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Psychanalyse et anarchie

Le jeudi 26 mai 1994.

Les expériences successives de l’histoire de chaque individu déposent une sédimentation de « souvenirs oubliés » au fond de chaque subjectivité. Or cette accumulation ne se fossilise pas, elle demeure active. Elle exerce un jeu plus ou moins changeant d’attirances et de répulsions qui concourt pour une large part à l’orientation que nous donnons à nos vies respectives. Plus même, un événement qui a fait traumatisme peut avoir des effets sur plusieurs générations, à l’insu des sujets eux-mêmes… Technique d’interprétation du propos toujours libre, mais jamais neutre, du patient, la psychanalyse cherche ainsi à transformer la souffrance de ceux qui ratent le présent et compromettent leur avenir parce que, en quelque sorte, ils ont « mal à leur passé ». Elle est aussi une technique de « constructions inventives » là où, apparemment, il n’y avait que du vide dans la vie de quelqu’un. Elle tente ainsi de permettre à une personne en difficulté de dépassionner des expériences oubliées, de mettre des mots, des formes, dans un chaos destructeur, bref, d’inventer sa vie là où il n’y avait que répétitions. Ceci pose de nombreuses questions… Liberté ou désir ?

Il peut sembler paradoxal de rapprocher la psychanalyse et l’anarchisme : ne dit-on pas, entre autres, qu’elle est une « science bourgeoise », réservée aux riches ou aux intellectuels, et qu’elle vise à réadapter une personne à la société ? Et pourtant, si l’on y regarde de plus près, il existe bien des convergences que je vais tenter de préciser — en évitant, je l’espère, amalgame et récupération.

« L’émancipation des individus, leur libération en tant qu’êtres autonomes, libres de leurs choix, lucides, critiques et responsables [1] », c’est très exactement ce que vise une psychanalyse — en parlant de « désir », au sens large du terme, plutôt que de « liberté », terme plus philosophique. Si certains en profitent pour « marcher sur les pieds de leur voisin au nom de leur désir », comme le disait F. Roustang, il ne s’agit là que d’un dévoiement, d’un risque inhérent à la liberté, qu’on retrouve dans l’anarchisme individualiste : « Ma devise, c’est moi, moi, moi… et les autres ensuite », proclamait H. Croiset [2]. Par contre, si le désir de l’un suppose le désir de l’autre, alors impossible d’être pleinement libre si l’autre est aliéné, ce qui sous-tend un combat incessant pour que tout un chacun puisse se libérer de ce qui l’entrave dans sa singularité. Ceci rend non pertinente la notion de « libération des masses », masses dont Freud a bien précisé les ressorts [3] ; ma liberté (mon désir ou ce qui me fait dire « je ») suppose celle de chaque autre, pris un par un — la liberté, comme le désir, ne vient pas d’ « en haut », d’une quelconque décision « supé-rieure », elle ne s’« institue » pas de façon autoritaire, elle s’invente, se construit, elle n’est jamais acquise à moins de se réduire à un fantôme bon pour le frontispice des mairies. En ce sens, le désir contient en lui-même ses propres limites, dans la mesure où il tient nécessairement compte de celui de l’autre : à l’ignorer, il se détruirait lui-même.

« La liberté de création, seule garantie réelle contre l’uniformisation [4]… » reste, en fin de compte, le ressort majeur d’une psychanalyse : Freud, à la fin de sa vie, mais aussi Férenczi, Winnicott… et bien sûr Lacan — particulièrement dans ses derniers séminaires —, ne cessent d’insister sur son aspect dynamique, inventif, « poiétique [5] ». Plus même, devant les difficultés extrêmes qu’il rencontre dans certaines analyses, Lacan, dès 1970, remanie de fond en comble sa théorie, étudie l’écriture, le mode de création, de Joyce, et invente un nouveau concept, le « Sinthome », fondé sur la possibilité d’inventer, par l’art au sens large, une suppléance à la fonction dite du « Nom-du-Père » lorsqu’elle défaille.

Et ce point de théorie, confirmé par de nombreuses expériences d’analyse, me semble des plus intéressants, ne serait-ce que parce qu’il remet en question le principe d’autorité et sa transmission : ce qui fait qu’une personne « tient » dans la vie, peut s’inventer dans une démarche poiétique [6] — on est loin du « père de la horde primitive »… À charge pour l’analyste de rendre possible cette dynamique, toujours explosive et risquée pour les protagonistes : la proximité de la folie et de la création, au plus près du réel, est connue depuis toujours.

À la lecture du livre de Gaston Leval, Espagne libertaire 36-39 [7], on ne peut qu’être frappé par l’importance donnée à l’invention, à la création, aussi bien dans les techniques agricoles que dans les arts : il s’agit bien d’inventer sa vie, la vie avec d’autres qui, eux aussi, ont la responsabilité éthique d’inventer la leur — à la mesure de chacun, et là où il est.

Une psychanalyse, lorsqu’elle réussit, permet de repérer ce qui, sur plusieurs générations, a entravé, tordu, détruit, le désir d’une personne et l’empêche de vivre. Mais elle permet aussi à quelqu’un d’inventer sa vie, à la condition que l’analyste, lui aussi pris dans une dynamique poiétique, ouvre cet espace hors de toute dogmatique, et à la condition, bien sûr, que la personne ne soit pas trop anéantie par son histoire et ses traumatismes.

Ceci n’est guère éloigné, je pense, de « l’éducation libertaire et permanente permettant l’épanouissement le plus complet possible de l’individu [8] » — Freud, lui-même, parlait de l’aspect éducatif de la psychanalyse, et certaines écoles, partant de ces principes, sont assez proches de l’école Bonaventure d’Oléron. Ceci renvoie aussi à la notion d’égalité, dans un fédéralisme des inventions de chacun : c’est toujours à réinventer, et chacun est invité à s’y risquer, de façon dynamique, surprenante, dérangeante. On comprend les réticences… mais, au fond, pourquoi la liberté, la création, le désir font-ils si peur ? Pourquoi fait-on si facilement le jeu de la répression, de l’uniformisation ? Pourquoi préfére-t-on si souvent l’ « amour du chef » à son propre désir ?

Précisément, Jean Maitron parle de « l’organisation, ce permanent problème » et de « l’increvable esprit de révolte ». Les différentes associations d’analystes — après tout, on pourrait attendre de ceux-ci qu’ils soient « libertaires » — et leurs combats de chapelles illustrent bien ces propos : ces associations ne cessent d’osciller entre l’assujettissement à un maître et l’inventivité de chacun, nécessaire, vitale, mais incompatible avec toute organisation durable. Plus même, il se trouve toujours des « maîtres », comme si l’analyse n’avait pas opéré. Ceci pose la difficile question du pouvoir et de sa critique d’un point de vue psychanalytique.

Je ne l’aborderai pas ici, quitte à y revenir ultérieurement, mais je proposerai quelques repères : Freud, dans l’article cité plus haut, démonte fort bien le mécanisme qui conduit à mettre en place un « chef », quel qu’il soit, auquel chacun délègue du pouvoir, en s’y aliénant… De même, P. Legendre [9] analyse remarquablement le mécanisme de la représentation par rapport à ce qu’il appelle « la référence absolue » : après tout, pourquoi accepterait-on si facilement d’être « représenté », en perdant sa propre parole ? Le langage humain se supporte d’une fonction qui vient limiter la toute puissance, induit des différences et la sexuation, et soutient le désir singulier de chacun. Elle nous rend, en un sens, tous « frères » et « égaux », on ne peut y couper, sauf à être fou [10]… Cette fonction permet de poser autrement la question du rapport à la loi.

Une autre notion me semble intéressante, qu’on appelle, après Freud, le surmoi. Cette instance psychique a deux versants : l’un qui renverrait à une morale sociale interdictive ou à un « tu dois … » ; l’autre qu’on pourrait traduire après Lacan par un « jouis et crève », ceci introduisant la notion du désir et de la fonction poiétique [11]. Par exemple, cette jouissance peut déferler dans des embrasements pseudo-révolutionnaires sans lendemain constructif.

On peut peut-être aller plus loin dans la mesure où ce qui semble changer, en ce moment, c’est l’économie habituelle de la jouissance, dont les circuits sont définis par tel ou tel maître, par tel ou tel système, pour à la fois la susciter et la canaliser — c’est ainsi qu’on gouverne ; par exemple, ce circuit n’est plus assuré à propos du travail, d’où un affolement du système. Le capitalisme, bien sûr, ne peut que tenter de récupérer, de faire miroiter, ces perspectives de jouissance pour asservir — mais il est d’autres perspectives, qui consistent à faire barrage à cette forme de jouissance qui pousse à tous les asservissements, qui fait qu’on crève sans même s’en rendre compte ou qu’on ne cesse de répéter inlassablement les mêmes impasses… La psychanalyse, sur un plan individuel, est en principe faite pour cela : faire barrage à la jouissance dévoyée, destructrice du désir, à ce qui efface, désubjective, dédifférencie, livre aux pulsions « barbares », à la pulsion de mort. Sur un plan collectif, il me semble que l’anarchisme vise des buts semblables, il n’est que de lire l’histoire des communes espagnoles pour s’en convaincre. « L’increvable esprit de révolte » est sans doute l’autre face de « l’increvable nécessité d’être poète de sa vie ».

Philippe avec la participation de Jean-François, (gr. du 13e arr. de Paris)


[1Cf. « Buts de la FA », Bulletin intérieur n° 302, p. 86.

[2Cité par Jean Maitron in Le Mouvement anarchiste en France, t. 2, p. 183.

[3Massenpsychologie und Ich-Analyse, GW T XIII, p. 71.

[4Cf. « Buts de la FA », Bulletin intérieur n° 302, p. 86.

[5Du mot grec ancien poien, qui signifie : faire, au sens d’inventer.

[6C’est en ce sens que la psychanalyse est intransmissible. Picasso disait d’un tableau qu’il était réussi lorsqu’il donnait envie, à celui qui le regardait, d’inventer, non pas en peignant à son tour, mais dans son propre champ.

[7Espagne libertaire 36-39, p. 162 : « C’est une société nouvelle, un monde nouveau qui ont été créés ». Mais la plupart des initiatives vont dans ce sens.

[8Cf. « Buts de la FA », Bulletin intérieur n° 302, p. 86.

[9Psychanalyste et juriste, il a écrit de nombreux ouvrages sur le fonctionnement de nos sociétés, dont il démonte les rouages. Je ne saurais trop en conseiller la lecture. L’Amour du censeur (Seuil, 1974), La Passion d’être un autre (Seuil, 1978), L’Inestimable objet de la transmission (Fayard, 1985) éclairent bien la question du pouvoir et de l’autorité. Il analyse aussi la fonction de l’image dans ses rapports au pouvoir.

[10Cette fonction dite du « Nom-du-Père » (appellation indiscutable), opère à deux niveaux : l’un concerne le fonctionnement spécifique du langage humain, l’autre le fait de pouvoir « nommer », mettre des noms sur le réel. Par exemple, un inceste continuera ses ravages dans une lignée tant qu’on aura pu mettre des « noms » sur ce qui restait innommable ou innommé.

[11… jouissance qui est à l’opposé du plaisir : elle est la disparition du sujet, du « je ». Elle explique l’incompréhensible tolérance des hommes à des situations d’asservissement et d’aliénation, et renvoie à la difficile notion de « pulsion de mort », introduite par Freud.


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