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Indépendance et décolonisation

décembre 1960.

Peut-on être indépendant ? Cette question intéresse au même titre les individus et les collectivités, par exemple les peuples, les nations. Dès que l’homme, en tant qu’être vivant, a accepté de vivre en société, il a par là aliéné son indépendance au sens absolu du terme. Pour nous, libertaires, le droit de vivre en dehors de la société, dans la mesure où nous le pouvons, est inaliénable et sacré. Nous ne reconnaissons ni solidarité nationale, ni solidarité politique, encore moins toute solidarité d’ordre familial ou religieux, les disciplines qu’on veut nous imposer dès la naissance n’ont rien de naturel, d’éternel ou de sacré ; nous savons trop qu’elles servent de support à toutes les formes des injustices et des inégalités sociales. Nous ne connaissons que la solidarité biologique qui nous lie à l’univers et en particulier à notre planète, « Je suis l’homme et rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est étranger. » L’anarchiste fait sien ce vers de Térence.

Telle est notre position de principe, mais en pratique nous pouvons fort bien que dès que nous acceptons — et il n’est guère possible de faire autrement — de participer à la vie commune, par exemple de prendre le train ou l’avion, de toucher un salaire, de manger au restaurant, d’entrer dans un magasin, de vendre, d’acheter, etc., nous signons en fait un contrat et nous nous engageons à en respecter les clauses avec tous les devoirs et aussi tous les droits qu’il comporte. Même une prise au tas suppose nécessairement, donc moralement, une mise au tas.

Disons tout de suite que tout cela est très naturel et facile à comprendre. La vie en société n’est compliquée et obscurcie que par le caprice, l’égoïsme et surtout par l’ignorance et les agissements de la bête ancestrale qui someille au cœur de la majorité des hommes, Jean Giono a probablement raison lorsqu’il dit : « Depuis l’époque du Néanderthal jusqu’à maintenant, nous n’avons pas fait un millimètre. Prenez une société raffinée et mettez ses membres aux prises avec une grande passion, vous les verrez agir exactement comme les brutes de l’Afrique équatoriale […] Même le christianisme n’a rien apporté. C’est ça le gros échec du christianisme. Ça n’a apporté qu’une sorte d’hypocrisie. » (Voir L’Express, numéro du 22 avril). Le fondement de tous les rapports sociaux réside dans l’échange des produits et des services avec tout ce que comporte nécessairement cette opération comme mise en jeu des facultés physiques, intellectuelles et morales des hommes. C’est sous cet angle économique qu’il faut voir les grands problèmes sociaux pour les résoudre dans le sens du progrès et de la paix.

En ce moment, nous assistons à une prise de conscience des peuples et des races opprimées ou peu développées. Le colonialisme est partout battu en brèche, ce qui provoque des déséquilibres politiques et économiques dans le monde, et de graves troubles de toute nature en sont la conséquence. Si l’on veut bien examiner la question dans sa réalité économique qui ne connait pas nos réactions d’ordre sentimental, l’erreur fondamentale des peuples qui se dressent contre leurs exploiteurs saute aux yeux. Ils ne sont pas sur la voie qui concilie l’indépendance possible et réelle avec le bien-être et la liberté.

L’expérience parle : jusqu’à présent, du moins pour les travailleurs, ils ne font que changer de maitres. Toutes ces prétendues révolutions de peuples décolonisés peuvent dans l’ensemble être symbolisées par ces banderoles des devantures de certains établissements sur lesquelles on peut lire : changement de propriétaires ; autrement dit : changement d’exploiteurs. La seule différence, et, pas toujours, c’est que les nouveaux maitres sont de la même race, de la même couleur, de la même religion que celles de leurs sujets. Veut-on des exemples ? En voici ! :

Au Maroc, dans certaines plantations très importantes d’orangers qui ont été abandonnées par leurs propriétaires européens, les salariés étaient nourris, logés — comme, cela va de soi, pouvait être nourri le « bicot » — et ils touchaient en plus un salaire, très réduit bien sur, mais un salaire. Maintenant sous le régime de l’indépendance, les mêmes salariés sont nourris et logés comme avant, mais leur petit pécule quotidien leur a été supprimé. on leur a expliqué que c’était le prix de leur indépendance. Comme chez Sékou-Touré il vaut mieux vivre pauvre mais libre que d’avoir le bien-être dans la servitude !

Jean Fontaine


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