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Deux révolutions, sinon rien

Le jeudi 19 décembre 2002.

Discours politicien, verve journalistique, théorie économique, tout concourt à nous présenter la croissance comme le seul remède aux problèmes majeurs qui nous assaillent aujourd’hui. Si elle vient à faiblir, c’est la Bourse qui s’affole, les investisseurs qui paniquent, la confiance des ménages et des marchés financiers qui se trouve entamée… Et réciproquement ! Il faut dare-dare s’attaquer aux obstacles qui la freinent, et s’employer à retrouver le plus vite possible un haut niveau de croissance. En oubliant que le calcul du PNB, chimère d’une richesse fictive, ne permet de mesurer que ce qui se paie sur le marché, que les nuisances sont souvent comptabilisées positivement, et que ladite croissance, au mieux laisse intactes les inégalités de départ des revenus et des patrimoines, au pire les aggrave.

Malheureusement pour les apôtres de l’ultralibéralisme pour qui croissance de la consommation égale accélération des profits, deux livres (auxquels cet article emprunte largement), qui viennent d’être récemment réédités, portent un coup mortel aux prétentions de ces illusionnistes. L’Économique et le vivant de René Passet [1] et La Décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen [2].

L’impasse de l’économie classique

Fondée sur une vision mécaniste réductrice, la science économique dominante assimile le processus économique à un modèle mécanique régipar un principe de conservation et une loi de maximisation. Ce processus économique est pensé comme un processus isolé et indépendant. La dégradation de l’environnement, l’épuisement des ressources naturelles, mais aussi les nombreux dysfonctionnements sociaux mettent en lumière la faillite d’une science économique (tant marxiste que libérale d’ailleurs) qui a posé l’objet de son étude comme fin en soi, et dont certains aspects procèdent d’une croyance aveugle en la technique, et même en l’immortalité de l’homme. D’où le mythe de l’abondance sans conséquences écologiques et sans limites : la croissance industrielle est censée engendrer le développement économique, condition de l’épanouissement humain.

Par des approches complémentaires, les deux auteurs montrent que la reproduction de la sphère économique ne peut plus être pensée indépendamment du milieu qui la porte, la biosphère. Aucun système économique ne peut survivre sans un apport continu d’énergie et de matière. Il s’agit de deux logiques qui s’affrontent, celle de l’économique et celle du vivant : alors que la nature maximise des stocks (la biomasse) à partir d’un flux donné (le rayonnement solaire), l’économie maximise des flux marchands en épuisant des stocks naturels ; alors que la nature obéit à une logique de l’interdépendance et de la circularité (les grands cycles biogéochimiques, la photosynthèse), la décision économique s’appuie sur une relation causale linéaire simple ; alors que les ecosystèmes non perturbés se diversifient, accroissant leur stabilité dans le temps, la gestion humaine, en privilégiant les variétés économiquement performantes, introduit l’uniformisation et l’instabilité.

Une dégradation irréversible

La bioéconomie, science interdisciplinaire qui intègre les dimensions biogéophysiques de l’activité humaine, bouleverse la vision euphorisante de la pensée économique occidentale. On ne peut désormais plus l’ignorer : il n’y a pas de structures matérielles immuables ; notre monde subit une irréversible dégradation physique.Le destin de l’humanité est le même que celui de toute autre espèce, à savoir l’extinction. Le destin ultime de l’univers matériel, soumis à un changement qualitatif inexorable, est le chaos. « Le combat de l’homme pour préserver la nature est un combat en retraite perdu d’avance et on ne peut que différer l’échéance finale », écrit R. Passet. Peu réjouissant ! Les principes de la thermodynamique et les contraintes de la géochimie sont incontournables. Or la loi de l’entropie, deuxième principe de la thermodynamique, énonce que l’ordre d’un système clos de transforme continuellement en désordre. Toutes les formes d’énergie sont graduellement transformées en chaleur, et cette chaleur devient si diffuse que l’homme ne peut plus l’utiliser.

Et, comble de malchance ! Par la civilisation « thermo-industrielle » qu’il a créée, l’homme accélère cette dégradation, le processus économique ne faisant que transformer des ressources naturelles de valeur en déchets.

Si, pendant des millénaires, l’activité productive de l’homme, reposant sur la chasse, la pêche, la cueillette, puis l’agriculture et l’élevage, a globalement respecté l’écosystème naturel, aujourd’hui l’humanité, espèce dominante, compromet la reproduction du milieu qui la porte. La consommation d’énergie par tête représente sans doute le meilleur indice des forces mises en œuvre pour transformer le monde : or elle était de deux à trois mille kilocalories avant l’invention du feu ; elle dépasse aujourd’hui 230000 kilocalories aux États-Unis !

Le développement économique actuel n’est pas soutenable, entre autres parce qu’il puise dans un capital non reproductible. François Schneider, dans un article intitulé « Point d’efficacité sans sobriété » [3], se livre à un calcul éclairant, même s’il est approximatif : « si, pour rétablir la justice à l’horizon 2050, nous devions offrir une consommation par habitant partout équivalente à celle qui prévaut aujourd’hui au Nord, et en supposant que ce dernier se contente du niveau actuel, il nous faudrait disposer d’un espace naturel équivalent à douze planètes » ! Menacer continuellement les régulations de la biosphère revient à faire payer le prix de nos erreurs ou de nos fautes aux générations futures, que seront affectées par nos décisions… sans jamais avoir été consultées. « Chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement, pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d’une baisse du nombre de vies humaines à venir », écrit N. Georgescu-Roegen.

Il n’est plus question de poursuivre une concentration urbaine qui entraîne des dépenses énergétiques gigantesques liées aux transports, au stockage des aliments, à l’évacuation des déchets ; de prolonger le gaspillage par excès de chauffage, de climatisation, de vitesse, d’éclairage ; de maintenir une agriculture hautement mécanisée et lourdement fertilisée qui ne permet l’augmentation des rendements qu’au prix d’un épuisement accru des ressources.

Un clivage s’opère très clairement entre ceux qui acceptent, ou qui revendiquent, une remise en question radicale de l’organisation sociale et ceux qui s’accrochent coûte que coûte à un système qui s’effondre visiblement de plus en plus, empêtré dans ses propres contradictions. Pour les seconds, les tenants de « l’écoéconomie », la panacée se trouve dans le recyclage des matériaux et les économies d’énergie. Dépolluons, créons une écotaxe, et tout ira mieux. L’essentiel étant de ne pas perturber le commerce extérieur, de ne pas bousculer les grands équilibres économiques. Le changement… dans la continuité. L’« écologiquement correct ». Certains crient même, pour mieux effaroucher, au retour à la préhistoire, alors que la décroissance matérielle (énergie et matières premières), non seulement ne contrarierait pas mais favoriserait une croissance du temps libre, du bien-être, du relationnel, de l’épanouissement personnel, des services. Les plus pervers ou les plus couards brandissent même la perspective d’une dictature pour imposer les changements importants que nécessiterait une croissance faible !

La réalité est beaucoup plus complexe. S’il n’y a pas d’industrie sans déchets, il n’y a pas non plus de recyclage gratuit en termes énergétiques. Le recyclage n’est ni impossible ni inutile, mais aucune technique ne réussira à éliminer totalement les consommations liées à l’extraction, la transformation, l’utilisation des matières premières minérales nécessaires au mode de production industriel. Les gains d’énergie obtenus par la production de véhicules automobiles plus économes en essence ou l’isolation des logements restent très modestes. Et à quoi serviront de nouveaux carburants verts pour des voitures plus propres si elles sont toujours plus nombreuses (il est prévu, dans le prochain quart de siècle, un doublement du parc automobile mondial) ? Par ailleurs, plus on recycle, plus on donne bonne conscience : sous prétexte qu’on recycle (partiellement) le papier, le volume des dépliants publicitaires ne cesse d’augmenter dans les boîtes à lettres ! Il ne s’agit pas de nier le progrès technique, mais d’en souligner les limites physiques et économiques.

Réduire autant que possible l’épuisement des ressources non renouvelables, améliorer les utilisations directes de l’énergie solaire, la seule source propre et illimitée, non seulement ne suffira pas, mais laissera ces orientations à l’état de vœux pieux si le système capitaliste demeure.

Abolir le capitalisme

R. Passet nous le rappelle sobrement : « la logique du marché ne peut assurer la reproduction du milieu naturel ». Et, décidément entêté, il poursuit ailleurs : « La logique de la sphère financière, totalement déconnectée du réel, assure son emprise sur l’appareil productif et l’oriente selon des impératifs qui n’ont plus rien à voir avec les exigences du développement durable ». La recherche du profit conduit à s’orienter vers les activités qui tirent du milieu le maximum de rendement dans le minimum de temps. Dans la gestion capitaliste, nulle part n’est comptabilisé l’épuisement d’une ressource naturelle ou la dégradation de la ressource humaine. De la même manière qu’il évacue l’homme comme réalité biologique, psychologique et sociale, le marché s’assoit sur les contraintes de la biosphère (rythmes de reconstitution des ressources renouvelables, capacités d’autorégénération du milieu). Remettre l’économique à sa vraie place, celle d’un sous-système dont les finalités restent subordonnées au respect des régulations des systèmes qui l’englobent, exige que l’on sorte du capitalisme.

Scientifique dissident, économiste brillant, N. Georgescu-Roegen est encore plus précis : si l’on veut sauver la planète en mettant en œuvre cette solidarité intergénérationnelle, la croissance économique ne peut se poursuivre ni au taux actuel ni à des taux moins élevés. L’économie stationnaire, la fameuse « croissance zéro » des années soixante-dix, a priori séduisante, n’est pas davantage viable : le simple maintien de notre niveau de vie actuel pérenniserait des prélèvements considérables dans notre patrimoine. La croissance actuelle doit être inversée. La décroissance est désormais inévitable pour assurer un développement réellement durable de l’humanité — « réellement », et non ce concept « tarte à la crème » galvaudé dont se sont emparé tous les démagos, récupérateurs et autres opportunistes, et destiné à n’être qu’un aménagement marginal du libéralisme.

Or le capitalisme a besoin, pour se perpétuer, du renouvellement technique incessant, de nouveaux marchés, d’une croissance continue (supérieure à 3 %, prétendent même certains). Cet argument, à lui seul, devrait suffire à discréditer définitivement le système capitaliste. Et en premier lieu, le complexe militaro-industriel qui engloutit des quantités gigantesques d’énergie, de matières premières et d’argent, et à qui les actes terroristes du 11 septembre 2001 ne manquent pas de donner un nouvel élan, notamment
aux États-Unis. L’une des raisons principales pour lesquelles le capitalisme a besoin d’une croissance forte est que, concentration oblige, il ne peut partager les fruits de cette croissance, et donc pour distribuer quelques miettes supplémentaires aux classes moyennes et pauvres, il est contraint d’accroître sans cesse la taille du gâteau ! On comprend mieux pourquoi certains
s’acharnent, par intérêt ou par bêtise, à affirmer qu’une décroissance serait « politiquement impossible, et socialement inacceptable », et qu’elle engendrerait un « véritable chaos social » : parce qu’elle menace les fondements mêmes d’un capitalisme qu’il faut absolument sauver d’une récession annoncée, voire d’un effondrement qui se rapproche !

Les écologistes qui ont adopté l’économie de marché avec option régulation ont « oublié » que l’histoire de l’humanité est celle de la lutte des classes, et qu’il ne suffira pas de développer les technologies douces, ni même de transformer profondément la politique des transports pour supprimer les rapports de domination et d’exploitation, pour instaurer l’égalité économique et la justice sociale.

Ceux qui, à l’opposé, n’entrevoient que la seule lutte des classes comme moteur de l’histoire ont superbement ignoré les contraintes de la biosphère dont l’homme ne pourra jamais s’affranchir. Aveuglés par l’image d’une nature docile à la volonté de maîtrise de l’homme, ils n’ont pas su ou voulu voir que le développement exponentiel de la technique augmente la vulnérabilité des sociétés humaines en même temps qu’il en intensifie la puissance.

Pour une double révolution

Parce que si l’histoire de l’humanité est effectivement celle de la lutte des classes, premièrement, cette histoire de l’humanité est aussi celle de son adaptation permanente au milieu naturel et de transformation de celui-ci par l’activité économique. Deuxièmement, l’histoire ne se résume pas à celle de l’humanité, mais d’abord à celle des grands équilibres biogéochimiques qui ont précédé l’apparition de l’homme et qui, de toute évidence, lui survivront.

En d’autres termes, parce que la dépendance qui nous lie à la nature est aussi fondamentale que le « contrat social », une vraie conscience révolutionnaire est nécessairement la convergence entre une conscience politique et une conscience écologique. Il s’agit d’accomplir une double révolution. Ce projet ne se réalisera certes pas sans un changement profond des mentalités. Mais à ceux qui persistent à penser que la perspective révolutionnaire est une utopie, il faut répondre qu’il est beaucoup plus utopique, monstrueux, dangereux de croire que la civilisation occidentale fondée, entre autres, sur la propriété privée des moyens de production, va pouvoir maintenir longtemps une croissance dont la fascination tend à rendre l’aliénation de plus en plus indolore. Il serait criminel, à l’égard des générations futures, de s’égarer dans de faux combats. Notre responsabilité est proportionnelle à notre puissance. Mais il faut agir vite parce que la durée de l’espoir d’une révolution féconde ne dépassera pas le franchissement du point de non-retour de la dégradation de la biosphère. S’il ne veut pas laisser le premier rôle aux insectes, l’homme n’a pas d’autre issue que de sortir d’une médiocrité généralisée, pas d’autre choix que celui de l’intelligence.

Jean-Pierre Tertrais, groupe La Commune, Rennes


[1Édité en 1979, et réédité en 1996 par Economica.

[2Paru également en 1979, et réédité en 1995 chez Sang de la terre.

[3Silence, numéro 280.





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