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Les Braises de l’hiver 1995

Le jeudi 6 février 2003.

Les professionnels du contrôle social font de moins en moins recette. Certains « guides » politiques de la gauche s’offrent une virginité chez les citoyennistes et antimondialistes. Les offensives conjointes de l’état et du patronat s’accélèrent dangereusement. Un syndicalisme en rupture avec la cogestion deviendrait un outil de lutte redoutable : bilan et espoirs du mouvement de 1995.



À l’heure où les compères Messier et Raff’ annoncent qu’ils vont nous faire « aimer le travail », alors que Métaleurop recrache ses salariés après avoir plombé leur vie, à l’heure où les « partenaires sociaux » d’EDF-GDF battent provisoirement en retraite(s), que reste- t-il des espoirs nés dans la chaleur d’un hiver déjà lointain ?

Quand les cheminots montraient les voies

Alain Juppé est le premier acteur apparu sur la scène de Matignon, où se joue jusqu’à l’été 2003 la pièce « concertation sociale sur la réforme des retraites ». Son rôle est d’éviter à tout prix un remake de son plan de 1995 où son intransigeance et sa rectitude dans ses bottes avaient contribué à jeter dans la rue des dizaines de milliers de manifestants. Dans certaines villes, une très forte proportion de la population y participait, les salariés du privé, les chômeurs, les retraités se joignant aux grévistes du public. C’était l’indice d’un mécontentement dépassant la défense des acquis.

Dans divers quartiers de Paris ou de villes de province, des militants des différents secteurs en grève (cheminots, postiers, etc.) se réunissaient pour élargir les revendications, envisager des actions vers des entreprises privées. Cela commençait à sentir le roussi pour tous les garants de la « paix sociale » et risquait de déboucher sur un mouvement d’une tout autre ampleur, dépassant les corporatismes soigneusement entretenus par les directions syndicales.

Le spectre de mai 68 faisant toujours peur, il était temps de siffler la fin de la récréation en remettant la réforme à plus tard.

Reprise en main des affaires

Pour continuer à augmenter les profits, donc accentuer l’exploitation, il fallait affiner les méthodes, prendre certaines précautions. Des progrès restaient à faire dans l’art de la communication-propagande : n’avait-on pas vu les médias, après les habituelles tentatives de dénigrement du mouvement en reconnaître la popularité ! Après quelques transferts de menue monnaie, leur contrôle s’est resserré et, aujourd’hui, une bonne partie marche « aux canons » derrière Dassault et Lagardère.

Une autre leçon retenue fut que les réformes contre les « archaïsmes » et la « frilosité sociale » devaient être engagées après une longue préparation des esprits, par étapes, en avançant masqués. En ce sens, la « gauche » a pu montrer son savoir-faire, notamment à travers le « deal » Aubry-CNPF (35 heures contre flexibilité), l’accentuation des privatisations, le langage politiquement correct (fonds salariaux au lieu de fonds de pension). Fière de son « bilan », elle fut cependant surprise par l’ingratitude de la France d’en bas et, vexée, se joignit au Front anti-abstentionnisme pour apporter au Chi plus de 80 % des votants. Place au « consensus » sécuritaire permettant à Sarkozy d’appliquer l’essentiel des « idées » du Front national à travers des lois et des pratiques liberticides afin de surveiller et mater les « classes dangereuses ».

Pendant la période, la condition des travailleurs a continué de se dégrader : la part salariale dans la valeur ajoutée ne représente plus que 68 % (70,5 % dix ans plus tôt) ; les emplois à durée déterminée ont augmenté jusqu’à 14,9 %, ceux à temps partiel jusqu’à 16,4 %. Les licenciements sont une méthode de bonne gestion, ainsi que le reconnaît un responsable des relations humaines : « Connaissez-vous une opération qui ait un pay-back (sic) aussi rapide ? » Les entreprises se recentrent sur le « cœur du métier », externalisent de nombreux emplois vers des sous-traitants, parfois délocalisés dans des « zones franches industrielles » de pays où la main-d’œuvre est surexploitée.

Des citoyens passent à l’ATTAC

Dans le camp du travail, le contrôle strict du syndicat par le parti, pratiqué par les communistes et certains imitateurs « gauchistes » a rejoint les poubelles de l’Histoire. De même, la stratégie des « bases multiples » s’appuyant sur des organisations-sœurs du parti dans divers domaines sociaux, culturels, politiques et permettant de ratisser large, ne peut plus s’appliquer ouvertement.

Pourtant ne voit-on pas certains militants politiques avoir des responsabilités dans tel syndicat, telle organisation de chômeurs ou pour le droit au logement, tout en ayant leurs entrées dans les médias ? Pourtant des militants trotskistes de la LCR n’hésitent-ils pas à créer une scission dans « l’école émancipée » pour participer à la direction de la FSU (voir le Monde libertaire, n° 1301) ? Pourtant d’anciens Géco (guides éclairés de la classe ouvrière) ne fréquentent-ils pas les rouages d’une organisation citoyenne à la mode ? Il est vrai que les grandes surfaces politiciennes ne faisant plus recette, les pimpants magasins A(T)TAC sous l’enseigne « mouvement d’éducation populaire tourné vers l’action » font plus « tendance ». Au-delà de l’interrogation existentielle « Tobin or not Tobin ? », il y a sans doute place pour une force de propositions qui, en gommant ses aspects les plus sauvages, participerait à la promotion d’un « capitalisme à visage humain ». Surfant sur la vague anti-globalisation, appliqués à réfréner ses adhérents les plus radicaux, certains de ses dirigeants n’ont pas hésité à collaborer avec la police pour séparer le bon grain de l’ivraie dans plusieurs manifestations !

Au-delà des individus, tous ces comportements correspondent à une réalité sociologique. Ils sont dans la continuité historique des tentatives de certaines couches sociales, issues souvent de la classe moyenne, pour valoriser leur poids dans la société par un rôle de canalisation des révoltes contre le système en place.

Tous ensemble… vers l’anarchosyndicalisme ?

Loin de ces intellectuels que Jacques Prévert voyait déjà « jouer avec des allumettes » — sans doute pour allumer des cierges dans leurs chapelles politiques —, a-t-on avancé depuis l’hiver 1995 dans la progression de forces sociales ayant un projet révolutionnaire anticapitaliste ?

En tout cas, le « syndicalisme d’accompagnement » des confédérations « représentatives » ne suscite pas l’enthousiasme (deux-tiers d’abstentions aux élections prud’homales). Pour conserver leur monopole de représentation des salariés, certains de leurs syndicats n’hésitent pas à se joindre aux efforts des patrons et de l’État pour s’opposer à l’implantation de sections d’entreprise CNT ou SUD.

Malgré tout, ces deux organisations se sont développées, même si la répression dissuade souvent les salariés d’y adhérer en masse.

En dehors des secteurs jusqu’alors peu pris en charge syndicalement (commerce, restauration rapide, nettoyage, bâtiment, etc.), le risque est d’apparaître comme une nuance supplémentaire, plus radicale, sur la palette syndicale.

Pour espérer regrouper à terme une partie significative des salariés combatifs, il est essentiel de leur présenter un modèle syndical clairement différent du modèle actuellement largement déconsidéré. Ainsi, le fédéralisme reliant les structures de base semble seul capable de s’opposer efficacement aux risques de bureaucratisation dont les permanents syndicaux sont un support habituel.

De même, les structures syndicales sont trop souvent calquées sur des réalités mises en place par le patronat et l’État (professions, branches, départements). L’objectif principal est qu’elles permettent, à l’image des Bourses du travail, la recomposition à la base d’une solidarité entre professions, entre salariés et chômeurs, retraités, etc.

Dans les grèves, le patriotisme d’organisation doit être remis en cause pour faciliter l’expression des salariés en lutte, par l’organisation d’assemblées générales, l’élection de délégués mandatés, le contrôle des négociations.

Tous ces aspects se rapportent à la nécessaire cohérence entre pratiques quotidiennes et projet sociétal, qui est au cœur de l’anarchosyndicalisme.

Élan noir





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