir par les traites le bon peuple n’est certes pas une nouveauté, mais avec l’invention du crédit "en un clic", dédié à la consommation mais en réalité permettant la survie, c’est peu de dire que le collier s’est encore resséré. Tous ceux et celles qui y souscrivent sont placés sous la menace de la faillite personnelle. Est-il de meilleure laisse que celle-ci ?

Qui dit laisse dit collier. Un des plus funestes qui soient est celui enserrant nos langues, ne permettant plus l’expression d’une parole libérée, désormais contenue dans les carcans d’une autocensure morbide. La nuance n’étant plus de mise, nos lexiques ont fondu comme neige au soleil de l’autorité euphémique. Notre vocabulaire est en ruine. Règne désormais le mot d’ordre publicitaire, et l’image toute faite. L’autorité est là aussi : dans cette langue nouvelle et totalitaire par essence, qui est de tous les jours, de tous les cercles, portée par ceux-là mêmes qu’elle contraint, opprime.

Aussi cette novlangue, langue de la domination, laquelle s’est instillée dans toutes les sphères de la société, se révèle être un outil central dans le cadre des nouveaux modèles de l’autorité. Il en est d’autres, moins visibles, plus insidieux encore. Car il ne suffit pas de maintenir les populations dans l’ignorance et le mensonge, encore faut-il les pousser à désapprendre ce qu’elles savent. Qui oublie comment se prépare une mayonnaise ira l’acheter, à grands frais, au supermarché d’à côté : sur ce principe furent élaborés de nombreux processus, s’attaquant à la connaissance classique et à ses voies de transmission, jugés trop peu rentables. Il nous faut maintenant ne rien savoir : de bonnes âmes se chargeront ensuite de nous farcir le cerveau et de nous vendre les équipements, les matériels adéquat.

Tu sais construire une étagère ? Connaissance superfétatoire dans le monde d’Ikéa ! Ton père t’a montré, enfant, comment cuire une volaille ? Quelle drôle d’idée, à l’époque où une simple pression du doigt te permet de régler ton four... Tout cela peut paraître, finalement, très accessoire. Mais c’est justement l’accessoire, venu remplacer l’essentiel, qui désormais forme la matrice dans laquelle se débattent nos existences formatées. Le bouton sur lequel appuie le trader / soldat du capitalisme numérique ne ressemble-t-il pas, trait pour trait, au bouton "rôtisserie" du four ?

Fred (groupe de Saint-Ouen)


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