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La Révolution cubaine en péril

mai 1961.

L’agression des USA envers Cuba a montré de quoi un gouvernement dit démocratique est capable. Bien sur, les antifascistes sont des cubains et on les a présentés comme des révolutionnaires, des ex-compagnons de Castro… En fait, ce sont des ambitieux évincés du pouvoir par Castro et devenus aujourd’hui des transfuges. Les avions, les bateaux, tout l’armement étaient américains, l’invasion a été préparée en Floride, en territoire américain, comment ont-ils obtenu autant de facilités chez l’ennemi d’hier, si ce sont vraiment des révolutionnaires ?



Il est dans la tradition des USA d’essayer de donner au monde l’image d’une Amérique paisible, soucieuse du bien-être des peuples voisins et prompte à venir en aide aux pays sous-développés. Cependant, il est dans son système économique des contradictions profondes avec des idéaux qu’elle invoque. Tout le système capitaliste vient de dévoiler sa face, il a montré qu’il ne pouvait permettre la fraternité des peuples et encore moins être le ciment de cette fraternité.

Son système d’exploitation économique, sa démocratie simpliste, ses idéaux sans contenu concret mais à simple résonnance biblique ne peuvent conduire les USA qu’à l’impérialisme. M. John Kennedy est le prototype de cette génération d’Américains, soucieuse de défendre son système économique traditionnel et qui croit qu’on peut continuer à être patron et devenir l’ami de l’exploité. Ils sont victimes d’une fausse conception de la liberté de posséder, ils sont conduits vers l’impérialisme et restent inconscient de ses crimes, devant les terribles tragédies qu’engendre le capitalisme, ils gardent le sourire bon enfant que nous leur connaissons bien. Je préfère croire qu’ils n’ont pas compris les erreurs profondes du capitalisme parce qu’ils en sont trop imprégnés et ne peuvent prendre la distance nécessaire pour l’analyser objectivement. Sinon, il faudrait croire à leur méchanceté congénitale et la moitié du monde serait alors composée de scélérats. Permettez-moi de choisir l’alternative la plus optimiste, même si les deux points de vue peuvent avoir des inférences et se combiner.

Mais la Révolution cubaine aurait du ouvrir les yeux à ces jeunes Américains déjà trop vieux par leurs préjugés. Le peuple cubain a salué en Castro son libérateur, les conditions de vie de la masse ont été considérablement améliorées, on a lutté contre l’analphabétisme [1]

Cela, certains Américains l’ont compris et il s’en est trouvé quelques-uns pour protester contre l’agression dont Cuba a été la victime.

Cependant, Kennedy est un homme particulièrement déshumanisé, millionnaire, enfant gâté de la politique, il est trop loin du peuple pour le comprendre et surtout poiur compter sur lui dans ses plans. N’a-t-il pas été assez fou pour croire que le peuple cubain abandonnerait Castro et se rallierait aux insurgés ! Lors de son avènement au pouvoir, on nous avait prédit un changement dans l’orientation politique des USA, mais où est ce changement ? Kennedy ne continue-til pas à aider les dictatures militaires du Nicaragua, du Paraguay et de Saint-Domingue ? Comment ne comprend-il pas que les régimes pourris de dollars comme la Corée ou Cuba sous Batista, ou l’Inde, le Laos ou Puerto-Rico conduisent à l’insurrection du peuple et souvent au communisme ? Il devrait comprendre qu’il est de l’intérêt des USA de coopérer avec les pays qui font leur révolution quand celle-ci a la chance de ne pas naitre communiste. Avec Cuba, Kennedy a laissé passer sa chance et son intransigeance a favorisé la montée des communistes dans les rangs castristes. En essayant d’étrangler l’économie cubaine, il a provoqué un durcissement du socialisme cubain qui ne peut profiter à personne si ce n’est aux Russes et aux Chinois. Castro n’est pourtant pas un communiste, son socialisme se construit selon les nécessités propres au pays et on ne peut lui conférer d’étiquette s’il a militarisé son pays, c’est pour se défendre contre une offensive USA qu’il n’a cessé de prédire, au risque de passer pour un démagogue, et les faits viennent de prouver qu’elle était depuis longtemps préparée. Castro est traité de dictateur parce qu’il n’a pas organisé d’élections (qui auraient d’ailleurs pu être désastreuses pour la révolution), mais un peuple armé, n’est-il pas le meilleur gage de la démocratie ? Or, à Cuba, l’armée est quasi inexistante, ce sont les milices populaires, autonomes vis-à-vis de l’État qui défendent le pays. Mais cette conception révolutionnaire de la démocratie échappe aux Américains. Pourquoi des élections lorsque le peuple possède ses moyens de production, lorsqu’il participe, dans la rue, aux assemblées des coopératives, à la vie politique et sociale du pays, lorsque ses représentants sont, pour la plupart, d’authentiques héros qui ont cru à la révolution quand personne n’y croyait et qui l’ont réalisée ?

Pourquoi les Américains ne critiquent-ils jamais Trujillo, le dictateur-gangster de Saint-Domingue qui a organisé l’attentat contre Bettencourt au Vénézuela ?

Cuba porte aujourd’hui le seul souffle vraiment révolutionnaire dans la vie politique internationale. Mais elle reste souvent incomprise et il est nécessaire que les anarchistes se posent clairement le problème de savoir s’ils peuvent déjà se prononcer pour ou contre le socialisme cubain, car certains aspects de la démocratie révolutionnaire échappent aussi bien aux Américains qu’à certains libertaires comme Gaston Leval qui croient pouvoir condamner la Révolution cubaine au nom de certains principes traditionnels (mais non fondamentaux) de la démocratie. Gaston Leval et ses collaborteurs des Cahiers du socialisme libertaire, dans le numéro de mars 1961 reprochent à Castro d’avoir asservi les syndicats (alors qu’il les a créés), d’avoir empêché la formation des partis politiques (alors qu’il en existe mais que le peuple dédaigne), de ne pas avoir toléré d’élections (alors que nous avons montré l’inutilité et tous les anarchistes authentiques seront d’accord sur ce point-là)…

Gaston leval n’a pas compris que le socialisme cubain est authentique par cela même qu’il s’édifie en dehors de toute idéologie, avec la participation totale de la nation, en s’adaptant aux particularités du pays et du peuple cubain (qui, ne l’oublions pas, a un fort pourcentage d’analphabètes). La Révolution cubaine n’est pas une révolution anarchiste, mais elle ne pouvait pas l’être et nous devons la saluer comme une étape vers la société libertaire que nous préconisons. Il faut comprendre que ce qu’il y a de mieux à Cuba, c’est que la révolution est permanente et qu’elle l’est parce que le peuple est souverain, parce qu’il est armé, parce qu’il crée lui-même ses coopératives, parce qu’il s’éduque [2].

Le socialisme est trop beau pour ne pas être fragile ; c’est parce que la démocratie est une très grande chose qu’elle est dure à obtenir et à conserver. De même, pour la liberté. C’est pourquoi il n’est pas dit que demain la Révolution cubaine soit bradée, mais il ne faut pas appeler le malheur en perdant confiance en l’avenir, en refusant de voir la beauté du présent.

Gaston Leval compromet l’avenir et il commet une véritable faute morale en se laissant aller à un pessimisme qui manque d’objectivité et qui, en fin de compte, est peut-être une solution de facilité car il est plus facile de refuser le présent tel qu’il est, quand il est imparfait, que d’essayer de l’améliorer.

Si je me permets de prendre à partie ici Gaston Leval et ses collaborateurs des Cahiers du socialisme libertaire, ce n’est pas, bien entendu dans un esprit de polémique, mais au contraire en toute amitié, parce que nous faisons partie d’une même famille et que je trouve regrettable de les voir tomber dans une erreur que l’on trouve répandue dans bien d’autres horizons politiques.

Il est très dangereux d’assimiler Castro à Hitler ou Mussolini, surtout en ces moments où l’existence même de la Révolution cubaine se trouve menacée [3]. Nous devons reconnaitre, admirer et defendre le contenu socialiste d’une révolution qui est belle entre toutes et qui commence à porter ses fruits à ce beau peuple cubain qui apprend à vivre enfin dans la liberté et la joie et qui crée un monde nouveau.

Ariel

En réponse, voir aussi l’article de Gaston Leval. Dans Le Monde libertaire n° 71 (juin 1961).

[1Voir Claude Julien : La Révolution cubaine, éd. Julliard.

[2Voir l’excellente revue Bohemia, qui parait toutes les semaines et qu’on peut trouver dans tous les kiosques. Elle est hautement éducative et est le porte-parole de la révolution cubaine.

[3L’éventualité d’une intervention militaire directe des USA n’est pas écartée à la Maison Blanche et se trouverait appuyée par le Pentagone. (Voir Le Monde, 25 avril 1961, page 10).


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