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« Vie et mort de la Révolution cubaine » [Dariel Alarcon Ramirez "Benigno"]

Le jeudi 17 octobre 1996.

La publication en France du livre Vie et mort de la Révolution cubaine [1] » a provoqué un grand malaise chez ceux qui défendent encore le mythe de la « révolution castriste ». Tout d’abord parce que son auteur, le colonel de l’armée cubaine Dariel Alarcon Ramirez, dit « Benigno », est un des rares survivants de la guérilla du Che en Bolivie, et surtout parce qu’il condamne la dérive totalitaire de la révolution cubaine d’un point de vue révolutionnaire.

Ce malaise est aggravé par le fait que les défenseurs de la dictature castriste savent bien qu’une appropriation par la Droite de ce témoignage est impossible, et que ses actuels détracteurs avaient profité de la parution (également en France) du premier livre de Benigno, sur son expérience dans la guérilla de Bolivie à côté du Che, pour entretenir le mythe guévariste qui leur sert de caution révolutionnaire.

Paysan de la Sierra Maestra, Benigno rejoint, à l’âge de 17 ans, la guérilla qui s’organisait dans cette région. Il participa aux côtés de Camilo Cienfuegos et du Che aux principales batailles de la guérilla contre l’armée de Batista jusqu’au triomphe de la révolution et il assuma ensuite des responsabilités officielles dans le nouveau régime : tout d’abord chef de la police militaire à La Havane, puis chef du bataillon de sécurité de l’État-major, directeur des Écoles spéciales d’entraînement des militants révolutionnaires étrangers, directeur des prisons, etc.

Benigno a côtoyé tous les dirigeants castristes et a participé à la plupart des opérations « révolutionnaires » à l’étranger du gouvernement cubain, jusqu’à ce qu’il soit mis à la retraite et redevienne paysan, car peu à peu il avait cessé d’être un inconditionnel du Régime.

Benigno se posait beaucoup de questions, mais il s’est tu jusqu’à présent, car pour parler il fallait qu’il puisse quitter Cuba, avec sa famille.

Aujourd’hui, Benigno nous dit :
« Dans mon cas, il ne s’agit pas d’un changement brusque, d’un virage subit, car la manière dont je vois les choses actuellement avait commencé à se forger en 1968, quand je suis revenu de Bolivie, après la mort du Che et de presque tous nos compagnons. »

Depuis lors il ne cesse de se poser et de poser les mêmes questions : « Pourquoi Fidel nous a-t-il abandonné en Bolivie ? Quelles étaient ses véritables intentions ? »

Mais aujourd’hui il est certain d’avoir trouvé des réponses :
« Fidel nous a abandonné et il a sacrifié le Che parce qu’il voulait consolider son propre mythe bolivarien, de leader anti-impérialiste en Amérique Latine, tout en obéissant aux ordres de l’Union soviétique qui ne voulait pas que les mouvements guérilleros prospèrent sur ce continent […]
Par vanité et pour se maintenir au pouvoir, Fidel a sacrifié le peuple cubain et a trahi les idéaux pour lesquels le Che et tous les révolutionnaires latino-américains ont lutté, et pour lesquels beaucoup sont morts dans le combat contre les oligarchies et I’impérialisme. Ce qui existe aujourd’hui à Cuba est très éloigné de ces idéaux qui ne donnaient place ni à la corruption ni à l’ambition personnelle… C’est pour cela que je reste sur le pied de guerre pour lutter pour la liberté de mon peuple, bien que ce soit avec d’autres armes que celles que j’ai utilisées dans le passé […]
Je ne regrette pas les efforts que j ’ai fait pendant toutes ces années vécues au service d’une cause qui a été défigurée […] Je n’ai pas renoncé et je ne renoncerai en aucune manière aux idées révolutionnaires pour lesquelles j’ai combattu.
[…] La seule chose que je regrette aujourd’hui est de ne pas avoir dit avant ce que je dis maintenant. Mais, sans vouloir me chercher des excuses, je me rappelle combien, ca a été difficile pour moi de sauter le pas… En vérité, ce qui me fait souffrir, c’est d’avoir été si inconscient, et aussi le fait d’avoir participé à l’écrasement du peuple cubain. »

La rupture de Benigno a eu un écho médiatique qui a provoqué la traditionnelle réaction des autorités cubaines et des inconditionnels du Régime : accusation d’être un traître à la Révolution, comme ils l’ont fait contre tous ceux qui ont osé dénoncer ce qui se passait à Cuba et qui ont dû, pour cela, s’exiler.

À quelle révolution peuvent-ils encore se référer après une quarantaine d’années de dictature de Fidel et de sa nomenclature, de la dolarisation de l’économie et de l’apparition d’une nouvelle caste de privilégiés qui se partage les richesses de l’île avec les investisseurs étrangers…
Comme si, malgré le discours démagogique actuel, le pragmatisme cynique capitaliste et la corruption de la bureaucratie castriste n’étaient pas de jour en jour plus évidents…

Pour célébrer à notre manière la date anniversaire du début de la guérilla du Che en Bolivie, voici trente ans, nous organisons un débat au cours duquel nous ferons un bilan du guévarisme en Amérique latine. Nous recevrons dans notre émission de la « Tribuna latinoamericana », Benigno et Jorge Masetti [2], qui appartiennent aux deux générations qui ont vécu le guévarisme militant, et Daniel Bensaïd, philosophe, pour faire ce bilan avec nous en direct sur Radio libertaire, le samedi 2 novembre de l9 h 30 à 21 heures.

La Tribuna latinoamericana


2 Les survivants du Che, éd. du Rocher, Monaco, 1995.


[1Vie et mort de la révolution cubaine, éd. Fayard, Paris, 1996.

[23 Jorge Masetti, auteur du livre La loi des corsaires : itinéraire d’un enfant de la Révolution cubaine, éd. Stock, Paris, 1993.





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