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Irak

Les États-Unis préparent le « changement de régime »

Le jeudi 27 février 2003.

Il est clair que la bourgeoisie et l’État états-uniens sont déterminés à porter la guerre et la mort partout sur la planète. À mesure que les forces armées américaines plantent leurs aigles sur des territoires nouvellement conquis pour la pénétration du capital US, les autres puissances impérialistes ont des difficultés à résister alors même qu’elles voient le capitalisme américain leur voler la mise.

Cette position de force gagnée par les États-Unis dans le sillage des attaques du 11 septembre est la réponse de l’impérialisme US à un monde qui lui échappe de plus en plus. Si le capital étatsunien avait encore le tonus économique qu’il avait lors du partage du monde après la Deuxième Guerre mondiale, il ne serait pas affolé par une « fourmi » terroriste comme Al-Qaeda au point de montrer du doigt une bonne soixantaine de pays.

Dans le golfe Persique, l’obstacle principal aux ambitions américaines est maintenant l’Irak. Il fut un temps où les intérêts de l’impérialisme étatsunien commandaient de soutenir et d’armer le régime de Bagdad. Aujourd’hui, la bourgeoisie américaine ressent le besoin d’éliminer le régime du parti Baas et de le remplacer par un protectorat sous son contrôle militaire. Si les USA n’éliminent pas le gouvernement du parti Baas en Irak, le capital US n’aura jamais suffisamment de liberté de mouvement dans la région du golfe Persique.

Pour trouver le prétexte final pour déclencher la guerre, la bourgeoisie américaine se servira du compte rendu des inspecteurs de l’ONU et d’hypothétiques preuves. Actuellement, le régime Baas doit permettre une totale liberté de mouvement aux équipes d’inspection sur l’ensemble de son territoire. Dans le cas où l’Irak permette le retour des inspecteurs dans leur pays, les équipes d’inspection américaines feront tout pour provoquer le gouvernement irakien de façon à ce qu’on puisse l’accuser d’obstruction et paver ainsi la voie à la guerre. Si l’Irak refuse l’entrée aux inspecteurs, le prétexte est aussi trouvé.

Une tactique semblable, l’imposition d’une série d’alternatives que l’ennemi ne peut accepter ni refuser sert bien la bourgeoisie comme l’a démontré l’accord de Rambouillet qui servit de prétexte à écraser ce qui reste de l’ex-Yougoslavie.

Non seulement le renversement de l’Irak est déjà décidé mais les États-Unis sont aussi en voie de décider qui dirigera le gouvernement qu’ils mettront en place. Ce gouvernement en attente comprendra le « groupe des quatre », réunissant le Parti démocratique du Kurdistan, l’Union patriotique du Kurdistan, le principal groupe d’opposition chiite, de même que le soi-disant Accord national irakien et l’organisation des anciens officiers militaires du régime Baas lui-même (les préférés de la CIA). Le soutien américain à ce « groupe des quatre » représente un renversement de politique des USA qui les éloignent du Congrès national irakien qu’ils avaient eux-mêmes créé et financé mais qui s’avère un véhicule insuffisant pour la tâche en cours. Cette fin de l’appui à une vague coalition de partis politiques d’opposition au profit de quatre groupes de brutes armées marque une rupture avec la politique d’endiguement antérieure en faveur d’une politique militaire plus agressive. Ironiquement, les groupes favorisés par les États-Unis pour diriger l’Irak après cette prochaine étape de la « guerre contre le terrorisme » sont tous des contrebandiers, des gangsters et des terroristes.

L’effort américain en vue d’isoler l’Irak a échoué. Les failles dans le régime de sanctions se sont approfondies au fil des ans alors que les alliés des USA tout autant que leurs rivaux ont tout fait pour les contourner. Le nouveau régime de sanctions tente de placer tous les revenus pétroliers du pays sous contrôle de l’ONU tout en permettant l’entrée de plus de produits de consommation. Les nouveaux règlements devraient permettre à une puissance comme la Russie d’accéder à environ 750 millions en contrats maintenant débloqués. L’Irak doit environ 8 milliards à la Russie. On estime la valeur des liens économiques entre l’Irak et la Russie à 40 milliards. Les entreprises pétrolières russes LUKoil et Zarubezhneft et la compagnie française Total-Fina-Elf ont toutes des intérêts majeurs en Irak. L’Irak travaille actuellement à rouvrir son oléoduc en direction du port de Ceyhan en Turquie tout en construisant un nouvel oléoduc vers la Jordanie et un autre à travers la Syrie et la Jordanie.

D’autres pays tels la Chine, l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam ont tous des intérêts en Irak. On s’accorde pour dire que ce pays possède la deuxième plus grande réserve de pétrole prouvée au monde quoiqu’il y en ait potentiellement encore le double car les deux dernières décennies de guerre et de privations ont effectivement stoppé toute exploration.

La position stratégique de l’Irak dans le golfe Persique et la proximité des débouchés de gaz et de pétrole d’Asie centrale en font une région cruciale pour l’impérialisme US. La révision de l’ancien régime de sanctions n’a fait que donner plus de force aux appels à l’intérieur du gouvernement US à abattre le régime irakien. Mais même à l’intérieur de la bourgeoisie et de l’État étatsuniens il y a des divergences sur le calendrier d’opérations du « changement de régime ». En mai, l’état-major conseillait vivement à l’administration de ne pas attaquer. Selon le Washington Post, le général Tommy Franks croyait qu’une invasion nécessiterait au moins 200 000 hommes de troupe et que les pertes seraient probablement lourdes. L’administration a alors réajusté son plan pour une guerre commençant en 2003 plutôt qu’en août dernier.

Un autre obstacle à la tentative US de renverser le régime Baas est la réticence de ses « alliés » comme la France et l’Allemagne. Les récentes tournées diplomatiques de Bush II à travers les centres européens avaient pour but de contourner ces réticences. Même le gouvernement britannique a exprimé une certaine mollesse à soutenir encore les États-Unis dans un second conflit. Pendant ce temps, la bourgeoisie russe, bien que prostrée devant la puissance US, s’oppose toujours à toute frappe militaire contre l’Irak.

À cette date, les manœuvres diplomatiques n’ont pas eu les succès espérés. Le capital européen profite directement de ses liens avec l’Irak et son pétrole. Comme les autres puissances impérialistes insistent pour que l’État américain résolve la crise par le biais de l’Onu ; elles lui disent en fait de laisser tomber car il serait surprenant qu’il puisse obtenir l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU. Depuis novembre 2000, l’Irak a choisi d’utiliser l’euro plutôt que le dollar pour ses transactions pétrolières. L’Agence Reuters a alors cité les propos du ministre irakien du Commerce, Mohammed Mehdi Saleh : « pour l’essentiel ça va nous coûter moins cher d’échanger en euros. »

Dans l’intervalle, les frappes aériennes menées par les USA et leurs alliés britanniques contre l’Irak continuent. En fait, les États-Unis mènent déjà depuis un bon moment des actions guerrières. Du 17 décembre 1998 au 18 mai 2002, des avions de guerre ont accompli 38 504 missions en provenance de l’Arabie Saoudite, du Koweït et de la Turquie selon des porte-parole du gouvernement irakien. Au fil des années, les USA ont systématiquement détruit l’infrastructure du pays. Les prétendues « zones d’exclusion aériennes » au nord et au sud ont donné une large marge de manœuvre à ses mercenaires. Au nord, les zones d’exclusion ont permis aux deux armées de guérillas kurdes de contrôler le territoire où elles opèrent.

À l’intérieur des États-Unis, le gouvernement a agi rapidement pour établir une dictature encore plus flagrante de la bourgeoisie et du complexe militaro-industiel. Le gouvernement, s’il ne le désire pas, n’aura plus à se préoccuper de preuves, de procès ou de défense légale. À l’heure actuelle, l’État peut déclarer sur son territoire, n’importe quel individu avec ou sans droit de citoyenneté, combattant de l’ennemi et le ou la faire disparaître de façon permanente dans ses prisons civiles ou militaires. La récente arrestation d’Abdullah al-Muhajir (José Padilla) pour avoir prétendument comploté la fabrication et l’usage d’une « bombe sale » radioactive a démontré que la bourgeoisie entrepreneuriale peut se débarrasser de son masque démocratique à sa guise. Le gouvernement n’a toujours pas démontré qu’il est coupable de ce crime ni aucun autre d’ailleurs.

Au début, le gouvernement ne s’attaquait qu’aux personnes non citoyennes. Maintenant, il s’attaque à tout le monde. C’est cela une grande et réelle démocratie !

Avec le discours sur « l’axe du mal » de Bush, le gouvernement a déterré toute sa vieille propagande de la guerre froide et avec elle les échos éculés de la propagande de la Deuxième Guerre mondiale. L’Agence de sécurité nationale a récemment lancé une campagne qui rappelle la vieille rengaine guerrière : « Loose lips sink ships. » La nouvelle campagne martèle que « l’information sécuritaire commence avec toi ». Elle intervient à un moment où les soldats américains reviennent au pays en dévoilant qu’on leur a ordonné de tuer des civil(e)s afghan(e)s autant que des combattants. Toutes les restrictions sur l’espionnage et la surveillance domestique ont été levées tandis qu’on a créé une équipe de tueurs à gages pour intervenir à l’étranger. Une vaste et nouvelle bureaucratie va être érigée sous la forme d’un Département pour la sécurité de la patrie, centralisant ouvertement tous les aspects de la surveillance, l’application de la loi et la sécurité publique.

Selon les statistiques officielles du gouvernement américain, l’investissement étranger aux USA a plongé de 60 %, de 335,6 milliards en 2000 à 132,9 milliards en 2001. Cela est indicatif d’une réelle crise de confiance dans l’économie US car le capital étranger cherche de meilleurs dividendes ailleurs. C’est la plus forte baisse depuis plus d’une décennie aux USA. L’avantage fournit aux USA par la bulle spéculative dans les secteurs des technologies et de l’énergie ne s’est pas consolidé par la promesse d’une expansion éternellement florissante mais plutôt en un regain temporaire suivi d’une crise renouvelée.

L’impérialisme étatsunien doit maintenir la circulation du capital aux USA comme il doit s’assurer le contrôle de la plus importante marchandise du capitalisme : le pétrole. La seule option ouverte pour l’impérialisme étatsunien est la guerre. Avec le prétexte de sa guerre « contre le terrorisme », le pouvoir bourgeois US a déclaré la guerre permanente à la planète entière. C’est le chant du cygne car c’est une guerre qu’elle ne peut pas gagner. Tant que les travailleurs et les travailleuses ne se seront pas débarrassés des influences soporifiques du nationalisme, de la propagande médiatique, d’un pacifisme intégral non violent et n’auront pas entrepris de s’opposer activement à la guerre impérialiste dans chacune de ses manifestations, les sombres fantassins de « l’Empire » étatsunien ou de petits gangsters pervers d’une autre puissance impérialiste continueront de mutiler et assassiner partout où la classe capitaliste leur demandera de le faire. Les travailleurs prolétaires dont la conscience de classe a été progressivement détruite par chacune des défaites historiques qu’ils ont subies doivent reprendre le dessus et entreprendre les premiers pas vers leur émancipation. Les travailleurs et les travailleuses peuvent renverser le capitalisme et c’est ce que la classe de la grande bourgeoisie entrepreneuriale qui domine actuellement souhaite le plus nous faire oublier.

Michel Sahuc


Michel Sahuc est militant du collectif anarcho-syndicaliste La Sociale, et de la FA de Montpellier.





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