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Morteza Katouzian : « Les Sans-Abris », 1984

Le jeudi 16 mai 2002.

Au Moyen Âge, on considérait les pauvres comme les enfants de Dieu, comme l’image terrestre du Sauveur souffrant… Leur cécité, leurs membres estropiés, leurs plaies sanglantes, leurs taudis inconfortables, leur pain sec et insuffisant, leurs manteaux déchirés, leurs bandages putrides, leurs haillons dégoûtants, leurs bâtons et leurs béquilles… étaient les trophées de leur patience chrétienne, docteurs pour les riches, chirurgiens pour les avares, cautères pour la santé, escaliers du ciel, gardiens des grâces divines, concierges du paradis, philosophes des évangiles, sangsues bienfaisantes… Même si d’aucuns considéraient la pauvreté comme « un mal détestable, par la faim, la soif, le froid », et multipliaient les actions pour tenter d’y remédier.

L’augmentation brutale de la population au XVIIe provoqua un accroissement rapide du nombre des indigents… et un retournement du discours : les pauvres devenaient alors des déclassés, des hors-la-loi, des criminels, des gens qui avaient décidé de profiter des bonnes grâces de la société pour mener une existence oisive et trompeuse. La tolérance traditionnelle envers les mendiants fut gâtée par la crainte du vagabond, cet être qui n’avait pas de place fixe sur terre et dans la société, qui préférait ne pas travailler et se prétendait infirme, malade, estropié pour susciter la compassion des passants.

On les jugeait par conséquent capables de tous les crimes, comme hérétiques, rebelles, faussaires, contrefacteurs, ravisseurs d’enfants, voleurs… « même les dieux n’aiment pas les pauvres ». Étant donné que leur présence dans l’enceinte des villes était considérée comme dangereuse, on construisit des asiles et des hospices dans le but précis de les maintenir à l’écart de la société convenable.

Ce sont pourtant ces « miséreux libertins » qui nourrirent la commédia del arte. Ceux qui se trouvaient exclus cherchaient dans les interstices autorisés par les structures sociales des lieux où affirmer leur commune humanité. Dans des festivités, carnavals, mystères et masques, les pauvres, les malades, les faibles d’esprit, les gens privés de leurs droits à cause de leur sexe ou de leur foi trouvaient des rôles à jouer et des rituels à respecter qui leur reconnaissaient une présence et une voix… Ils y participaient avec toute leur brutalité, leur sexualité et leur rébellion apparentes.

Afin de contenir le déferlement des défavorisés, on vit apparaître des refuges et des hôpitaux dont l’intention première se résumait en trois mots : Économie, Ordre et Méthode. Ramassés dans les rues, les pauvres étaient amenés en grande pompe aux logements érigés à leur intention… Là, commençait pour eux une vie de servitude dans ce qui équivalait à une prison d’État. La pauvreté résultait, disait-on, des espérances déplacées des pauvres en la pitié publique… Si l’on pouvait abattre ces illusions de paresse récompensée, les enfermer, les transformer en labeur utile, alors les pauvres ne seraient plus pauvres…

Toutefois, Thomas d’Aquin enseignait que compassion sans action n’est pas miséricorde : il faut agir. On vit alors fleurir de nombreuses institutions charitables pour assister les prisonniers, enterrer les morts laissés dans la rue, aider les captifs et les esclaves chez les païens, voire les pauvres non-méritants…

Ces textes, à peine modifiés, sont tirés d’un remarquable livre d’Alberto Manguel, Le Livre d’images, Acte Sud, 2001. Comme celui-ci : « Pouvons-nous nous scandaliser de ces tentatives anciennes de débarrasser la ville des pauvres ? Aujourd’hui au Canada, par exemple, des membres de la Royal Mounted Police de Saskatoon ont été chargés de ramasser dans les rues les indigènes nécessiteux et de les conduire hors des limites de la ville où, dans des températures glaciales, on les laisse se débrouiller ».

Ils font écho à la lettre écrite par deux SDF et publiée dans Charlie Hebdo (début avril 2002), après qu’ils aient été, comme bien d’autres en ces périodes de tourisme de masse, chassés d’une ville bien française… Et à ces bruits tenaces sur les RMIstes, allocataires, sauvageons et autres…

Philippe Garnier





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