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New York

Protestation massive

Le jeudi 27 février 2003.

« Imaginez que vous êtes dans le métro aux heures de pointe, serrés comme des sardines, et vous aurez une idée des rues de Manhattan bondées de manifestants. Déjà à midi, heure officielle du rassemblement, impossible d’arriver plus près qu’à quatre rues des bâtiments de l’ONU. En sortant de la gare centrale où arrivaient des trains bondés de manifestants, on ne pouvait plus bouger vers l’est (site de l’ONU). La police, visiblement débordée, nous refoulait vers le nord, et nous avons fini par occuper un rectangle de deux kilomètres carrés au centre de Manhattan.

 » Les avenues nord-sud étaient bloquées par des lignes de policiers en tenue d’émeute (casques Darth Vador, Police montée). On était censés rester sur les trottoirs. La ville était à nous et on le savait, malgré les snipers postés très visiblement sur les buildings et dans les hélicoptères. La police avait reçu l’ordre de parquer les manifestants comme des moutons dans des carrés entièrement cernés (comme à Washington et à Londres). Elle n’avait pas compté sur le nombre. Ayant interdit la marche, les autorités se retrouvaient face à cinq ou six marches sauvages. Partout on écoutait WBAI, la radio alternative radicale de New York, qui retransmettait en direct les discours, la musique de Richie Haven, et des infos sur le déroulement de la manif.

 » La foule était joyeuse d’être là, de manifester son opposition à la folie meurtrière de Bush, et cela malgré la température (— 5 °C), l’interdiction et l’intimidation. S’il fallait décrire la composition de cette foule, je dirais quelle était composée d’Américains moyens. Il y avait, outre les étudiants et les pacifistes de toujours, des "grand-mères du Vermont pour la paix" (elles m’ont dit avoir rempli tout un car), beaucoup de familles avec leurs enfants, de gens de couleur (avec leurs syndicats), d’employés, de bourgeois, de jeunes, de groupes organisés de congrégations religieuses et de crieurs de journaux de tous les groupuscules que je croyais disparus depuis 1968.

[…]

 » La foule était pacifique, mais j’ai vu plusieurs incidents violents, car elle était aussi impatiente et voulait avancer malgré les lignes de police profondes de trois rangées sur les avenues. Plusieurs fois, j’ai entendu la foule crier, des dizaines de milliers de voix ensemble, comme une bête énorme qui hurle ; ça s’entendait de très loin. "À qui est la rue ? La rue est à nous !" Quelle impression inoubliable ! Plusieurs fois, j’ai vu des manifestants essayer de briser les lignes de police, mais celle-ci a su réagir avec adresse, soit en cédant et en déplaçant les barrières, soit en arrêtant avec une rapidité extraordinaire le premier rang des manifestants en les jetant dans des fourgons avec une brutalité toute professionnelle.

 » Malgré ces incidents, l’humour donnait le ton de cette manif. Beaucoup de placards et de dessins "faits maison" sur le thème du scotch que le nouvel Office de sécurité territoriale de Bush avait recommandé aux citoyens pour calfeutrer leurs maisons contre les armes chimiques et biologiques ! Évidemment on montrait Bush, Rumsfeld, et Cie leurs bouches scotchées. On scandait "Bombardez le Texas !", "Je voudrais avoir 21 ans [1] pour que mon vote ne compte pas" et "France-Allemagne, nous sommes avec vous !"

 » Difficile d’estimer le nombre : entre 500’000 et un million, dirais-je. Je me sentais fier de participer à la plus grande manifestation internationale de l’Histoire et de montrer au monde que le peuple américain n’est pas avec Bush. Ce fut une belle journée. »

Et serait-ce un tournant dans l’histoire, cette mondialisation de la contestation ?

Si Bush se trouve obligé de reculer (comme je le dis depuis des mois), il sera humilié et le nouveau mouvement international pourra se bâtir sur cette étonnante victoire historique. S’il se lance dans l’aventure, un grand mouvement populaire international est déjà là pour le bloquer. S’il ose envahir l’Irak, les troupes américaines s’enliseront au Moyen-Orient comme au Vietnam, harcelées de tous côtés par des « terroristes » arabes que Bush aurait engendré plus qu’Oussama Ben Laden. Comptez alors sur le peuple américain qui a arrêté la guerre du Vietnam il y a un quart de siècle et qui vient de prouver qu’il n’a pas peur de braver les alertes orange et la répression policière. Il saura envoyer aux poubelles de l’histoire George W. Bush et son entourage de milliardaires pétroliers, d’intégristes chrétiens, de fachos et de marchands d’armes de destruction massive (les mêmes qui jadis les vendirent à Saddam Hussein pour exterminer les Iraniens et les Kurdes).

Richard Greeman, internationaliste new-yorkais
- Témoignages réunis et traduits par Adam Dibbell, Bert Picard et John Vail.


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