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Bolivie

Une Révolution en marche ?

Le jeudi 30 octobre 2003.

La fuite du président Lozada et son remplacement par son vice-président a momentanément mis un terme à la crise aiguë en Bolivie. Ce soulèvement populaire a clairement posé des questions politiques pour trouver une issue à la situation : en posant la question de la propriété collective du gaz contre la privatisation, la renationalisation des hydrocarbures, et en demandant la démission du président. Toutefois, le départ tardif de l’ex-président doit beaucoup au soutien qu’il reçut des élites du pays (Église, chambres de commerce, banques, etc.), et à l’extérieur, des américains et de l’Organisation des États américains (OEA) notamment. Mais alors que les mineurs dont certains armés de dynamite, les indiens en lutte, les paysans cocaleros et bien d’autres secteurs prolétaires des villes opéraient une jonction à travers leurs revendications et donnaient naissance à un mouvement de masse rejoint sur le tard par la classe moyenne, les leaders de l’opposition cherchaient encore à négocier le départ de Lozada au lieu de l’imposer simplement avec la pression de la rue. Evo Morales, grande figure des cocaleros mais de plus en plus contesté par eux, et député du MAS (Mouvement pour le socialisme, présent à l’Assemblée) n’échappa pas à cette attitude. D’autres leaders politiques ont pourtant dû faire machine arrière dans leurs intentions de « représenter » illégitimement les boliviens en colère, sous menace de lynchage. En fait, si l’on note que le syndicat le plus puissant du pays, la Cob (Centrale ouvrière de Bolivie) a appelé tous les secteurs de la société à la mobilisation bien après que ceux ci se soient déjà mis en route, nous pouvons constater que la base bolivienne avait dépassé les mots d’ordre des organisations et des représentants « légitimes ». Les gens en colère ne voulaient pas de représentants professionnels et incontrôlables.

L’autre élément d’importance dans ce tragique épisode de la guerre sociale en Bolivie qui a coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes, abattues par les chiens de garde de l’État bolivien (police, armée), ce fut la réaction massive d’autodéfense contre l’agression institutionnelle et « démocratique ». Si au départ, les 12 et 13 octobre, surtout à El Alto, épicentre des massacres et de la réaction populaire, l’organisation de la défense fut spontanée, elle fût rapidement prise en main et emmenée par les « Juntas Vecinales ». Ces comités, furent créées par la Loi de participation populaire votée lors du premier mandat du président qui a fui. Ces groupements, très répandus à travers tout le pays, sont regroupés à El Alto à travers la Fejuve (Fédération des Juntas Vecinales) qui regroupe quelques 500 comités. Les comités possèdent de nombreuses radios communautaires dans les quartiers, et interviennent dans l’évaluation des besoins des quartiers. La Fejuve, en lien avec la Centrale ouvrière régionale, dirigea la lutte dans les secteurs les plus touchés par la répression en appelant à la constitution de comités d’autodéfense. Dans cette ville, le syndicat Cor, la Fejuve et la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie mirent en place un commandement général communautaire chargé de coordonner la défense contre les agressions meurtrières de l’État. Il y a donc eu là à la fois une remise en cause radicale de la légitimité de l’État, un réflexe massif du corps social pour se défendre de celui ci, et une réappropriation populaire de ces comités, en les adaptant aux nécessités de la lutte du moment, alors qu’ils avaient été créés à l’origine par le pouvoir dans une perspective co-gestionnaire.

Cette terrible situation bolivienne découle d’une longue série de crises sociales et politiques, commencée en 1978 par la grève de la faim des femmes de mineurs en 1978 (qui fit tomber le sanglant dictateur Banzer) jusqu’à la Guerre de l’eau en 2000. Cette fois, ce sont des conflits sectoriels (mineurs, cocaleros, indiens, etc.) sociaux ou ethniques qui se sont fédérés à travers le mécontentement populaire lié à la privatisation du gaz. La situation actuelle peut déboucher à terme sur une réponse autoritaire (coup d’État militaire ou institutionnel, appuyé par l’oligarchie bolivienne), ou une nouvelle forme de démocratie mêlant intérêts d’État et participation populaire du type d’un état confédéral. Autre option : que ces nouvelles formes de pouvoir social soient le début d’une longue série de ruptures avec de fortes agitations, qui déboucheraient sur une radicalisation de la démocratie et la création d’autres mécanismes de participation et d’organisation de la société bolivienne. Dans cette perspective, il est important de dire que la nationalisation du gaz et des hydrocarbures risque d’être synonimes d’étatisation de ces ressources, alors qu’il faut autogérer ces richesses en y associant tout le monde pour définir les orientations générales. Et prioritairement les communautés indigènes dont les territoires abritent ces précieuses ressources. Par ailleurs, en s’inspirant du vécu, il faut constituer des comités de grève et d’autodéfenses, à la base, parmi les ouvriers des villes, les paysans, les cocaleros, les mineurs, etc. et à travers leurs organisations sociales qui doivent se réunir au sein d’une Coordination nationale où des délégués, forcément révocables et interchangeables, représenteraient les comités locaux.

La vigilance sur la situation bolivienne s’impose ; des réseaux chargés de faire circuler l’information populaire et sociale ou de faciliter la riposte en cas d’aggravation des tensions doivent se structurer. Il est certain qu’en Bolivie, l’esprit libertaire des peuples vient d’ouvrir une nouvelle porte.


Rédigé par les relations internationales de la FA avec l’aide de communications de Quilombo Libertario de Bolivia et de Núcleos Anarquistas de Acción (ex-Jeunesses libertaires de Bolivie).





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