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« Ils ne veulent même plus travailler »

Le jeudi 30 janvier 2003.

Stéphane Beaud et Michel Pialoux, sociologues et auteurs d’un intéressant Retour sur la condition ouvrière 1, sont également auteurs d’un texte, Notes d’observation autour d’une rencontre entre générations ouvrières 2, pour tenter de « comprendre la décomposition des classes populaires au cours de ces quinze dernières années ». Dans cet article, les auteurs semblent découvrir que les jeunes (notamment issus de l’immigration) ne veulent pas devenir ouvriers, sous peine de considérer leurs vies comme foutues : « Nous, on veut dépendre de personne. On veut pas de chef au-dessus de nous qui nous donne des ordres. Nous, on veut pas aller travailler en usine, on veut respirer, on veut devenir patron. On ne veut pas être ou rester au bas de l’échelle », dit l’un des jeunes, au cours d’un débat après la représentation de la pièce 501 blues, jouée par cinq ouvrières licenciées de l’usine Levi’s de La Bass 9e, dans le Nord. En regard, les auteurs citent de vieux syndicalistes, ou ces ouvrières licenciées de Levi’s, fiers d’avoir travaillé et d’avoir lutté.

Cette dignité, cette fierté du travail, on la revendique lorsqu’on n’a plus de travail, lorsqu’on se fait virer comme des malpropres. Parce qu’on n’a que sa force de travail à vendre, pour gagner de quoi vivre. Parce que lorsqu’on a usé une partie de sa vie dans l’usine, et qu’on se retrouve, au bout du compte, à la porte, c’est moralement destructeur.

La dignité au travail, on ne la conquiert pas sur des machines, à des boulots débiles, fatigants, usants, sous les ordres des chefs, pour des salaires de misère. La dignité, on la conquiert dans les moments autres : quand on dit non au chef, quand on se met ensemble en grève, ou quand on vole un moment au patron pour s’organiser des instants conviviaux (repas, apéro, belote, etc.) entre collègues.

Le reste, le travail, c’est l’aliénation, le sentiment de perdre sa vie.

Les auteurs de l’article, expliquent le désintérêt des jeunes des cités pour le travail par le fait que la résistance ouvrière s’est nettement amoindrie mais aussi et surtout par le culte de l’argent et de l’individualisme des années quatre-vingt qui touche aujourd’hui ces cités. Certes, mais ce n’est pas si simple et si nouveau.

Le 20 mars 1998, lors d’une manif parisienne de lycéens, un groupe de « lycéens lucides » diffuse le tract « On arrête tout ! » qui commence ainsi : « Quand nous serons bien vieux, le soir au coin du feu, peut-être prendrons-nous enfin la peine de nous demander ce que nous avons fait de nos vies. Nous découvrirons alors avec horreur le vide profond qui aura rempli nos existences partagées entre un travail lassant et improductif, et la peur de le perdre. » S’ensuit un texte contre la soumission et l’ennui, appelant à prendre la décision d’arrêter de travailler, pour un changement radical de société et pour ne pas être « condamnés à mener cette existence grise qu’ils nous imposent et que nous ne voulons plus ».

À la même époque, de novembre 1997 à avril 1998, autour d’AC ! et du Comité chômeurs CGT, des occupations d’ANPE ont lieu, des actions de chômeurs et de précaires se multiplient. Chaque jour, sur Paris, des chômeurs, en collectif ou individuellement, tiennent des AG à la fac de Jussieu. Les débats sont riches et les idées fusent 3, exemple entre mille : « La dignité humaine n’est pas dans le travail salarié, parce que la dignité ne peut s’accommoder ni de l’exploitation, ni de l’exécution de tâches ineptes, et pas davantage de la soumission à une hiérarchie… »

En 1985, en plein mouvement étudiant, des lycéens du technique distribuent un tract, signé par les lascars du LEP électronique, qui s’intitule : « Nous, on n’ira pas à l’usine ».

Le 1er mai 1977, à Rouen, un mystérieux « Groupe contre le génocide par le travail et contre la fatigue et la détresse dues au travail » distribue un tract, « C’est-y pas l’turbin qui t’use ? » où on peut lire : « Ce temps perdu, tes désirs non réalisés te sont échangés contre un salaire. Cette carotte qu’on te refile pour ta participation à produire des marchandises ne te permet que d’être un consommateur : pas de rendre ta vie passionnante… »

À Paris, en novembre 1973, quelques employés d’Elf 4 créent le Grat (Groupe de résistance au travail) qui dit : « Notre problème véritable est-il de mégoter sur des augmentations de salaire (précieuses mais qui sont bouffées sitôt gagnées) ou de venir à bout de la monotonie du travail salarial, reconduit semaine après semaine, mois après mois, année après année jusqu’à cette retraite "dorée" dans laquelle croupissent tant de personnes âgées, résidus fatigués d’une vie consacrée à la prospérité du capital. » Ils ajoutaient : « Nous sommes de la race, de plus en plus nombreuse, de ceux sur qui le salariat, quelle qu’en soit la forme, pèse d’un poids si lourd qu’il devient intolérable et que toute solution, fût-elle précaire, est préférable à la mort lente par accumulation d’ennui… »5

En allant plus loin dans le temps, dans l’ouvrage la Nuit des prolétaires, l’auteur Jacques Rancières, parle de ces « centaines de prolétaires qui ont eu vingt ans aux alentours de 1830 et qui ont décidé, chacun pour leur compte, de ne plus supporter l’insupportable. Non pas la misère, les bas salaires, les logements inconfortables ou la faim toujours proche, mais plus fondamentalement la douleur du temps volé chaque jour à travailler le bois ou le fer, l’humiliante absurdité d’avoir à quémander, jour après jour, ce travail où la vie se perd ». 1830, nous sommes loin des situationnistes qui disaient : « Ne travaillez jamais. »

On ne travaille pas à l’usine de gaieté de cœur. J’y travaille depuis bientôt trente ans.

Je me souviens, avant l’usine, élève en CET, nous parlions du travail. Les copains étaient nombreux à se demander ce qu’ils fichaient là. Beaucoup envisageaient autre chose que le travail que nous apprenions. En 1973, lorsque j’ai été embauché, en même temps que beaucoup d’autres jeunes (c’était avant la crise), nous disions tous : « Je reste deux-trois ans, histoire de me faire un peu de fric, et après je me sauve. » Certains sont partis, moi j’ai fait partie de ceux qui sont restés. Parce que le salaire permet de payer un loyer, de faire grandir des enfants et parce qu’il permet de se consoler du temps perdu dans la consommation.

Pourtant, et je vois bien que ce sentiment est partagé par mes collègues, le travail est une douleur. D’autant plus que ça ne s’arrange pas, avec la flexibilité, les plans de restructuration qui se succèdent, la parcellisation du travail, etc.

Quand on voit tous ces collègues qui ne souhaitent qu’une chose, c’est qu’il y ait un nouveau plan « social » pour profiter de départs en préretraite ; quand on entend dans les discussions autour de l’apéro rituel des prolos, tous ceux qui rêvent de partir ; quand on sait que les ouvriers essaient, pour la plupart, que leurs enfants échappent à l’usine… Non, le travail n’est pas une valeur qui mobilise les ouvriers.

Il y a quelque temps, sur France 2, un reportage s’intéressait aux licenciées de chez Moulinex, six mois après. Une femme disait que maintenant, elle n’avait pas beaucoup d’argent pour vivre, mais qu’elle se voyait mal retravailler et avoir un chef sur son dos.

Les licenciées de chez Levi’s, qui ont réussi à devenir intermittentes du spectacle (même si leur salaire est aléatoire), doivent avoir plus de plaisir aujourd’hui en montant sur les planches que lorsqu’elles sortaient de l’usine les mains bleuies d’avoir cousu des jeans toute la journée.

Dans la cassette vidéo Danger Travail 6 qui regroupe des documentaires de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, une dizaine de chômeurs et de chômeuses racontent pourquoi ils ont décidé de ne plus travailler. Ils expliquent même qu’ils ou elles ont fait le choix de « s’épanouir en dehors du monde du travail, avec peu de ressources mais en disposant de temps à profusion ».

On a redécouvert, quelque temps, « la France d’en bas » parce que lors des élections de 2002, les ouvrières et les ouvriers se sont abstenus ou ont voté pour les extrêmes. Bref, n’ont pas suivi le jeu politique habituel. Parce que la classe politique, qui ne rassemble que les classes moyennes et bourgeoises, est complètement déconnectée de ces ouvriers dont les patrons voudraient tellement se débarrasser.

Pour redonner le goût de la politique à la classe ouvrière, il faut proposer, lutter pour une société, un monde, où on repenserait le travail, les machines, la production, la consommation.

Il y a longtemps que la notion d’amour du travail est devenu obsolète. Cette notion fait référence à un travail artisanal, ou en petite manufacture. Aujourd’hui, le travail est devenu trop parcellisé, et il est illusoire de penser qu’on reviendra en arrière. Ainsi, tout révolutionnaire (et par là même, tout anarchiste) qui ne prend pas en compte le fait que les ouvriers, mais aussi les jeunes, aspirent à travailler beaucoup moins, voire à ne pas travailler du tout, n’a qu’un cadavre dans la bouche.

Jean-Pierre Levaray

1. Éditions Fayard, 1999. Cet ouvrage traite notamment des ouvriers de chez Peugeot.

2. In la Fabrique de la Haine : contre les politiques sécuritaires et l’apartheid social, L’Esprit Frappeur, 2002. Cet article est également paru, en version plus courte, dans le Monde diplomatique de juin 2002, sous le titre « La troisième génération ouvrière ».

3. On peut se reporter au n° 1 de Le lundi au soleil, recueil de textes et de récits du mouvement des chômeurs, coédité par L’Insomniaque.

4. Pas tous jeunes, j’en conviens, puisque l’un d’entre eux, ingénieur d’une quarantaine d’années se fera virer suite à la création de ce groupe.

5. Cité in Gilda je t’aime, à bas le travail ! de Jean Pierre Barou, La France sauvage, 1975.

6. Danger Travail, A. Gonzales et CP Productions, 2002 (CP productions, 9, rue du Jeu-de-Ballon, 34000 Montpellier).


Jean-Pierre Levaray est l’auteur de Putain d’usine et Après la catastrophe, L’Insomniaque. Disponibles à Publico au prix de 7 euros.





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