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Une Guerre coloniale

Le jeudi 6 février 2003.

Cet article d’André Devriendt est paru dans le Magazine libertaire n° 4, (décembre 1984), sous le titre « Deux guerres coloniales, l’Indochine et l’Algérie ». Nous n’en reprenons ici que cette seconde partie.



Contre la guerre

Dès le mois de décembre 1954, Maurice Fayolle signait un article remarquable — il devait en faire, bien d’autres ! — dans Le Monde libertaire intitulé : « De Tunis à Casablanca où mûrissent les fruits de la colère. » Il développait ce qui allait être la position constante de la Fédération anarchiste tout au long de ces huit ans de « pacification » : rejet de la guerre, rejet de l’idéologie religieuse et des mouvements nationalistes. « Peuples nord-africains, vous avez raison de vous insurger contre ceux qui vous asservissent. Mais vous avez tort de le faire sous l’égide d’une nation et d’un fanatisme religieux générateurs de nouvelles servitudes », écrivait Maurice Fayolle.

Le Libertaire, lui, du 4 novembre 1954, titrait : « L’Afrique du Nord : un même peuple en lutte contre l’impérialisme assassin. » La Fédération communiste libertaire évoluera vers un soutien total à l’insurrection algérienne, donc au Front de libération national, ce qui entraîna la désaffection des lecteurs déroutés et de nombreuses saisies du journal. La présentation de candidats communistes libertaires aux élections législatives de janvier 1956, avec l’appui d’André Marty, un des vieux chefs communistes qui s’illustra tristement pendant la guerre civile espagnole, en rupture de ban, sera le coup de grâce, si l’on peut dire…

Pendant huit ans, Le Monde libertaire n’allait pas cesser de combattre contre cette guerre. Les trois « Maurice » : Fayolle, Joyeux, Laisant, d’autres encore, vont dénoncer les tortures, clouer les politiciens au pilori, fustiger l’attitude des socialistes, ce qui entraîna des saisies larvées du journal et son interdiction en Algérie, évidemment !

La Fédération anarchiste, de son côté, ne restait pas inactive. Membre des Forces libres de la paix, qui comprenaient des associations pacifistes, elle participa à la lutte commune et organisa elle-même plusieurs meetings, Au cours d’une de ces réunions, des « anciens d’Indochine » brisèrent le matériel et volèrent la caisse avant d’être expulsés ; à la sortie de la réunion, ils jetèrent d’une voiture deux grenades offensives qui firent quelques blessés, dont deux grièvement.

Des milliers d’affiches, de tracts furent collés, distribués, pendant des nuits entières, ce qui valut plus d’une fois aux militants d’être plaqués au mur, mitraillettes sur le ventre, par des policiers nerveux et racistes, et de passer la nuit dans un commissariat.

Le 13 mai 1958, des généraux, des colonels, des groupes d’extrême droite au service des gros colons qui, pendant des années avaient poussé les pieds-noirs à refuser la moindre réformette en faveur des Algériens musulmans, et les incitaient depuis le début de la guerre à se révolter contre la métropole, s’emparent du siège du gouvernement général. C’est l’insurrection, cette fois, des Français d’Algérie. Le socialiste Guy Mollet va chercher de Gaulle, la IVe République a vécu.

La lutte continue

Sous l’impulsion de Maurice Joyeux, la Fédération anarchiste met sur pied un Comité d’action révolutionnaire auquel adhèrent : le Parti communiste internationaliste (trotskiste), le Syndicat des charpentiers en fer (CGT), le Comité de liaison et d’action pour la démocratie ouvrière. Des tracts, des affiches sont édités ; un meeting est organisé. Le Comité d’action révolutionnaire participera à la manifestation du 28 mai 1958, dernier baroud, où deux cent mille manifestants clamaient leur volonté de s’opposer aux factieux. Les partis de gauche, les syndicats étaient présents. Le Comité d’action révolutionnaire formait un groupe imposant et remarqué, de nombreux membres de diverses organisations étaient venus se joindre à lui.

La Fédération anarchiste tient un congrès extraordinaire à Paris les 24, 25 et 26 mai 1958 et, à l’issue de ses travaux adopte cette motion :

« Le congrès extraordinaire de la Fédération anarchiste, réuni les […], demande à ses groupes et à ses militants de tout mettre en œuvre pour lutter sans merci contre les fascistes, appuyés par des factions militaires à la faveur d’une guerre absurde que nous n’avons cessé de dénoncer et qu’ils ne veulent pas terminer.

« Il les invite expressément à resserrer leurs contacts avec les comités de résistance locaux les moins politisés et, surtout, à mener une action décidée dans leurs syndicats pour créer les conditions d’une riposte ouvrière immédiate.

« Nos libertés essentielles reposant incontestablement sur le fonctionnement normal et les possibilités d’action des organisations démocratiques, leur défense est pour les libertaires un impératif absolu. »

La Ve République s’installe, la lutte contre la guerre d’Algérie continue, de plus en plus violente. Participent à cette lutte : les communistes, des socialistes, des chrétiens regroupés autour de Témoignage chrétien, de nombreux intellectuels de tout bord, qui s’expriment dans des périodiques comme France-observateur et L’Express, les milieux d’extrême gauche et, naturellement, les libertaires, ceux de la Fédération anarchiste et d’autres, par exemple dans Liberté, de Louis Lecoin qui, en pleine guerre d’Algérie, menait une campagne pour obtenir un statut de l’objection de conscience !

À la librairie du Monde libertaire, 3, rue Ternaux à Paris, on diffusait des publications interdites telles que Lla Question, Pour Djamila Bouhired, La Gangrène, et d’autres encore.

Au début de 1962, le dénouement est proche, mais la violence atteint son paroxysme. Les ultras, qui ont créé l’OAS (Organisation armée secrète) après le putsch avorté des généraux du 21 avril 1961, multiplient les attentats aussi bien en Algérie contre les musulmans qu’en métropole contre tous ceux qui militent pour la fin de la guerre. Ainsi, en mars, le siège du Monde libertaire et sa librairie sont entièrement détruits par une puissante explosion provoquée par l’OAS qui assassine, au cours de ces mois, des dizaines de personnes. Une manifestation contre l’OAS, justement est organisée le 8 février par les syndicats auxquels s’étaient joints le Parti communiste et d’autres organisations. La flicaille, déchaînée, fit neuf morts (Charonne).

Enfin, le 18 mars 1962, sont conclus les accords d’Evian qui mettent fin au conflit…

Débats au sein de la FA

Dans la Fédération anarchiste, un courant largement majoritaire avait adopté une position « classique » : lutte contre la guerre coloniale, la répression, la torture, et renvoi dos à dos des belligérants, le Front de libération nationale algérien et le gouvernement colonialiste français. Un autre courant, dont j’étais, pensait que cette position n’était plus suffisante après quatre années de conflit, même si elle correspondait aux principes libertaires antinationalistes. Nous disions qu’il fallait tenir compte de la réalité si l’on voulait que cette tuerie cesse ; la réalité, c’était que les Algériens musulmans voulaient l’indépendance politique de leur pays et que le FLN représentait pour eux la force qui devait y conduire.

Il nous semblait qu’on ne pouvait pas mettre simplement sur le même plan gouvernement français et ceux qui se battaient pour chasser leurs oppresseurs, même si, finalement, ils ne feraient peut-être que changer une exploitation par une autre. Il est à remarquer qu’il est constant qu’un peuple opprimé par un autre peuple cherche d’abord à se débarrasser de l’occupant étranger avant de s’en prendre ultérieurement à ses propres exploiteurs.

Dans le Bulletin intérieur, n° 37, du 1er mai 1961, je signais un article intitulé : « À propos des 121 », en réponse à notre camarade Hem Day qui avait écrit dans Freedom du 7 janvier 1961 et dans Les Cahiers du pacifisme un article reproduit dans le n° 36 du Bulletin intérieur de la Fédération anarchiste, Hem Day écrivait, entre autres, dans son excellent article :

« Entre cette démocratie française et ce gouvernement d’indépendance nationale, mon choix est impossible, car, pour moi l’équivoque des objectifs reste constant… Alors pourquoi choisirais-je un camp plutôt que l’autre, je n’éprouve point l’envie. »

Je répondis :

« Nous refusons ce dilemme. S’il ne s’agissait que de choisir entre Ferhat Abbas et de Gaulle, il n’y aurait, bien entendu, pas de problème. Nous n’avons pas choisi entre deux gouvernements, nous avons choisi le camp des opprimés en révolte, celui de ceux qui, depuis plus d’un siècle, ont été bafoués, volés, réduits à la misère dans leur propre pays, et sans que cela trouble la conscience du peuple français en général. Nous sommes avec ceux qui ont été "contraints" d’user de la violence… Ils ne sont pas libertaires, ils font une guerre d’indépendance nationale. Et comment pouvait-il en être autrement ? »

Dans ce même numéro du Bulletin intérieur, deux tracts que nous avions diffusés étaient reproduits ; ils explicitaient notre position. L’un était intitulé : « Les anarchistes s’adressent aux révolutionnaires algériens » L’autre : « Au peuple algérien, c’est sa révolution qu’on lui demande de laisser à la porte comme une paire de babouches. »

Je rappelle, pour mémoire, que le manifeste dit des « 121 » était une Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Il était signé par 121 personnalités représentant le monde littéraire, médical, syndical… De nombreux jeunes du contingent — envoyés en Algérie par Mendès-France et Mitterrand — ont choisi, en effet l’insoumission. Parmi eux, des libertaires.

C’est surtout au cours du congrès de 1960 de la Fédération anarchiste que la question algérienne donna lieu à débats. À l’issue d’une très longue discussion, le congrès adopta une motion présentée par le groupe d’Alfortville :

« Le groupe d’Alfortville, après examen des conditions qui ont amené la guerre d’Algérie, considère que cette guerre ne pourra se terminer que par la reconnaissance du droit "effectif" aux Algériens de disposer d’eux-mêmes.

 » Pense qu’il ne suffit pas aux anarchistes d’exprimer des vœux platoniques sur la fin du conflit ni d’attribuer au FLN les mêmes responsabilités qu’aux Français dans la poursuite des combats.

 » Malgré le caractère nationaliste de la rébellion algérienne (caractère qui était inévitable), nous ne pouvons rester absolument neutres. Il faut accentuer notre soutien moral aux combattants, prendre des contacts avec eux partout où cela est possible, ce qui nous permettrait de leur faire comprendre qu’il existe une autre voie que la constitution d’un État bourgeois.

 » En conséquence, nous demandons que dans les semaines, les mois à venir, la FA, dans Le Monde libertaire et dans les groupes, engage une vaste campagne pour dénoncer la responsabilité du seul gouvernement français dans cette guerre colonialiste, afin de faire sortir l’opinion publique de son indifférence et de l’amener par une pression puissante à obliger les forces réactionnaires et le gouvernement à capituler. »

Texte publié dans le Bulletin intérieur de la Fédération anarchiste, n° 33 de juillet 1960.

Vingt-quatre mille six cent quatorze tués, dont douze mille trois cent quatre-vingt trois militaires professionnels et du contingent, et trois mille deux cents civils du « maintien de l’ordre ». Cela du côté français. Du côté algérien, des centaines de milliers de tués, des milliers de torturés, des dizaines de villages incendiés. Bilan effroyable, résultat de l’aveuglement, de l’imbécillité, de l’avidité, du racisme de la grande majorité des Français d’Algérie, des militaires, des policiers, des politiciens. Le Parti socialiste, par sa veulerie, en rajouta et, comme la trahison des principes ne paie pas toujours, faillit disparaître de l’échiquier politique.

Ces années furent difficiles pour les militants de la Fédération anarchiste. L’équipée de Suez, la révolution en Hongrie, Cuba. La mort d’Albert Camus. Continuation de la reconstruction de la Fédération anarchiste. Il y avait alors peu de militants, et l’on est rétrospectivement étonné de constater que la Fédération anarchiste fit face à tous ces événements, qu’elle fut de tous les combats.

« Morts en Algérie, morts pour rien », écrivait Fayolle dans Le Monde libertaire de mars 1959. On peut ajouter : « Morts en Indochine, morts pour rien. Morts de toutes les guerres, morts pour rien. »

André Devriendt


en conclusion


Les drames qui ensanglantent l’Algérie depuis sa libération ne donnent-ils pas raison aux « anarchistes traditionnels » ? Si, bien sûr. Malheureusement.

Cependant, je crois toujours que nous devions intervenir, selon nos moyens, nos convictions, pour soutenir le peuple algérien révolté. Il lui fallait se débarrasser d’abord des chaînes du colonialisme. Ensuite, il lui appartiendrait de construire son propre régime. Si c’était à refaire, j’aurais la même position.

A. D.


Pour en connaître plus sur les événements de l’époque, on peut consulter, entre autres :

  • Les numéros du Libertaire et du Monde libertaire des périodes considérées.
  • Mourir pour rien, de H. Ainley, Stock, 1969.
  • Histoire d’une paix manquée. Indochine 1945-1947, Fayard, 1967.
  • « L’Affaire Fontenis », dans La Rue, n° 28, « La reconstruction de la Fédération anarchiste », dans La Rue, n° 30, « La Fédération anarchiste reprend sa place », dans La Rue, n° 31. Ces trois articles sont de Maurice Joyeux.
  • Le Destin tragique de l’Algérie française, œuvre collective, Éditions de Crémille, Genève, 1971, diffusion F. Beauval.
  • La Guerre d’Algérie, librairie Jules Tallandier, 1971-1974.
  • La Guerre d’Algérie, de Jules Roy, Julliard, 1960.
  • La Question, de Henri Alleg, Éditions de Minuit, 1958.
  • Pour Djamila Bouhired, de G. Arnaud et J. Vergès, Éditions de Minuit, 1957.
  • Chroniques algériennes (Actuelle III), d’Albert Camus, Gallimard, 1958.
  • La Répression et la Torture, de J. Vialatous, les Éditions ouvrières, 1957.
  • Le Monde libertaire, n° 432, du 8 février 1982 : « Charonne




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