[Archives du Monde libertaire] • ArchivesArticles du Monde libertaire en ligneIndexationSommairesAdministrationSite du Monde libertaire

L’Invité

octobre 1954.

Rentrant d’Espagne, notre ami Georges Arnaud [1] l’auteur du Salaire de la peur de Lumière de soufre le dramaturge des Aveux les plus doux, ce succès magistral salué par une critique pour une fois unanime a bien voulu, pour le premier numéro de notre journal extraire d’un ouvrage en préparation ces quelques pages inédites dont nous sommes heureux de réserver la primeur à nos lecteurs.
(Maurice Joyeux)



Ça se passait dans une patisserie de Séville, au début de Sierpes, qui est la rue du haut négoce. Profitant de ce qu’il pouvait circuler à ras de terre au milieu d’une assistance qui, elle, vivait à hauteur d’homme, un gitan de cinq ans avait passé la porte de la boutique d’une façon tout à fait furtive. Maintenant il se tenait bien droit le long de ma jambe droite et regardait les gâteaux. Ses haillons étaient propres. Pas de risques de vermine pour la clientèle. Celle-ci, outre deux religieuses qui mangeaient des babas à la crème, était composée de femmes aux formes pesantes et mal définies. En effet, je le dis au passage, l’existence douceâtre et choyée qui est le lot des épouses légitimes dans les milieux aisés de ce pays leur vaut de porter double menton dès la vingtième année ; ptoses et bourrelets suivent. À vingt-cinq ans elles ont joué et perdu : force reste à la graisse. La seule beauté que je vis, qui appartient au grand monde, c’était aux Canaries, où ni la race ni les coutumes ne sont les mêmes. Sur le continent, les femmes que je remarquai au hasard des rues et de qui le charme, passée l’adolescence, n’était pas enseveli sous une chappe de lard, celles-là, c’était évident, n’ignoraient rien des difficultés de la vie.

Dans cette pâtisserie, j’y reviens, personne, d’abord, ne s’était soucié du petit gitan ; mais lorsqu’une vendeuse finit par l’apercevoir, ce fut pour lui intimer l’ordre de sortir. La diction était emphatique, la mimique pompeuse. Mais l’interpellé, semblait-il, en avait vu d’autres. Sur le chapitre de la sourde oreille et du regard ailleurs, il en connaissait un bout. Sournoisement, il se serra un peu contre moi : façon muette de réclamer le statut de parasite, que je lui acccordais bien volontiers. Le zèle de l’autre mal-payée était fort répugnant : je dénie aux valets le droit d’adopter pour conscience de classe celle de leurs maitres. Vestale du mille-feuilles et du saint-honoré, celle-là était repartie dans les injonctions. L’infâme présence du gitan de cinq ans lui procurait un sentiment de révolte ; dans tout ce luxe, nickel somptueux des vitrine, ripolin délicat des étagères, cette tache sordide de grise misère mettait en danger le prestige de la maison, l’honneur commercial de la firme. « Pauvre mais fidèle », « Cœur d’employée », ça tournait au mélodrame exemplaire. La véhémence montait. À 16 ou 18 pesestas par jour qu’ils devaient la payer, ses patrons n’étaient pas volés. Le coupable s’accrochait, s’obstinait à feindre que rien de tout ça put le concerner. Mais il avait du mal. À chaque instant, le discours de reproche menaçait de le submerger sous son flot continu, de l’arracher, de l’emporter. Ça frisait l’invective. Les frontières de l’épique n’étaient pas loin. Je remarquai au passage quelques réminiscences : Jésus chassant les marchands du Temple, par exemple : anecdote dont la personne semblait avoir retenu la trame mieux qu’elle n’en avait saisi la signification.

.- Qu’est-ce que tu veux bouffer ? demandai-je au gosse, histoire, surtout, de faire taire cette harpie.

Pas plus prompt à se rassurer sur sa propre situation qu’il ne l’avait été à s’affoler, le personnage de petite taille hocha d’abord la tête, puis chuchota le mot « oui », qui ne répondait pas à ma question. Ainsi, il me chargeait non seulement de le défendre, non seulement de payer sa dépense, mais de choisir pour lui. Une grosse chose avec des fraises retint mon attention.

.- Mademoiselle, donnez-moi cette tarte pour monsieur, dis-je en esquissant un geste vertical de présentation.

On a sa fierté : feignant de n’avoir point compris, elle servit une espèce de galette de maïs qui datait au moins d’une semaine. Elle commençait à bien me plaire. L’espagnol est une langue à la syntaxe insistante, propice à la minutie. En des termes choisis pour leur pouvoir d’humiliation, je prononçai une longue engueulade. Puis mon copain et moi nous dégustâmes chacun notre gâteau sur place, sous l’œil plein de courroux de l’ennemie, vaincue mais pas domptée. Une ambiance unanime de désapprobation distinguée régnait dans la boutique. Par l’esprit démagogique dont ils font preuve, les étrangers rendent les plus mauvais services aux malheureux sur qui s’appesantit leur compassion de mauvais gout, pensait autour de moi le cénacle des femmes grasses.

Georges Arnaud

[1écrit, ici et en signature Arnault


2002-2017 | Site réalisé avec SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
FICEDL | Bianco : 100 ans de presse anarchiste | Cgécaf | Cartoliste | Placard