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La CGT et les grèves

Le jeudi 13 novembre 2003.

Il y a deux semaines, nous publiions un texte du groupe anarchosyndicaliste La Sociale qui revenait sur le mouvement de mai-juin. Cet article, il fallait s’y attendre, a provoqué quelques réactions. L’occasion d’avancer ensemble dans notre compréhension des conditions actuelles de l’affrontement de classes [1] !



Il ne s’agit pas de créer une polémique, mais simplement de montrer que du point de vue où l’on se place, les analyses peuvent être bien différentes. Peut-on dire pour autant qu’Untel ou Unetelle est plus anarchiste que l’autre ? Ce débat est stérile et nous devons plutôt tenter d’analyser ce qui a bien marché et ce qui a fait défaut pour avancer ensemble et peut-être essayer d’avoir plus d’impact sur le prochain mouvement qui ne saurait tarder.

Des anarchistes regrettent que la CGT n’ait pas appelé à la grève générale. C’est effectivement, comme l’écrit le groupe La Sociale dans le ML n° 1334 une critique qui peut difficilement s’entendre si on est attaché à ce que les salarié(e)s en lutte décident eux-mêmes de la suite de leur mouvement. Sauf que l’on peut penser qu’appeler à la grève n’est pas la décider, mais affirmer en tant que syndicat que c’est le seul moyen de parvenir à ses fins. Si, je l’avoue, j’ai été en colère le lendemain du 13 mai et le 12 juin de voir que la CGT n’appelait pas à la grève générale, je peux aujourd’hui entendre vos arguments, avec le recul.

Cependant, il ne faudrait pas, soit par manque d’information, soit par un aveuglement de chapelle (que je ne comprendrais pas, venant d’anarchistes) complètement occulter le fait que les dirigeants de la CGT ont, dans plusieurs secteurs et à plusieurs moments, empêché le développement de la grève.

Nous sommes, au groupe de Rouen, salarié(e)s dans divers secteurs, et pour plusieurs d’entre nous, syndiqué(e)s à la CGT, et tous, je pense, pourrions confirmer ce constat.

De la volonté délibérée des cadres de la CGT de freiner la lutte, nous en avons fait, sur Rouen, la triste expérience quasiment tous les jours (sept semaines de grève reconductible pour près de 50 % des enseignants, plus encore pour les remplaçants, et certains emplois-jeunes, et les Havrais, et encore pour les 20 % d’hospitaliers mobilisés).

Forts de nos dernières expériences de grève passées de 95 et 98, et, pour certains d’entre nous, bien d’autres encore, nous nous sommes dès le début organisé(e)s en assemblée générale de secteur, puis en assemblée générale d’agglomération, en comité de grève, puis assemblée générale interprofessionnelle et comité interpro.

Le comité de grève était composé de délégués mandatés révocables de chaque AG de secteur ainsi que d’un représentant de chaque syndicat et n’avait qu’un rôle de coordination. Que peuvent dire les anarchistes contre ce fonctionnement ?

En ce qui concerne le comité interprofessionnel, je rejoins l’analyse du groupe La Sociale, si on considère le fait que les délégués de boîtes (SNCF, chimie, EDF, hôpitaux, etc.) étaient pour l’essentiel des militant(e)s de la LCR — dont nous avons un important groupe sur Rouen —, sa légitimité est beaucoup plus critiquable, tous ne représentant pas forcément un secteur mobilisé. Certain(e)s militant(e)s profitent effectivement du peu d’expérience des autres à prendre la parole, rédiger des comptes-rendus, des tracts, etc. pour se placer systématiquement en avant. Je n’ai moi-même eu de cesse pendant cette grève de répéter que c’était le moment, que chacun pouvait apporter des idées, prendre part aux décisions, se faire mandater, et que l’on ne doit pas compter sur les militant(e)s professionnels. Il faut aussi reconnaître que bien souvent les gens sont paresseux et se disent que puisque d’autres se proposent et qu’en plus ils font cela très bien, pourquoi se forcer ? En effet, ce qui différencie les anarchistes des trotskistes pendant la grève se noue souvent autour des questions de pouvoir. Il est évident que, pour nous, la grève est éducative, on réfléchit à sa place dans le travail, on comprend que l’on peut changer collectivement les choses. Les trotskistes ne s’intéressent pas à cela, ils sont l’avant-garde et ne se préparent pas à l’autogestion, même s’il leur arrive de la prôner pour la forme !

Pour autant, doit-on renoncer à ces structures pendant la grève ? Je ne le pense pas. Car en effet, c’est au sein des AG que se crée une conscience collective, il y a dans le fait d’être en grève reconductible une émulation, une radicalisation des actions et des liens qui se tissent qui ne seront pas remplacés par quelques journées d’action éparses appelées par l’intersyndicale, comme cela a été le cas. Sans vouloir embellir une situation aujourd’hui un peu morose, il s’est créé, pendant cette grève, au sein de ces actions décidées à la base, un véritable sentiment de « résistance » qui sévit toujours dans l’Éducation nationale, ainsi qu’un réseau de relations toujours vivant. Cela, les directions syndicales sont incapables de le créer.

En ce qui concerne l’action de l’intersyndicale sur Rouen, depuis le début de l’année, le conseil CGT, CFDT, FSU, Unsa, et plus tard FO, se réunit et a continué à se réunir pendant la grève. Il n’a fait que suivre les consignes nationales et appeler à des journées sans lendemain, sur la plate-forme très minimale de janvier, voulant poursuivre l’unité avec la CFDT. À part la FSU, l’Unsa, le Sgen, FO-éduc et la CGT-éduc, qui étaient présents dans les deux structures, le conseil intersyndical a depuis le début du mouvement nié la légitimité des assemblées générales et de leurs décisions. De plus, il a toujours refusé la présence de délégué(e)s de SUD, ainsi que celle d’un représentant du comité de grève. Le jeu de la FSU, souhaitant ménager l’une et l’autre structure est apparu un peu flou. Le jeu de la CGT était sans équivoque : les AG n’ont pas de raison d’être, il n’y a pas de grève en dehors des journées nationales d’action, le reste n’est que folklore et agitation.

Une suite de ratés

Le 1er Mai, où la mobilisation a été très importante, les enseignant(e)s appelaient à une AG interpro, souhaitant étendre la grève aux autres secteurs. Les élus CGT ont fait barrage : quand j’ai demandé que cela soit annoncé au micro, je me suis fait jeter « comme une malpropre » ! (voir la revue les Temps maudits, sur le mouvement où un camarade de la CNT de Marseille relate le même événement… Bizarre !)

Une autre fois, nous avons bloqué le pont de Brotonne à 5 000, venus de toute l’académie, l’intersyndicale voulait appeler en même temps à une manif à Rouen et a eu bien du mal à changer l’heure, nous obligeant tout de même à écourter une AG départementale, réunie à Yvetot.

La manif du 13 mai était énorme et regroupait pour la moitié des enseignant(e)s en grève. La CGT a refusé de faire passer le cortège devant le rectorat, comme cela avait été décidé en AG, voulant coûte que coûte « tenir » les décisions du conseil syndical.

Le 23 mai, était décidée en assemblée générale une manif de nuit. Pour sa part, le conseil syndical a appelé à une manif à 17 heures. Résultat : 50 pour la manif de l’après-midi, 2 000 pour la manif de nuit !

Le summum de la brutalité imbécile a été atteint quand un collègue a été sorti manu militari de la réunion du conseil syndical par le secrétaire départemental de la CGT, alors qu’il avait été élu pour représenter le comité de grève, sous prétexte qu’il était à SUD-Éducation !

Pour clore sur ces quelques exemples, fin juin, la CGT, qui ne voulait pas être en reste, a appelé à une AG interprofessionnelle dans la banlieue rouennaise. La salle était quadrillée de part en part de gros bras machos, qui faisaient la claque aux cadres qui intervenaient et huaient toute personne osant appeler à la grève. Si on croyait que les tristes temps du stalinisme étaient révolus : on se trompait !

Le choix pour certain(e)s enseignant(e)s d’être à la CGT, pour être « avec les travailleurs », dans le grand syndicat, ne les a même pas aidés, puisqu’ils n’étaient pas du tout entendus, n’avaient, eux non plus, aucune voix au chapitre, alors qu’ils étaient les personnels les plus mobilisés. Plus d’une fois, nous avons constaté de la défiance envers les enseignant(e)s en lutte, qui seraient des salarié(e)s à part, alors que nous avions fait un énorme effort vers l’interpro avec blocages, distributions de tracts, appel à des actions communes, et revendiquions le retour aux 37 ans et demi pour tous !

Il est évident que la grève reconductible gêne fortement les gros syndicats, en particulier la CGT, parce que là, des AG quotidiennes se tiennent, des décisions sont prises et en plus, les actions sont réussies. Faute de vouloir s’appuyer sur une base très mobilisée, la CGT s’est coupée d’un bon nombre de secteurs en lutte, et une nouvelle fois, a fait la démonstration de son fonctionnement hiérarchisé, anti-démocratique et pour le moins sectaire.

Pour ma part, je pense que l’on doit analyser l’échec de ce mouvement en regard des difficultés pour certains secteurs publics (notamment les transports) et privés à se mobiliser, le manque de volonté des enseignant(e)s à reporter le bac, seule possibilité de blocage, mais également à l’attitude de la CGT.

L’incapacité dans laquelle la gauche se trouvait de proposer une alternative à Raffarin a sûrement joué dans le manque de volonté de la CGT à radicaliser la lutte.

En effet, celle-ci, en voulant rester à la conduite d’un mouvement et en voulant rester crédible auprès du gouvernement, après avoir passé des accords obscurs avec le PS (espérant sûrement encore s’asseoir à la table des négociations), non seulement n’a pas suffisamment mobilisé sa base, mais a constitué le plus souvent un véritable frein à l’extension de la lutte et à la prise en main de celle-ci par les salarié(e)s eux-mêmes.

Œuvrer à la construction d’une alternative syndicale, offensive et autogestionnaire, à l’extérieur des syndicats majoritaires, ou tenter de l’intérieur de radicaliser et imposer des modes de démocratie directe : voilà le boulot des anarchistes !


Virginie Benito est militante du groupe de Rouen de la FA, institutrice, syndiquée à SUD-Éducation.


[1Le texte complet « Retour sur le mouvement social du printemps » — nous l’avions assez nettement réduit, pour des raisons de place — est disponible sur le site de La Sociale : http://perso.wanadoo.fr/anarchosynd... ou sur A-Infos : http://www.ainfos.ca/fr/ainfos04108.html.





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