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LCR

les mutins de Panurge
Le jeudi 3 avril 2003.

Faire l’histoire du trotskisme, c’est faire l’histoire de ses divisions. Toute analyse politique repose d’ailleurs sur la différenciation. À regret, nous laisserons de coté les courants les plus rigolos, tels que celui de Posadas qui comptait un adhérent (Posadas lui-même… non, j’exagère), ou Socialisme international, sa défense de la « révolution » des ayatollahs iraniens et son soutien des jeunes filles voilées en France. Une mention spéciale pour Pouvoir Ouvrier qui exprime sur son site www.pouvoir-ouvrier.org le sentiment le moins pire à l’égard des anarchistes. « On peut certes éprouver une sympathie pour leur idéalisme, leur générosité, leur bonne foi : mais comme on l’éprouve pour des manifestations primitives, spontanées et irréfléchies d’un esprit de révolte et de lutte de classe » ! Passons… Lutte ouvrière, le Parti des travailleurs, la Ligue communiste révolutionnaire, ça c’est du sérieux. Leur militantisme a un impact sur la réalité. Sur notre site www.federation-anarchiste.org on trouvera dans les archives du Monde Libertaire une perspicace analyse de Lutte ouvrière due à Patrick du groupe Durruti. Les « moines-soldats du trotskisme » et leur chef, Hardy, qui vient de faire son « outing » dans un livre paru chez Denoël, sont bien caractérisés. LO est une secte. Le PT, et surtout le Courant communiste internationaliste qui en est l’ossature, se veut en pointe sur la lutte des classes, le mouvement ouvrier classique, le combat républicain (laïcité, service public, unité nationale, etc.). Son secret est à chercher autant dans la tradition blanquiste que dans la période bolchevique de Trotski. Le PT est une armée. La LCR a aujourd’hui le vent en poupe. De la prise de contrôle de l’École émancipée, suivie dans nos colonnes, aux Forums sociaux mondiaux, son influence se fait sentir. La LCR est un réseau. Certains disent une maffia. Mais cela suppose argent caché et crime de sang. Or la LCR n’a jamais commis de crime de sang.

De la révolution au réseau

Les Trotskismes : dans son ouvrage ainsi intitulé (PUF, collection Que sais-je ?), Daniel Bensaïd semble vouloir prendre en compte tous les courants. Mais les informations ponctuelles sont organisées pour sacrer la LCR (dont il est un des dirigeants) comme marxisme de notre temps. L’observateur extérieur sera amusé par les brefs passages sur les organisations rivales. Ils témoignent d’une haine vigilante. La LCR prétend à l’hégémonie sur le trotskisme et même sur l’ensemble de l’extrême gauche. Le réseau fonctionne aujourd’hui à plein régime. Il laisse loin derrière ses concurrents. Droit devant, AC ! Dal, collectifs de femmes ou de sans-papiers, Attac, etc. Dans des actions on ne peut plus honorables, la LCR mène la danse grâce notamment à un animateur très efficace, Christophe Aguiton, qui a joué un rôle important dans la création du syndicat Sud. Un sérieux loupé pourtant : en janvier 2000, Alain Krivine, député européen, s’abstient lors du vote d’une résolution sur les mouvement internationaux de capitaux. Consternation chez les autres membres d’Attac, fureur des Verts. Tout cela est oublié lors de la présidentielle de 2002 où la bonne bouille du jeune facteur Olivier Besancenot occupe la scène médiatique et électorale. Avec l’élection du nouveau président du Brésil, Luis Ignacio « Lula » da Silva au début de cette année, c’est le triomphe mondial.

La LCR, et sa version de la IVe internationale, le Secrétariat unifié, réussit a entraîner largement sur ses mots d’ordre et sa stratégie des militants de tous horizons. Elle a joué un rôle déterminant pour imposer à ceux qui refusent la mondialisation capitaliste les thèmes (et le terme) d’« altermondialisation ». Depuis la création de l’Association Internationale des Travailleurs, la Première Internationale, c’est l’internationalisme, important ensemble de théories et de pratiques lié au fédéralisme, qui était la référence de la totalité du mouvement ouvrier. L’internationalisme est subrepticement « oublié » au profit de l’altermondialisation. Celle-ci est axée sur la représentation médiatique de manifestations éphémères par nature et sur les Forums sociaux, certes riches d’initiatives, mais aussi fréquentés par des émissaires des multinationales et même financés par la Fondation Ford ! S’installer dans le système pour l’influencer : serait-ce cela l’altermondialisation ? Voilà qui rappelle fâcheusement la « mondialisation heureuse », chère à Alain Minc. Il serait bon de rompre avec ce suivisme général. Pourquoi pas lors du prochain Forum social européen en novembre ? L’internationalisme implique, lui, la rupture avec l’ordre marchand. Il pourrait retrouver
une nouvelle jeunesse.

Plumer la volaille communiste ?

La volonté d’hégémonie de la LCR ne fait aucun doute. L’offensive contre les militants historiques de l’École émancipée, que nous ne laisserons pas seuls, amène par ricochet au grand jour le travail de fraction mené dans la Fédération syndicale unitaire, bien au-delà de ÉÉ-FSU. La LCR conserve pourtant une image de marque « libérale ». Elle le doit à une bonne couverture médiatique (voir plus loin le cas du Monde). Elle le doit aussi à un engagement sur les questions dites de société (féminisme, homosexualité, etc.). Même si c’est aussi un moyen de développer le réseau, cet engagement est réel. Dans l’excellent roman de Thierry Jonquet, Rouge, c’est la vie (Seuil, collection Points), le narrateur relate l’impression de liberté ressentie lors de son passage de LO à la LCR. Le contrôle, interne et externe, est d’autant plus efficace qu’il se pare d’un style « libéral », voire « libertaire ». Ce qui ne manque pas de sel pour une organisation dirigée par un
chef à vie, Alain Krivine, appuyé par un groupe de fidèles, réseau dans le réseau.

Ces méthodes sont utilisées par des « ex ». L’implacable démontage de la Face cachée du « Monde » (éditions des Mille et Une Nuits) de Philippe Cohen et Pierre Péan a entraîné des dommages collatéraux pour la Ligue. Il faut lire le chapitre « Comment Krasny a fabriqué Plenel et vice-versa » (Krasny, « rouge » en russe, fut le blaze, le pseudo, de Plenel) et le comparer à son autobiographie Secrets de jeunesse. Ajoutons-y le chapitre « La machinerie d’Edwy Plenel » et on aura le fonctionnement de la LCR, analogue à celui du « nouveau » Monde selon Péan et Cohen : dénonciation à sens unique, cynisme, abus de pouvoir, autocratie. Nos deux auteurs ont ainsi décrit avec précision « la plus importante opération d’entrisme de l’histoire du trotskisme, conduite au sein de l’une des institutions françaises les plus influentes ».

Mais la LCR n’a-t-elle pas d’autres casseroles entristes sur le feu ? Besancenot a signé un bouquin de propagande Tout est à nous ! (un joli titre) aux éditions Denoël. La préfacière fait allusion en deux lignes à la position du petit facteur : « porter la crise au sein du PC » en concurrence avec « la majorité de la Ligue qui fait les yeux doux aux dissidents communistes ». Les deux n’étant pas contradictoires.

L’entrisme au PCF a été théorisé en 1951 par un trotskiste de première force, Michel Raptis, plus connu sous son blaze de « Pablo ». Dans un texte préparatoire au IIIe Congrès de la IVe Internationale, intitulé Où allons-nous ?, Trotsky avait, dans les années trente, théorisé le « tournant français » : l’entrisme dans la SFIO. Pablo crée un nouvel entrisme, l’entrisme sui
generis (en latin : « propre à l’espèce »), c’est-à-dire en prenant en compte les spécificités des PC. Bien que Pablo se soit éloigné du courant qui a donné naissance à la LCR, les thèses « pablistes » restent prédominantes dans ce domaine. À partir de 1978, l’intérêt pour les dissidents du PC est allé croissant jusqu’à l’épisode de la candidature de Pierre Juquin. L’ex-communiste se
présente à l’élection présidentielle de 1988 avec la soutien des comités Juquin directement contrôlés par la LCR.

L’effondrement de l’URSS, l’authentique déstalinisation interne, l’érosion due au « baiser mortel » de l’union de la gauche, ont accru l’appétit de la Ligue. Il se traduit par une présence ouverte ou secrète dans toutes les organisations satellites du PC et par une tentative de séduction intellectuelle de certains « refondateurs ». Il est notoire que l’encadrement de la LCR est issu de la petite-bourgeoisie, alors que celui du PCF est d’origine ouvrière. D’où une condescendance discrète des premiers vis-à-vis des seconds. Les niveaux culturels sont pourtant comparables et, reconnaissons-le, assez élevés. L’Humanité vaut bien Rouge, et la Pensée est moins indigeste que Imprecor. Alors que la mouvance communiste a attiré des intellectuels de grande envergure, de Henri Lefebvre à Louis Aragon, ceux de la Ligue restent des « petits maîtres ». Nous ignorons si
les « novateurs » et les « orthodoxes » ont relu le célèbre classique de Léo Figuières le Trotskisme, cet antiléninisme (Éditions sociales, collection Notre temps). Il semble qu’ils soient pour la plupart attachés à l’identité communiste fondée sur l’ancrage ouvrier et un internationalisme redécouvert. Par conséquent soucieux de ne pas se diluer dans une mouvance orientée vers des combats périphériques et « l’imprécation permanente ». Quoi qu’il en soit, les libertaires ne peuvent pas être indifférents à cet hégémonisme toujours croissant. Libre aux militants de la LCR de suivre leur direction. Pour notre part, nous ne serons jamais des mutins de Panurge.

Esteban


Qu’est-ce que l’entrisme ?

Les trotskistes sont-ils de mauvais camarades ? Dans Le Monde Libertaire, n° 1312 (du 20 au 26 mars), Henri Portier nous a remis en mémoire leurs exploits récents les plus marquants. Ces « appétits autoritaires » se manifestent en particulier par l’entrisme. Mais qu’est-ce que l’entrisme ? Comment le conçoivent-ils ? On trouvera une réponse dans le n° 16 des Cahiers Léon Trotsky (décembre 1983), entièrement consacré à ce type d’activité né dans les années 30 : « Qu’est-ce que l’entrisme ? Ce mot barbare est du belge Vereeken — qui le combattait : il désigne la politique trotskiste qui consiste à faire entrer — collectivement ou individuellement, avec ou sans organe propre — toute une section nationale dans un autre parti. […] Il est presque toujours confondu avec le travail de fraction, pratiqué de fait par toutes les organisations politiques, qui consiste à envoyer chez l’adversaire politique, dans ses rangs, des individus qui ont une mission de renseignement ou de noyautage, destinés éventuellement à aider à la cristallisation d’une tendance, d’une fraction, voire à l’exploitation d’une cission. » À strictement parler, l’entrisme vise les partis politiques et l’organisation de fraction dans les syndicats ou les associations ouvertes par nature à tous les courants. Il existe un entrisme « drapeau déployé », sans dissimulation d’appartenance, et un entrisme secret qui propulse des « taupes », des « sous-marins ». L’auteur de l’article, Jean-Paul Joubert, ajoute : « L’une comme l’autre méthode sont évidemment des pratiques tactiques parfaitement honorables dans la lutte politique, comme le sont les méthodes correspondantes dans les conflits militaires, mais les nécessités d’une défense des organisations traditionnelles ont fini par donner aux mots d’"entrisme" et de "noyautage" une connotation péjorative. » L’entrisme et le travail de fraction sont assumés sans complexe par tous les courants trotskistes. Trotski lui-même a théorisé sur « leur morale et la nôtre ». Ne nous y trompons pas. Il ne s’agit pas de cynisme du style « la fin justifie les moyens ». Le militant trotskiste fonde sur sa cohérence politique sa légitimité morale. La colère et l’indignation qu’il peut provoquer sont analysées par lui comme des incompréhensions, voire du sentimentalisme. Les condamnations, les cris, les insultes, et même les coups, sont inutiles. Les trotskistes ne se vivent pas comme de « mauvais camarades », mais comme une avant-garde. Ce qui implique une bonne conscience à toute épreuve. Devant cela, la seule bonne réponse est le combat politique, basé sur le rapport de force.





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