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Albert Camus et le théâtre

mars 1960.

Le théâtre est une illusion, c’est-à-dire le contraire du mensonge. Camus avait instinctivement compris cela et c’est pourquoi son œuvre de vérité devait partiellement s’exprimer sur scène. Peut-être avait-il aussi ce « gout de preuve » qu’ont les mots lorsqu’ils ne se contentent pas de s’étaler sur du papier, mais passent en bouche de l’homme, de l’acteur, de celui qui est sur un tréteau et s’adresse à la foule. Le papier, comme le lit, porte tout. La langage parlé s’affronte, lui à des exigences.
Une image au début, une image à la fin. La première est une photo rendue publique : elle représente Albert Camus jouant le rôle d’Olivier le Daim, dans Gringoire de Théodore de Banville, avec la troupe de Radio-Alger, en 1935. Gringoir est un classique du théâtre amateur : peu d’auteurs, peu de comédiens qui ne l’aient fréquenté à vingt-deux ans. La seconde image n’est, hélas ! que dans ma mémoire. En septembre 1959, Camus faisait la tournée des Possédés à Suresne. J’avais des raisons pour l’y aller voir et j’ai profité pour lui demander ses projets. Quel théâtre Malraux allait-il lui offir ? Il me répondit qu’il n’en savait rien, mais qu’en tout état de cause, puisqu’il était maintenant animateur et metteur en scène, il œuvrerait surtout pour le « plein air ». De l’espace, le plus vaste public et la plus grande envergure dramatique. Ce ne sont pas des auteurs en chambre, ce sont des Shakespeare qu’il nous faut.



Tel était l’homme : voir grand et connaitre bien son métier. Je ne crois pas qu’il ait jamais abordé aucune tâche sans la mesurer à elle de A à Z. Le littérateur qui lance un message au monde ignore par quelles humbles mains ce message doit d’abord passer. Camus connaissait ces mains-là : le prote, le linotypiste, le correcteur étaient ses amis. Au théâtre, avant d’écrire une ligne, il avait appris à diriger une troupe, à expliquer le sens des répliques aux comédiens, à régler des mouvements et des éclairages. En 1952, comme je demandais à un jeune acteur, Jean Négroni, quels étaient les deux metteurs en scène qu’il estimait les plus grands, il me répondit sans hésiter : « Vilar et Camus ». Ce dernier nom m’étonna : je ne connaissais alors que l’écrivain. Mais l’année suivante, au Festival d’Angers, je vis le réalisateur de spectacles et je compris que Négroni avait raison.

Le théâtre « écrit » de Camus est un fidèle reflet de son œuvre. Ses deux premières pièces, Caligula et Le Malentendu nous apparaissent comme des illustrations vivantes de L’Étanger et du Mythe de Sisyphe. L’absurde, maitre ès-machines infernales, organise le meurtre de Jan assassiné par sa propre sœur Martha sous l’œil indifférent d’un destin silencieux. L’absurde (« Les hommes meurent et ne sont pas heureux ») conduit logiquement Caligula à vouloir la lune, c’est-à-dire à s’accorder le pouvoir de tout faire, à franchir en quelque sorte le mur du son de l’impossible. Universelle est la dérision : et pourtant, l’homme en tout cela, garde sa chance. Quelle chance d’être homme, jusque (et à cause) la finitude, la contingence, le désespoir. Alors surgissent des héros véritables : Diego, le révolté de L’État de siège, les Justes Kaliayer et Dora. En eux, nous pouvons nous reconnaitre. En eux, nous pouvons accepter la défaite, le malentendu, la mort. N’auraient-ils vécu qu’un instant, cet instant, devant une austérité insondable, témoigne de la nécessité de l’Homme. Nés et morts des hasards, nous ne sommes pourtant pas des hasards.

Non : il n’était pas un « hasard », celui que l’absurde attendait au coin d’un platane, sur la route de Sens. Et la preuve : sa mort nous a mutilés. Depuis près de deux mois, je me réveille presque chaque matin en me disant que ce n’est pas vrai : ma mémoire s’acharne à censurer cet instant. Mais c’est bien vrai, Camus est mort. Et ce n’est pas un deuil que je porte, c’est la perte d’un bras ou d’un œil que je subis. Camus, comme à des milliers d’autres, m’était indispensable. Or, je le connaissais moins que beaucoup. Je n’ai de lui que quelques lettres et une photo qui nous réunit tous deux. Il est donc parfaitement exact que l’homme peut être nécessaire puisque Camus nous était nécessaire. Qu’il peut manquer au monde, puisqu’il lui manque ?

On m’excusera de ne pas écrire ici, sur son théâtre, une « dissertation » : les quelques lignes que je lui ai conscrées plus haut me paraissent pour l’instant suffisantes. Plus tard, plus tard, nous rendrons à cette œuvre un hommage plus complet et plus digne - encore que bien imparfait, je le crois. Le théâtre écrit de Camus appartient à toute cette génération et aux générations futures. Aujourd’hui, je ne veux évoquer qu’un dernier souvenir :

Il y a trois ans, Camus adopta pour le Festival d’Angers une comédie dramatique de Lope de Vega, Le Chevalier d’Olmedo. La représentation, admirablement réglée par lui, se déroula devant les murs du château, par une douce nuit d’été. Entre autres comédiens, il y avait Mme Sylvie, Mlle Dominique Blanchar, MM. Joris, Woringer, Herbanet (mais non Camus, qui pourtant eut été un acteur admirable).

Qu’est-ce que Le Chevalier d’Olmedo ? C’est une histoire toute simple, celle d’un jeune homme très beau, très noble, très pur, qui vient un soir, dans une ville d’Espagne, assister à une fête. Il parait, et cela suffit : la plus belle jeune fille du pays tombe amoureuse de lui. C’est le bonheur : non pas un de ces médiocres « bonheurs » qui trompent l’impatience de l’humanité, mais l’instant de beauté cher à Keats, qui est une joie pour toujours. Hélas ! les soupirants de la jeune fille ne peuvent supporter cette idylle. Profitant de la nuit ; ils attendent au détour d’un chemin le chevalier rentrant chez lui, et l’assassinent. Et il n’y aura pas de noces, et plus jamais de fête à Olmedo.

C’est tout. Un homme est venu, trop beau, trop noble : il a fait un tour dans la ville, et on l’a tué.

Ce ne devait pas être le dernier spectacle à Camus. L’hiver suivant, l’affiche des Mathurins portait encore son nom, conjugué à celui de Faulkner, autre Prix Nobel, et en 1959 il mettait en scène Les Possédés au Théâtre Antoine. Mais quand je pense à lui, ce sont les images nocturnes du Chevalier d’Olmedo qui me hantent. Camus est venu, Camus a passé parmi nous et on nous l’a tué. L’absurde est pareil aux mal-aimés de Lope de Vega : il ne tolère pas un roi parmi les hommes

Morvan Lebesque

L’Œuvre d’Albert Camus

  • 1936 : La Révolte dans les Asturies, pièce en 4 actes (Charlot).
  • 1937 : L’Envers et l’endroit, essais (Charlot).
  • 1938 : Noces, essais (Charlot).
  • 1942 : L’Étranger, récit (Gallimard).
  • 1942 : Le Mythe de Sisyphe, essais (Gallimard).
  • 1944 : Caligula, pièce en 4 actes (Gallimard).
  • 1944 : La Malentendu, pièce en 3 actes (Gallimard).
  • 1947 : La Peste, récit (Gallimard).
  • 1948 : Lettres à un ami allemand, essais (Gallimard).
  • 1948 : L’État de siège, pièce en 3 actes (Gallimard).
  • 1950 : Les Justes, pièce en 5 actes (Gallimard).
  • 1950 : Actuelles I, chronique.
  • 1950 : Le Minautore, essais (Charlot).
  • 1951 : L’Homme révolté, essais (Gallimard).
  • 1953 : Actuelles II, chronique (Gallimard).
  • 1954 : L’Été, essais (Gallimard).
  • 1956 : La Chute, récit (Gallimard).
  • 1957 : L’Exil et le royaume, nouvelles (Gallimard).
  • 1957 : La Peine capitale, en collaboration avec Koestler (Calman-Lévy).
  • 1958 : Actuelles III, chronique (Gallimard).

Albert Camus a publié dans le numéro de novembre 1955 de notre journal un article important sur l’Espagne. D’autre part, nous avons publié deux articles sur l’œuvre d’Albert Camus dans nos numéros de juillet 1956 et de novembre 1957 ainsi que sa protestation contre l’assassinat des syndicalistes algériens dans ce même numéro de novembre 1957.


« Je suis aussi éloigné que possible, au contraire, de ce mol attendrissement où se complaisent les humanitaires et dans lesquelles les valeurs et les responsabilités se confondent, les crimes s’égalisent, l’innocence perd finalement ses droits » (extrait de La Peine capitale d’Albert Camus (éditions Gallimard).


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