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Fin de la « chose » qui n’osait pas dire son nom

mai 1961.

Nous en étions à la septième année, quand la « chose » a osé dire son nom !

Avant, ce n’était, officiellement, qu’un « conflit », un « problème », un « drame », une « insurrection de hors-la-loi », une affaire !… D’accord pour ce dernier terme. C’est bien une affaire pour certains. Pour les autres, c’est tout le contraire. Ça va même jusqu’à la ruine et la mort…

La guerre d’Algérie se « trainait ». Après celle de l’Indochine, aussi absurde et qui l’avait tant éprouvé, le pays s’épuisait lentement, mais implacablement. Ce nouveau fardeau sanglant était trop lourd à porter. Par ses mensonges, ses méthodes, ses tortures s’ajoutant aux horreurs, lot de toute guerre, la « chose » le dégradait, le gangrénait…

Se sentant vaguement coupable de participer à cette répression colonialiste, caractérisée, il ne réagissait guère, subissait et payait la note des pots cassés sur son dos…

La quatrième République en est morte. Décès, hâté à l’abandon de ses enfants, étreints par la « Rouille Nationale » devant les menaces tapageuses de l’« Association des activistes fascistes, ultras, colonels et paras réunis »…

N’écoutant que son courage et son amour de la Patrie, le Guy Mollet d’Arras, des tomates d’Alger et de l’affaire de Suez avait ramené de Colombey-les-Deux-Églises le grand Solitaire. L’arrivée du Sauveur Suprême avait calmé les uns et rassurés les autres. Plébiscité à 80 % — il avait doté la France de la « cinquième » et de l’UNR — des événements historiques. Retroussant nos manches, il s’était mis au boulot. Premier objectif : la fin du « conflit » algérien… Ça viendrait vite et bien…

Projeté par les forces vives et stagnantes de la nation, il se pointait d’abord à Alger… Du délire ! Lagaillarde en tête, ceux du 13 mai clamaient leur triomphe. Ils avaient leur homme ! Les foules de Bougnouls, bien encadrés par les anciens combattants, gueulaient plus fort encore… Elles accouraient de la Casbah en vitesse… à grands coups de pieds « au chose » pour aller plus vite et réchauffer leur enthousiasme… Dans cette ambiance de débordante joie spontanée, ce furent les paroles historiques et décisives : aux uns « Je vous ai compris ! » ; au autres : « Vos êtes des Français à part entière ! ». Et Rran !… Une grande Marseillaise

Puis ce furent les barricades.

Deux ans après, ce furent les barricades. Vous savez le reste : 20 à 25 représentants de l’« organisation » abattus… Procès et acquitement presque général. Lagaillarde et Salan en Espagne.

Entre temps, ici, on faisait des manifestations pour la paix et le reste…

À l’ONU, nous étions tellement populaires, que « Nous » décidions de ne pas aller à ce « machin ».

En France, ses résultats attestaient, à une immense majorité, le désir de paix.

Par contre, il révélait le néant des tenants de l’Algérie française, des ultras et de la clique militaire.

Malgré les rumeurs quasi-officielles orientées, il est certain que les contacts pris expliquent la décision de de Gaulle. Certains obstacles sont écartés ou seront abordés avec « compréhension ».

M. Georges Pompidou n’a pas rencontré Boumendjel le 20 février sans de sérieuses raisons. Ses fonctions directoriales à la banque Rothschild, des pétroles sahariens, peuvent même tout expliquer, sous le couvert officiel. Le « Cofirep », la « Francarep » ont leur mot à dire et leurs intérêts à défendre. Ils sont considérables et notre gouvernement aura à en tenir compte. Bien d’autres grosses sociétés et consortiums ont des affaires dans les pétroles, le gaz d’Assik Mell, et d’ailleurs en Algérie… Ce fait pèsera lourdement dans la balance des réglements à venir…

L’accord sera difficile à réaliser sur certaies questions, à caractère national : les bases militaires que « nous » désirons avoir, notemment Mers-el-Kébir, qui a couté 70 milliards à construire ; l’entrée du nouvel État dans le clan occidental (pays libres !) ; enfin (voir précedemment), le statut du Sahara et son exploitation… Des intérêts et des projets étrangers s’opposent ou se soutiennent sur ce point.

En ce qui concerne le sort réservé aux Européens dans la nouvelle république, les difficultés seront bien moins grandes que ne le laisse entendre la presse orientée. Le GPRA a déjà proposé un statut très libéral à ce sujet au congrès de la Soummam en 1956 (projet du CNRA). D’autres déclarations prouvent que l’intérêt même du GPRA, pour construire le nouvel État, est d’offrir un statut acceptable aux Européens, pour les inciter à rester. L’Algérie aura besoin de techniciens et d’instituteurs.

Il faudra tenir compte aussi de l’attitude des puissances étrangères ou des nouveaux blocs. Elle pèsera sur les décisions des négociateurs.

L’Amérique, plutôt favorable aux thèses françaises, pensant aussi à l’avenir, sera plutôt du côté des conciliateurs. (Il faut ménager et préparer les affaires, donc ne pas heurter l’Algérie de demain). Cependant, le cartel des pétroliers qui, bien souvent, s’oppose au gouvernement américain, risque de compliquer la tâche.

Du côté soviétique : les initiatives sont toujours conditionnées par des considérations de politique étrangère. Le PC n’est pas représenté au GPRA, mais les Russes veillent dans la coulisse. Selon leur habitude, ils surgiront, très actifs et adroits, au bon moment. Par ailleurs, ils ont intérêt à ménager de Gaulle, car ils espèrent sur lui pour gêner les Américians par ses initiatives, sur le plan européen, notamment. La RAU de Nasser ayant donné le feu vert, veillera certainement à ce que l’Algérie prenne une attitude de neutralisme positif. Il comporterait le refus d’accords politiques ou militaires avec la France.

Quant aux pays de l’ex-Communauté, ils se feront, eux, certainement assez discrets, tout en étant là, en observateurs.

Enfin, il faut tenir compte de la lassitude et du désir de paix qui se manifestent dans le pays. Celui-ci attend, mais maintenant, il sait ce qu’il veut.

Quant aux Algériens, il semble qu’ils ont intérêt, tout en menant les négociations sans hâte, en prenant toutes les garanties pour l’avenir, d’arriver à un accord. Il faut tenir compte des souffrances indicibles de tout un peuple courageux, mais misérable, qui est un grand exemple dans le monde.

Tout laisse supposer qu’après bien des « péripéties », nous déboucherons, enfin, sur la paix.

Et ce sera pour les Algériens, depuis sept ans qu’ils subissent cette « chose » qui n’osait pas dire son nom, en France, la paix des braves…

Pourtant, pour ceux du maquis et de l’action directe, pour ceux des prisons, des camps d’« hébergement » et de « regroupement », pour tous ceux qui luttaient dans la misère, la peur, les vilenies et la torture, cette fin sera un commencement.

Ils auront à repartir à zéro… Ce sera l’An 1 de la liberté, mais aussi du labeur. Tout à construire ou reconstruire. Une société nouvelle à créer, en lui donnant une âme qu’elle peut avoir trouvé dans la lutte et la souffrance. Ils devront être solidaires et fraternels.

L’Amérique offrira des dollars et une aide militaire, avec bien plus encore.

Les Russes tenteront d’être partout avec leurs techniciens de toutes sortes. Leurs roubles aussi…

La France fera elle aussi son petit effort.

Bref, tout le monde sera très gentil et on se bousculera pour aider le nouvel État, sous certaines conditions, bien entendu.

Tout est à craindre pour ceux qui viendront de se libérer. Ils risquent de trouver de nouvelles servitudes et des chaines dorées… La société nouvelle dont nous rêvons pour eux et qu’ils méritent tant, arriveront-ils à la construire ?

Ils savent leurs propres nécessités. Elles n’y feront face que par eux-mêmes, fraternellement unies. Ce peuple qui s’est formé au bruit des mitraillettes et dans le sang, la misère, aura tant à se défendre pour continuer à vivre vraiment libre dans une société libérée des servitudes sociales et économiques, que nous pouvons tout craindre pour lui.

Les travailleurs, les syndicalistes, les gauches, les révolutionnaires d’ici doivent penser, dès maintenant, à venir en aide à ceux qui feront l’apprentissage d’une vie nouvelle où la liberté devrait tenir une grande place.

La phase de la libération nationale de l’Algérie s’achèvera, peut-être. Une page va être tournée. Une autre se présente à remplir…

Puissions-nous écrire quelques lignes, sur cette page, avec ceux qui ont bien mérité d’écrire le livre de l’avenir.

Déluret


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