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Argentine

Les Expériences autogestionnaires

Le jeudi 20 novembre 2003.

Cet article est extrait de Proyectos 19/20, n° 4, mai-juin 2003 (traduction de F. G., assisté de C. L., santelmo@no-log.org).



Horizontaux et autogestionnaires, les MTD (Mouvements de travailleurs sans emploi) de la coordination Anibal-Veron, en plus de lutter pour leurs droits, développent des projets de production et du travail qui rompent avec la logique capitaliste et développent, lentement, de nouvelles relations humaines.

Après les répressions, les persécutions et les morts, après l’usure du temps, le projet perdure. Porté par la conviction de générer de nouvelles formes de relations humaines et de production non basées dans le travail pour un patron, mais dans la tâche autogestionnaire entre compagnons [1]. C’est bien de cela dont il s’agit dans les projets productifs portés par les mouvements de travailleurs sans emploi regroupés dans la coordination Anibal-Veron. Ils remettent en cause dans les faits la séparation entre travail qualifié et travail non qualifié : la répartition des ressources est égalitaire quelles que soient les fonctions des individus. Ce sont des groupes de femmes et d’hommes qui dirent « basta » à la logique du capitaliste qui accumule ses richesses sur l’exploitation de milliers ; elles et ils commencèrent à inverser un processus séculaire. Lentement, elles et ils se réapproprièrent l’usage et la propriété des moyens de production.

Au commencement

Au milieu de rires, de mates (infusion d’herbe typique d’Argentine et d’Uruguay) et d’échanges d’opinions, ces personnes issues de la diaspora générée par l’expulsion massive de travailleurs de l’économie formelle, commencèrent à emprunter un chemin absolument différent de celui qu’elles connaissaient jusqu’alors. Dans la briqueterie du MTD de Lanus, quartier de La Fe (banlieue de Buenos Aires), six hommes tentent de sortir de l’aliénation que génère le fait d’être un simple producteur de biens : Pepe maintenant ne travaille plus dans une fabrique de fertilisants, El Pelado ne vendra plus de soda ni ne collectera plus d’ordures pour une entreprise, Juan ne sera plus employé d’une poste privée. « Je ne sais pas si je retournerai travailler pour un patron, dit Pepe, avant je travaillais bien mais je vivais dans la misère. Je crois que c’est cela le vrai travail, ici, nous nous accomplissons pleinement. » Comment soutenir les projets dans la durée ? Comment les faire grandir ? « Nous ne savons pas encore quel niveau de production nous pouvons atteindre, mais l’idée est de commercialiser une partie à l’extérieur pour parvenir à vendre meilleur marché dans le quartier et que tous les habitants puissent améliorer leurs maisons », répond El Pelado. D’après Juan, il est probable que rapidement les quatre heures quotidiennes qu’ils accomplissent actuellement ne seront plus suffisantes, parce que parfois ils doivent venir la nuit contrôler l’humidité des briques. Pepe, quant à lui, mise beaucoup sur un cours sur l’organisation qu’ils vont commencer : « C’est pour bien maîtriser le thèmes des nombres et leur démontrer que nous sommes capables de vivre sans les 150 pesos des plans » [2]. »

S’investir dans une tâche dont on ne connaît rien et sans patron est loin d’être évident. Pratiquement, tous les membres du projet ont un an de travail en commun. « J’ai commencé à partir de l’assassinat de Dario Santillan. J’étais déjà dans le mouvement mais cela m’a fait venir ici, raconte Pepe. J’ai appris de zéro. Au début, c’était assez dur. Les briques n’avaient pas la résistance suffisante, nous avons demandé de l’aide à l’assemblée de Rocanegra (endroit où se réunissent les MTD de la coordination Anibal-Veron) et elle nous a mis en contact avec un ingénieur qui nous a conseillé sur les matériaux. Nous avons alors commencé à utiliser du sable de carrière et maintenant nous parvenons à la qualité que nous voulions. »

Ici et maintenant

Au MTD de Esteban-Echevarria, formé par les quartiers Montana, El Jagüel, Guillon, Las Colinas et Malvinas (banlieue de Buenos Aires) se développent différents projets tels que l’aide scolaire, la cantine populaire, des ateliers de tissage, de couture, de confection de vêtements, une bibliothèque, des potagers communautaires, des boulangeries mais aussi des ateliers contre les violences familiales. « Les projets productifs se décident lors les assemblées hebdomadaires du quartier. Quelques habitants font des propositions et, si nous voyons tous ensemble que ces projets peuvent fonctionner, on voit qui veut y participer et, à partir de là, on commence à les penser », expliquent Gloria (de Malvinas), Monica (d’El Jagüel) et Paola (de Montana).

« La boulangerie de Malvinas est née des besoins des membres du MTD, elle produit du pain bon marché pour le quartier et pour les compagnons, raconte Gloria. Ce qu’on en tire sert à fournir la cantine populaire ; s’il reste quelque chose, on arrange la maison dans laquelle nous nous trouvons, on le donne à un compagnon qui est dans le besoin ou nous l’utilisons pour acheter quelques médicaments. » Avant d’intégrer El Jagüel, Monica travaillait dans un restaurant communautaire. Maintenant, elle cherche à étendre le mouvement : « Nous voulons intégrer plus de gens, nous voulons un changement social, ce qui se passe, c’est que beaucoup ne nous font pas confiance, pensant que nous sommes des punteros [3]. Il faut être présent et voir qu’il n’y a pas de patron, qu’il n’y a pas de délégué ; ici, nous travaillons tous ensemble. » Paola, qui est arrivée à Montana il y a un an, dit que « cela a un coût de changer, de comprendre et de croire que nous sommes tous égaux et que nous avons une responsabilité : que personne ne doit diriger, que nous devons nous engager et nous prendre en charge. Par chance, depuis peu, les gens s’approchent pour demander qu’est-ce que c’est que ça les MTD et voir si ils peuvent s’intégrer ».

À El Jagüel fonctionne une cantine populaire qui du lundi au vendredi sert un petit déjeuner, un déjeuner et un dîner à 28 enfants, se fournissant avec des aliments que donnent des commerçants, des sacs de nourriture qu’ils exigent du gouvernement, des produits de leurs boulangeries et des légumes de leurs potagers. « Nous nous occupons de la cantine, nous les femmes, mais quand il faut couper le pont [4], les papas maintenant savent qu’ils doivent s’en occuper. Les enfants ne peuvent rester sans manger. » Gloria ajoute : « Ceci est un des effets de changement du mouvement : une lutte pour leurs enfants, et ils voient ce dont il s’agit ; parce que si nous nous rassemblons, nous qui sommes mal, et luttons, nous pouvons changer les choses. Cela t’aide à continuer. » Dans les projets productifs de la Veron on laisse de côté l’individualisme, on renforce l’horizontalité, l’autogestion ; malgré les obstacles, on coopère solidairement, avec des compagnons qui discutent et portent le processus productif sans le besoin d’un patron.

Apprendre en marchant

Vivre le quotidien, mais penser le moyen et long terme. Créer une conscience de liberté, un travail en commun, un partage égalitaire et de la solidarité, construire de nouvelles relations sociales qui puissent porter les projets dans le temps. Cela s’observe entre autres dans le potager et la ferme de Rocanegra dont s’occupent des membres des MTD de Lanus et Solano. « Ce qui est produit dans cette ferme doit être sain, c’est la nourriture de nos enfants et celle des enfants des compagnons, de la même manière qu’on ne peut pas donner n’importe quoi aux poules et aux lapins. Il faut produire de manière saine, nous devons élever des lombrics, produire du fourrage, utiliser des graines saines », propose dans l’assemblée un militant de Solano. Fruit de ce projet, les onze cantines communautaires des MTD de ces deux quartiers sont approvisionnées en légumes, œufs et bientôt en lapins dont la viande sera servie deux fois par semaine dans chaque cantine.

Là se trouve ce qui dérange le pouvoir : la capacité d’expérimentation de travailleurs qui avaient été rejetés par le capital, la possibilité de vivre leurs vies sans représentants qui leur disent quoi, comment, combien et quand produire. Et ainsi l’explique Pablo du MTD de Lanus : « La participation nous impose une rupture avec l’individualisme que promeut le sens commun et que conseillent les punteros politiques. Nous voulons démontrer que nous sommes capables de produire sans que personne ne nous dise comment. Ceci pose problème aux patrons. L’exemple que donnent les travailleuses de Brukman [5], ou des projets comme ceux que nous mettons en avant ici, les préoccupent parce que si les compagnons se rendent compte qu’ils peuvent continuer seuls, ils vont commencer à remettre en question la propriété privée à d’autres niveaux. »

P.


En marge


Ce court texte est une note d’une lettre d’Argentine trouvée sur le site Mondialiste.org

« Ce n’est pas par des spéculations sur la possibilité ou l’impossibilité d’une révolution sociale à venir que les piqueteros ont organisé les conditions de leur lutte contre le capitalisme ; on peut toujours, dans l’abstraction logique d’une analyse sans conséquences pratiques, en prédire avec la même rigueur la défaite ou le succès. Ce que celle-ci devrait tout au moins nous apprendre, c’est que l’action autonome du prolétariat n’est pas décidée ni propagée à volonté par un parti, même si certains essaient bien sûr de faire marcher la classe ouvrière pour leurs propres intérêts, et que toute lutte est un phénomène historique se produisant à un moment donné par la nécessité des conditions sociales. »

Si vous voulez en savoir plus sur les événements et les expériences argentines, vous trouverez une excellente brochure, Argentine, de la paupérisation à l’autonomie, par le groupe Échanges et le mouvement. Disponible également sur le site http://Mondialiste.org ou par correspondance à : Échanges, BP 241, 75866 Paris cedex 18.


[1Compañeros : j’ai choisi de traduire ce terme par « compagnons », j’aurais aussi pu le traduire par « camarades » (ndt).

[2Planes trabajar o jefes y jefas : « contrats » de 20 heures par semaine payés 150 pesos (300 FF) par mois utilisés par les collectivités publiques. Ils furent obtenus grâce à la lutte des piqueteros (chômeurs qui coupent les routes). Les mouvements de piqueteros ont également obtenus la gestion directe d’une partie de ces plans, les bénéficiaires travaillent donc « au service » des mouvements, ce qui d’ailleurs posent quelques problèmes de « clientélisme », surtout dans les mouvements de chômeurs des partis d’extrême gauche (ndt).

[3Punteros : hommes de main du Parti justicialiste (péroniste). Ce parti a développé un clientélisme important, les punteros sont chargés entre autres « d’acheter » des votes, ils sont le maillage d’un véritable système de favoritisme politique que l’on pourrait qualifier de mafieux (à l’image des syndicats d’Al Capone, le principal syndicat argentin, la CGT, est complètement inféodé au péronisme) (ndt).

[4Il s’agit du pont Pueyrredon qui sépare la banlieue de la capitale et que les MTD coupent régulièrement pour leurs exigences, ainsi que tous les 26 du mois pour « jugement et châtiment » des responsables des morts de Dario Santillan et Maxi Kosteki, deux de leurs membres assassinés le 26 juin 2002 sur ce même pont lors d’un piquete (ndt).

[5Fabrique textile de Buenos Aires récupérée par ses ouvrières le 18 décembre 2001. Elles remirent en marche la production de manière autogérée, vécurent deux tentatives d’expulsion mises en échec par la mobilisation populaire. En avril 2003, à 1 h du matin et en pleines vacances de Pâques, une troisième tentative fut la bonne, accompagnée dans les jours qui suivirent d’une brutale répression de 10 000 personnes qui tentèrent de récupérer la fabrique. Après six mois de résistance et de lutte d’un vaste mouvement de soutien, le 31 octobre 2003 (date postérieure à l’écriture de cet article), la mairie de Buenos Aires a voté l’expropriation de la fabrique et sa remise à une coopérative formée par les ouvrières (ndt).





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