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Colin Powell

un faucon travesti en colombe
Le jeudi 13 février 2003.

« Il faut que nous mettions une plaque à notre porte : la Superpuissance habite ici. » (Colin Powell, 1989)



D’un côté, les « colombes », de l’autre, les « faucons ». Selon une distribution des rôles parfaitement rodée, on a coutume d’opposer les uns aux autres ces oiseaux des temps de guerre, alors qu’ils sont sortis de la même couvée : sionisme israélien à l’échelle régionale, impérialisme états-unien à l’échelle globale. La fable a déjà beaucoup servi, mais sa crédibilité reste inentamée, y compris en France, comme en témoignent les pseudo-analyses émanant du complexe médiatico-intellectuel hexagonal. Aussi nous la ressert-on aujourd’hui pour légitimer la campagne d’extermination annoncée contre la dernière en date des incarnations du Mal : l’Irak de Saddam Hussein.

Dans le rôle de la colombe de la paix : Colin Powell, satrape de l’Empire, bombardé à la tête du Département d’État. Pour Libération, mais on retrouve le même type de considérations dans l’ensemble de la presse, Colin Powell serait un pacifiste que la malignité de l’adversaire et la maladresse de certains alliés européens (France, Allemagne, etc.) auraient contraint à tourner casaque. En fait, suggère le même journal, citant un diplomate, cette « conversion » était quelque peu programmée : « Bush avait du mal à convaincre l’opinion — c’est-à-dire à la modeler —, et il a demandé à Powell de monter en puissance, car rien n’est plus convaincant qu’une colombe sortant ses griffes ». Sauf que, dans le cas de Powell, les plumes de ladite colombe étaient déjà largement tachées du sang des autres.

À peine (mal) élu, George W. Bush l’avait nommé secrétaire d’État en le qualifiant de « héros américain » ayant toujours su faire preuve « d’un sens militaire du devoir et de l’honneur ». On ne saurait mieux dire !

Chef d’état-major des armées, lors de la guerre du Golfe, il a provoqué une catastrophe écologique de grande ampleur en faisant bombarder les puits de pétrole. Tout a été mis en œuvre, d’autre part, sous sa houlette, pour dissiper les histoires d’étranges cancers qui ont affligé ses propres troupes, parmi les soldats ayant manipulé des missiles à uranium enrichi. Cette guerre a, en outre, causé la mort de plusieurs centaines de milliers de civils irakiens, lors des attaques, mais surtout en raison de la destruction des installations vitales pour la santé de la population et des sanctions qui prévalent toujours sur les vivres et les médicaments. Un génocide à ciel ouvert que le nouveau secrétaire d’État s’est bien gardé de condamner, même s’il n’est pas allé jusqu’à en justifier ouvertement le bien-fondé, comme sa prédécesseure Madeleine Albright [1]. Sitôt nommé à la tête du Département d’État, Powell annoncera d’ailleurs qu’il maintiendrait et même « énergiserait » ces mesures. Retraité de l’armée, il fait, en effet, partie de ces « experts » qui conseillent les gouvernants sur les meilleurs moyens d’agenouiller un peuple pour faire plier ses dirigeants.

Colin Powell s’est initié très tôt aux méthodes qui allaient lui permettre de bâtir sa carrière : jusqu’au-boutisme des ordres sur le terrain — peu importe le nombre de victimes ennemies, civiles ou militaires — et, de façon complémentaire, gestion bureaucratique et médiatique du dévergondage américain à l’étranger. En 1963, encore sous-officier, il a mené avec ses hommes dans la jungle vietnamienne une campagne d’anéantissement systématique des villages, de destruction des réserves de nourriture, incendiant les paillotes et intimidant physiquement les paysans pour les dissuader de tout soutien aux combattants du Viet-cong, si difficiles à débusquer. Dans ses mémoires, An American Journey (1995), Powell décrit comment, de l’hélicoptère, on tirait devant tout paysan vietnamien mâle en âge de combattre, précisant que, s’il réagissait, on y allait d’une seconde rafale pour l’abattre, au cas où il porterait une arme. Powell prônait cette approche parce que trop de soldats américains, selon lui, avait été ainsi tués sournoisement en rasant la campagne. Une blessure au pied mit fin à sa seule véritable mission de combat.

De retour au Vietnam en 1968, une fois promu officier, il sut se mettre du bon côté pour préparer ses promotions futures. Une nouvelle tâche l’attendait où il ne tardera pas à exceller : la désinformation. Ainsi fut-il chargé d’empêcher que l’image « libératrice » des États-Unis ne soit ternie à la suite du massacre de My Lai. Quelques soldats indignés avaient révélé que les habitants, tous des civils, furent entassés au pied des digues d’irrigation pour être exécutés en groupe, des bébés aux vieillards en passant par les femmes. 347 Vietnamiens furent ainsi éliminés. C’était avant l’entrée en fonction de Powell, mais son rôle consistera à maintenir l’affaire hors de l’attention des médias et à égarer dans les méandres de l’appareil bureaucratique les plaintes suscitées par ce glorieux fait d’armes.

Il émit, entre autres, un « mémo » réfutant les allégations de Tom Glen, un jeune soldat américain qui avait fait parvenir une lettre au général Abrams qui commandait alors l’ensemble des troupes états-uniennes au Vietnam. Glen y dénonçait une multitude d’abus commis par ses collègues à l’endroit des Vietnamiens, qu’on appelait « gooks » (macaques) et à qui on prêtait peu d’attributs humains. Viols, humiliations physiques et psychologiques, tirs à vue et non provoqués sur les villages, tortures pour faire avouer à des hommes qu’ils étaient Viet-cong… La note de C. Powell concluait à des cas isolés d’indiscipline, niant qu’il s’agissait d’un comportement répandu. Elle soutenait que tous les soldats américains étaient entraînés à agir respectueusement envers les Vietnamiens et avaient suivi un cours « d’une heure » (sic) sur la manière de traiter les prisonniers selon la convention de Genève.

Panama, 1989. Après un coup d’État raté pour renverser le général Noriega, opération trop faiblement appuyée par le gouvernement américain contre l’un de ses anciens collaborateurs — Noriega, en plus du trafic de drogue, travaillait pour la CIA —, un officier américain et sa femme furent arrêtés puis relâchés par les autorités panaméennes. Powell, à la table des décideurs en matière de « défense », allait prodiguer ses conseils à George Bush senior, soupçonné de « mollesse » dans l’histoire.

Évidemment, il fallait frapper fort, par les airs, minimiser les pertes américaines et ne pas s’embarrasser des lois internationales concernant l’existence de quartiers résidentiels à proximité des cibles militaires. Une désinvolture que l’on rééditera avec l’Irak puis la Serbie, et ce toujours impunément, au point de laisser croire aux esprits malveillants que les sites civils constituent aussi parfois la vraie cible. Toujours est-il qu’en plus de la destruction des forces militaires les bombardements aériens des États-Unis contre Panama causèrent la mort de plusieurs centaines de civils en quelques heures.

Au fil de tous ces hauts faits, et de quelques autres, Colin Powell en vint à devenir un enfant chéri de la presse américaine. Toujours considéré comme « l’homme qu’il faut là où il faut », il faudrait compiler tous les qualificatifs lyriques qui ont servi à encenser sa personne et sa carrière, au point d’inciter nombre de gens soi-disant informés à s’émoustiller en l’imaginant premier président noir des États-Unis. Il y a quatre ans, lors de la mascarade mondaine des Oscars, à Hollywood, Powell apparut sur scène, bardé de ses médailles, pour délivrer un discours patriotique. C’était à la veille de l’attaque contre la Yougoslavie.

Il affirme aujourd’hui s’engager « à lutter contre les armes de destruction massive et les moyens de les produire ». Jamais ce genre de déclaration n’est, dans les médias officiels, mis en opposition avec l’envergure du commerce d’armements, de plus en plus lucratif, pratiqué par les États-Unis à travers le monde. On parle aussi rarement de la persistance du gouvernement nord-américain à saboter les accords de désarmement nucléaire.

Powell a dit aussi « aller de l’avant » avec le faramineux projet du système de « défense antimissiles ». Dangereuse paranoïa ou prétexte pour verser des milliards supplémentaires aux conglomérats militaro-industriels ? On s’inquiéterait, dit-on, du danger potentiel des nouvelles puissances nucléaires. Parenthèse : les dirigeants états-uniens sont ceux qui ont le plus largement contribué à alimenter la hantise d’un cataclysme nucléaire, en identifiant toujours la menace à un péril venu de l’extérieur, ce qui, pour bien des gens, a fini par occulter le simple fait que, dans toute l’histoire, seuls les États-Unis ont utilisé la bombe atomique pour balayer d’un coup des millions de vies au Japon. Et, plus récemment, menacé de recourir à l’usage d’armes nucléaires, « tactiques », il est vrai, contre l’ennemi irakien.

Aux États-Unis, comme dans les autres pays « occidentaux », c’est par le biais d’une politique étrangère belliciste que l’on se donne une image de « défenseur des droits humains ». Il est donc parfaitement logique que ce soit dans ce domaine que l’endiguement de l’information et la falsification de la vérité soient les plus méthodiques. Car c’est précisément dans le cadre de leur politique extérieure que les dirigeants des régimes « démocratiques » commettent eux-mêmes des violations de ces droits, ou y consentent selon leurs intérêts.

Colombes supposées ou faucons avoués, tous roulent — ou volent — de concert pour le compte (en banque) de l’aigle nord-américain. Quant aux dissensions qu’on leur prête, autres que de circonstance, elles font partie de ces graines diversionnistes jetées à profusion pour nourrir d’illusoires « débats » les éternels pigeons que sont les « citoyens ».

Jean-Pierre Garnier


[1« Oui, c’est un fort prix à payer, mais ça en vaut le coup. » Réplique, qui devrait passer à la postérité « post-totalitaire », de Madeleine Albright à une journaliste de la télévision états-unienne qui lui demandait : « Les sanctions que nous imposons à l’Irak auraient causé la mort d’environ 500’000 enfants à ce jour, est-ce que ça en vaut le prix ? »





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