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Ceux qui nous quittent…

André Prudhommeaux

décembre 1968.

Avec Prudhommeaux, c’est une des plus belles intelligences et l’un des esprits les plus fins et les plus cultivés qui nous quittent.

Ces qualités s’assortissaient d’une rare modestie, qui leur donnait encore plus de prix.

André Prudhommeaux n’était ni brillant ni bruyant, il n’était pas de ceux qui arrachent les décisions à coup de gueule ou à coup de poings sur la table, mais à la suite d’arguments. Là, toutefois, son auditoire n’y était pas sourd et aveugle, sinon il n’insistait pas.

C’était là un des traits essentiels de son caractère : l’hostilité lui était insupportable.

Autant il goûtait la courtoisie d’une controverse, autant il appréciait la confrontation des idées d’autrui avec les siennes, autant, en revanche, il avait l’aversion pour la polémique, où sa nature ne trouvait plus son climat et se dérobait.

Il ne répondait plus alors que par quelques phrases avares, comme celle dont il apostrophait certain jour un marxiste.

Celui-ci lui ayant déclaré avec une telle assurance que le marxisme avait des réponses à toutes les questions que l’on pouvait poser, Prudhommeaux répliqua : « Et moi, j’ai des questions à poser à toutes vos réponses. »

André Prudhommeaux naquit à Guise dans l’Aisne, son père était professeur et sa mère était nièce du fouriériste Godin, créateur du phalanstère qui porte son nom et donateur de son usine de poêles à ses ouvriers, après l’avoir converti en coopérative.

Le jeune André, dépassant ses ascendants, adopta très jeune les idées libertaires qui furent les siennes jusqu’à sa fin.

Élève agronome à Grignon, il quitte rapidement cette école pour s’établir dans le librairie, puis on le retrouve directeur d’imprimerie à Nîmes où il crée Terre libre, organe de la « Fédération anarchiste française », entre 1937 et 1939.

Dans le même temps il collabore à la Revue anarchiste.

Cette période de sa vie est particulièrement active, et il nous laisse de nombreux écrits sur la Révolution espagnole, notamment sur l’expérience de la collectivisation des terres.

Septembre 1939 : Deuxième Guerre mondiale ; Prudhommeaux et les siens quittent la France pour la Suisse en compagnie de l’historiographe Alexandre Croix.

Il bénéficie à Genève de l’hospitalité de Luigi Bertoni et de Widmann-Pena qui procurent aux exilés un havre de paix.

La guerre ayant pris fin, Prudhommeaux et les siens reviennent en France et s’établissent à Versailles où notre ami devait finir ses jours.

1945. La Fédération anarchiste se réorganise et Prudhommeaux lui prête le concours de sa grande connaissance du mouvement international, facilitée par ses dons de polyglotte et par ses nombreuses lectures des organes étrangers.

C’est à cette époque qu’il est permanent de notre organisation et c’est encore au cours de ces années 1946-1947 qu’il édite ces deux remarquables études : Catalogne libertaire, 1936-1939 ; La Commune de Berlin, 1919.

À la suite de vaines tentatives de prise en main de notre fédération par des éléments marxisants, celle-ci reprend sa voie libertaire en 1953, et c’est à Prudhommeaux qu’est confié le poste des relations internationales qu’il est le plus désigné à remplir.

La maladie seule nous privera d’un concours précieux entre tous, et que ses successeurs poursuivront dans l’esprit ouvert qui fut le sien.

Nous n’avons parlé ici que du militant, laissant de côté ses travaux littéraires : ses traductions de Shakespeare et de Michel-Ange, sa participation à la collection « La Pléiade », grâce à notre cher Albert Camus.

S’il est vrai, comme le disait un jour Charles-Auguste Bontemps, que tout homme est un irremplaçable, jamais nous ne le sentons aussi bien qu’aujourd’hui.

Maurice Laisant


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