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Théâtre

« Caserio anarchiste »

Le jeudi 20 février 2003.

Le 24 juin 1894, l’anarchiste Santo Caserio assassine le président de la République, Sadi Carnot, en criant : « Vive l’anarchie, vive la révolution ! » Par son acte déraisonné, Caserio espérait délivrer un message. Mais son procès eut lieu à huis clos, et la divulgation de son discours fut interdite. Il sera exécuté huit semaines plus tard et son crime restera inutile.



Plus d’un siècle après l’assassinat de Sadi Carnot, Roger Défossez [1] nous présente une adaptation remarquable des trois jours de prison qui précède le procès de Caserio. Par une surprenante sincérité, l’acteur Philippe Bozo — Caserio — reprend tableau après tableau les fondements de l’idéologie anarchiste du xixe siècle pour tenter de donner un sens à cet acte. On y reconnaît sans peine les idées de Max Stirner, Bakounine ou Proudhon.

Homme déterminé, convaincu par son idéal, Caserio sème le doute, par un troublant réalisme, dans les esprits des trois autres personnages. Alors que le juge, représentant de l’ordre moral républicain, semble étonnament séduit par cet utopiste « bibliomane » dès le début de la pièce, le geôlier tâche de maintenir avec zèle son statut de gardien de l’institution pénitentiaire. Pourtant, d’entrée, il confie : « Au fond, toi et moi, c’est la même chose, on est en prison tous les deux. » Caserio mènera alors une habile dialectique pour conquérir la complicité de son compagnon exploité par l’État. En revanche, dans ses dialogues avec le juge, il refusera une à une les récupérations bien-pensantes qui l’invitent à plaider la démence ou l’embrigadement aveugle d’un mouvement terroriste. Enfin, le troisième personnage, Rosa, son amour d’un soir, introduit la dimension populaire sans laquelle les propos libertaires sonneraient creux. L’amour de Caserio pour Rosa incarne à lui seul toute la passion du militant pour ce peuple opprimé. Ce rôle fondamental érige cette prostituée naïve et éprise de liberté en une icône de la société exploitée du XIXe siècle que Caserio s’était juré de libérer par son meurtre. La pièce se termine par l’explication de son geste aux jurés, laissant un spectateur partagé, comme Rosa et le geôlier, sur l’acceptation d’un acte aussi extrême au nom d’une idéologie.

Peu de pièces destinées au grand public s’attardent sur la pensée anarchiste. Et on peut déplorer le premier degré des arguments développé par l’auteur. Aujourd’hui, heureusement, les actions des anarchistes ne se traduisent plus par des assassinats de chefs d’État. Pourtant, le public libertaire ne peut empêcher une secrète satisfaction face à la fraîcheur des propos. On y retrouve avec plaisir les grands slogans séculaires : « La propriété, c’est le vol » ; « La patrie, pour nous, c’est le monde entier » ; « Ni exploités, ni exploiteurs, ni maîtres, ni opprimés ». Ou des confessions plus intimes : « Je souffre devant cette société qui favorise les riches ! » ; « L’enfer et le paradis, ces deux mamelles qui alimentent la peur et l’ignorance du peuple ». Et on retrouve aussi les grandes lignes de la pensée anarchiste du XIXe : « Seule une révolution violente peut conquérir les droits des travailleurs. » On reprochera d’ailleurs à l’auteur de véhiculer une image parfois obsolète de l’anarchie. Le choix du livre que Caserio réclame au juge est révélateur : Don Quichotte, il incarne cette image d’Épinal de l’idéaliste anarchiste perdu dans une lutte sans espoir contre les moulins à vent d’un système qu’on ne peut plus changer. Aujourd’hui, il est heureux de constater que ces discours ont su évoluer avec la société et que les actions anarchistes n’ont jamais perdu en pragmatisme. Pour beaucoup, l’espoir de changer le monde par une révolution armée s’est reconverti dans la construction jour après jour de contre-pouvoirs et d’alternatives autogérées. Les champs d’action se tournent désormais vers des combats tout aussi indispensables que l’écologie, le droit au logement, l’antipatriarcat, la lutte contre la société marchande ou les dérives sécuritaires.

Sans prendre parti, cette pièce d’un réalisme troublant fait l’état des lieux d’une pensée libertaire encore à cheval entre un idéalisme révolutionnaire et une contestation constructive des pouvoirs. Comme une provocation au milieu libertaire, ce message d’une étonnante actualité laisse alors poindre des questions essentielles : comment accueilleraient les anarchistes d’aujourd’hui un tel acte criminel ? L’anarchisme de Caserio est-il encore complètement d’actualité ? Où en est la pensée anarchiste du XXIe siècle ?

Olivier Leclercq


Caserio anarchiste

Du 8 janvier au 2 mars au Sudden Théâtre, 14 bis, rue Sainte-Isaure, Paris 18e M° Jules-Joffrin

Une pièces de Roger Défossez créée le 5 juillet 2002 au festival off d’Avignon, mise en scène par Xavier Lemaire, avec Philippe Boso, Claire Faurot, René Remblier, Xavier Lemaire.


[1Auteur, entre autres, de la pièce Offenbach, tu connais ?, Les Petites Femmes de Maupassant, L’Heure verte.





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