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Sciences humaines et sociales, quel avenir ?

de la synergie des SHS et des luttes
Le jeudi 30 octobre 2003.

On le sait, un large pan des sciences humaines et sociales est aujourd’hui menacé de disparition pure et simple, au nom de son inutilité en matière de « rentabilité et de matérialisation » brandie par la « gouvernance » de la recherche scientifique. Seuls seraient sauvegardés des champs de recherche ravalés au rang de technologie socio-économique, de l’ingénierie de contrôle social aux marottes conceptuelles destinées à enjoliver les tristes horizons du « développement durable » ou de « l’altercapitalisme ». Mais cet anathème cache des motivations bien plus profondes que l’impératif de gestion, voire que la simple nécessité politique d’abattre les « forteresses » de la recherche critique.

Ces champs scientifiques aujourd’hui menacés durent pour la plupart leur essor à une double référence, qui se constitua en « noyau » conceptuel des luttes sociales du XXe siècle : le freudisme et le marxisme. Sociologie, anthropologie, linguistique, psychanalyse, histoire, philosophie, politique, économie : l’essentiel de la production des SHS — elle est immense — s’inscrivit dans le mouvement des luttes sociales menées contre le capitalisme industriel puis post-industriel.

Immanquablement, les SHS n’ont décrit qu’un seul objet : le capitalisme et ses effets — y compris par l’étude de sociétés non capitalistes (ou précapitalistes) dans la mesure où l’angle de vue était précisément celui de l’extinction de ces sociétés du fait de la domination capitaliste. Ainsi, on pourra schématiser la sociologie comme s’attachant à l’analyse du travail en mode capitaliste et de ses effets (l’organisation sociale, jusque dans ses symboles et ses rites, qui en découle), l’économie comme attachée à l’analyse du fonctionnement capitalistique. Une large part de ces sciences se positionna donc comme critique à l’égard de leur objet.

Le capitalisme triomphant prétend sonner la fin de leur « règne » comme devant nécessairement accompagner la chute des régimes dits du « socialisme réel » auxquels, selon lui, ces sciences seraient censées devoir leur justification et leur référent. Le mieux qu’elles soient désormais autorisées et astreintes à fournir à la machinerie marchande se réduit à de nouveaux moyens « technoscientifiques » d’oppression, de manipulation, de formatage et de contrôle, en vue d’une productivité toujours mieux huilée. Dans la foulée de leur instrumentalisation ont surgi en leur sein, après 1989, comme autant de champignons après l’averse, de nouvelles « sciences » dûment estampillées « humaines et sociales », comme les « ressources » du même nom : communication, gestion, médiologie, cybernétique, etc.

Ainsi, le laboratoire de sociologie analysant de nouvelles formes du travail (téléperformance, e-business) ne manque pas d’attirer aujourd’hui le management d’entreprise (souvent commanditaire) — mais il est parfaitement hypocrite d’espérer justifier socialement et scientifiquement cette ingénierie triviale en escomptant que l’inspection du travail ou les salariés eux-mêmes se trouvent destinataires heureux et comblés des « valeurs » ainsi créées. Le même laboratoire ne trouvera jamais le moindre subside pour mener une étude sur l’exploitation salariale conduite par les hard discounters de l’alimentaire (Ed, Adli, etc.) et en mènera d’ailleurs d’autant moins que, de toute manière, personne n’a besoin d’une analyse « scientifique » pour savoir que ces entreprises sont — en toute impunité — les têtes de pont de l’offensive esclavagiste en Occident.

Beaucoup, hélas, parmi les chercheurs, cèdent à l’injonction alimentaire de faire œuvre scientifique en se penchant sur « l’objectivité » du boulet qui les entrave. La productivité scientifique suit en cela la règle capitalistique et contribue avec empressement au recul, avec les droits, des connaissances : tant qu’il se consacre à la taxinomie du boulet, le « chercheur » ne cherche pas à en briser la chaîne…

Cerise sur le gâteau médiatique du décervelage haut de gamme : le Nobel 2003 de médecine ne vient-il pas d’être attribué aux derniers perfectionnements apportés à l’imagerie médicale (IRM), autrement dit à la technologie pure, conférant ainsi à celle-ci le « label » jusque-là réservé à la recherche fondamentale ?… Quelle agence de pub eût osé rêver disposer un jour du Nobel pour accroche ?

De même les SHS se voient sommées, sous la contrainte alimentaire, de se muer en sociotechnologie de la domination au pire, du « réformisme structurel » au mieux.

Revendiquer leur « excellence » face aux diktats gouvernementaux est un combat perdu d’avance. Ergoter sur les « valeurs », notamment culturelles et éducatives, dont la recherche publique en SHS serait porteuse au détriment de la recherche privée est argument mort lorsque ledit secteur public prétend simplement se poser en concurrent du secteur privé, dans le même esprit mercantile. Ainsi, entrer dans le « dialogue » avec le pouvoir condamne notre imagination et notre inventivité à l’argument rhétorique, politicien, et à la compromission. Le libéralisme n’est pas qu’un « idiome dominant » qu’on pourrait se croire assez malin pour déjouer. Il est, dans les faits, dictature, oppression et répression.

Pourtant, il est intéressant d’approfondir les raisons de la mise à mort annoncée des SHS, du point de vue de leur épistémologie même et sous l’angle de leur dimension politique, le tout au-delà de la situation critique qu’elles affrontent.

Car tout se passe en réalité « comme si » le capitalisme décrétait que les SHS n’ont plus rien de fondamental à révéler sur « l’Homme », en tant que construction sociale et individu, en tant que collectif et société, en regard du Graal biologique enfin atteint : le séquençage du génome humain. Celui-ci est présenté comme l’ultime réponse, ô combien en puissance d’extases « techno », à toutes les questions (on ne développera pas ici l’absurdité du fantasme « d’innéité définitive », attaché par le battage médiatique au génome, au nom de quoi on s’empresse de confier à la seule intervention « mécanique » de quelques bidouilleurs aux ordres de leurs maîtres la responsabilité d’une évolution de la race humaine : cette guignolade ne vise qu’à conforter l’image d’une toute-puissance quasi magique des patrons du capital afin de mieux y soumettre le quidam terrifié ; elle piétine toute objectivité scientifique véritable, compte tenu de l’ignorance subsistant sur le fonctionnement des processus génétiques et des barrières, créées par nos modes cognitifs eux-mêmes tels qu’ils sont précisément déterminés par l’organisation officielle des savoirs, qui s’opposent probablement aux protocoles d’investigation qu’exigerait ce domaine).

Or, s’il est bien une vérité acquise des SHS, c’est d’une part, en tant qu’humaines et sociales, leur relativité à tout système social organisationnel, lui-même relatif à un certain nombre de rapports de force variables, et d’autre part, en tant que sciences, leur refus de considérer leur objet comme « fini ».

La résistance des SHS, pour sauvegarder leur autonomie face aux ukases délirantes d’un système aux prises avec sa propre clôture, devrait inciter à la plus grande circonspection quant à la viabilité de ce dernier. Car le capitalisme, système clos, a nécessairement besoin d’un être humain « fini ». La « finitude » supposée du génome vient à point constituer la divine révélation. À l’instar du dogme religieux, la gestion sociale capitaliste a besoin du principe que l’être humain est fini, qu’on en a fait le tour et que ne s’ouvrirait, comme ère nouvelle, que celle de bidouillages pitoyables et juteux, pour le bien de troupeaux « pacifiés » et dociles. L’épais jargon « technoscientifique » qui masque ce projet est d’autant plus creux qu’il ne renvoie qu’à la tautologie et à l’autoréférence : le pouvoir pour et par lui-même.

Sa clôture amènera l’effondrement du système. Comme tout absolutisme. Ainsi la toute-puissance du dogme catholique et sa prétention à poser sa « vérité » comme « réel » s’effondrèrent malgré l’acharnement de l’Église pour imposer, les bûchers de l’Inquisition aidant, la finitude et la clôture obsolètes du système ptoléméen.

Car, de deux choses l’une : si l’être humain n’est pas « fini », alors c’est le capitalisme qui l’est. Exactement comme l’était le système de Ptolémée au XVIe siècle.

Il n’y a pas photo : si la survie du système capitaliste exige aujourd’hui de « clore » la connaissance de l’humain, dites-vous bien que ce n’est pas pour des prunes. Cela confère alors une tout autre importance aux sciences humaines et sociales : ce n’est pas pour leur coût ni pour leur potentiel critique que le système cherche à les abattre, mais parce que, par définition même, sur le plan ontologique, elles opposent à sa forclusion la non-clôture de leur objet — l’être humain social.

La contradiction qui leur est adressée par les maîtres à penser de l’offensive de la dernière chance capitaliste obéit bien sûr à la real-politik la plus triviale mais relève surtout de la « pensée magique », de « l’obligation de croyance » qui veut imposer la confusion du vrai et du réel : affirmer que « rien ne nous incite à parier sur la supériorité d’un modèle non capitaliste » revient à dire que « l’Homme social » est rigoureusement accompli dans ce « réel » forclos, entièrement organisé et construit par la répression capitalistique, au profit de son délire de convoitise.

Alors que, pour peu qu’on s’y arrête, au contraire, la précarité d’un tel état des choses, cette forclusion du système sur sa propre existence comme « preuve » de son excellence et légitimité de son exercice ainsi que le vide, logique et symbolique, sur lequel il repose et qu’il est voué à répandre, tout cela autorise d’autant mieux à penser que n’importe quelle organisation sociale non capitaliste, à partir du point historique-anthropologique où les sociétés sont actuellement parvenues (et sans pour autant rejeter les acquis technologiques), sera sans conteste plus « vivable » — entendons par-là au moins quelques millions de morts économisés, puisqu’il est question d’économie — sans développer les questions de bien-être, de liberté, de progrès, etc.

Ceci est non seulement pensable mais envisageable et conceptualisable. En toute raison objective, au regard des mêmes désastres inlassablement répétés par le capitalisme triomphant, et pour peu qu’on ait l’intelligence pas totalement vaincue, assez de goût de vivre et un peu de cœur, on ne peut que parier sur la supériorité d’un système non capitaliste d’organisation sociale (le « socialisme réel », URSS ou Pol Pot, n’étant que l’avatar étatique de l’organisation capitaliste, n’abolissant aucun de ses principes — valeur d’échange, salariat, etc. — et participant du système et de sa clôture).

Je ne veux pas employer ici le terme de « modèle », car une telle organisation ne peut être prédéterminée — et certainement pas par l’actuelle élite scientifique, compte tenu des nombreuses incohérences et impasses auxquelles elle est soumise — quand elle ne s’y soumet pas elle-même avec l’empressement que l’on voit, alors qu’il serait de sa fonction de lutter sans relâche pour l’extension de la connaissance.

Il est bien évident qu’une telle perspective implique forcément que, chercheurs en SHS, nous ne cédions pas à cette idée de « l’Homme fini » sous prétexte que sa connaissance en milieu capitaliste est bouclée. Il est certes aussi évident que de tels champs de recherche, de déconstruction, d’investigation et de prospective n’attireront pas le moindre centime poliment quémandé. Mais il est tout aussi certain que l’ouverture de tels champs, de cette véritable « recherche » au sens strict, non systémique, exploratoire, relançant les sciences humaines et sociales ne peut qu’aller exactement de pair avec le développement des luttes sociales : les nouveaux champs de recherche ne pourront s’ouvrir qu’à proportion de l’organisation des luttes, de l’élargissement de leur front et de leurs champs.

Autrement dit : la recherche en SHS doit devenir « révolutionnaire » ou les SHS disparaître en tant que sciences. La progression de la recherche, dans ce champ au moins (et cela probablement à un très haut niveau de découvertes et de connaissances objectives) est désormais intrinsèquement liée à celle des luttes. Déjà, nombre de travaux menés dans d’effroyables conditions, sociales, matérielles et alimentaires, et officiellement « barrés », portent en eux l’espoir de telles recherches et témoignent de la véritable valeur créatrice de celles-ci — au-delà de tout utilitarisme à court, moyen ou long terme. Le « tour de force » intellectuel que ces défis à la mort lente exigent est, on le sait bien, proprement « inchiffrable » :

« Les travailleurs précaires [de la recherche, NDLR] savent d’expérience ce qu’est le monde du travail puisqu’ils y sont intégrés parfois de façon permanente dans des travaux alimentaires afin de gagner leur vie. […] De grandes erreurs théoriques viennent de ce que tant d’intellectuels n’ont pas connu d’autres univers que celui où ils ont été leur vie durant immergés, à l’abri d’une compréhension un peu plus fine des autres univers sociaux […]. La précarité sociale de certains chercheurs en sciences sociales n’a pas seulement des conséquences sociales négatives mais également des conséquences épistémologiques positives. […] Le chercheur peut faire de la nécessité de sa condition sociale vertu épistémologique. […] En effet, cette situation de précarité totale peut avoir des effets salutaires, comme de libérer les cerveaux de ceux qui, se rendant compte que les concessions théoriques ne payent de toute façon pas, peuvent vaquer à leurs problématiques favorites […] : celui qui n’a, de toute façon, pas d’avenir est libéré des contraintes des calculs de rentabilité du travail sociologique ; quand les investissements les plus cyniques ne sont même plus rentables, la liberté théorique n’est plus d’un si haut prix. […] Il convient de ne pas passer sous silence ce qui, dans le plus mauvais des statuts, peut avoir de positif […], jusque dans ses aspects les plus déplaisants. […] Ceci ne revient, en aucune manière, à dire que la souffrance sociale des chercheurs précaires en sciences sociales est bonne pour leur recherche. […] Pourtant, les faits, têtus, sont là et il convient donc, d’une façon tout aussi têtue, […] d’en rendre raison puisque c’est là notre métier [1]. »

Mais cela implique évidemment la réciprocité de la proposition : l’organisation des luttes doit être également « scientifique », c’est-à-dire articulée sur la connaissance et la capacité de production créative, conceptuelle, politique et sociétale, de chacun, et soutenir ses champs de recherche contre leur répression. Autrement dit, cette organisation est auto-organisation réfléchie et délibérée, et non marche « suivie », dans l’émotion collective, derrière un idéal porté par nombre de chefs ou d’« associations » charismatiques toujours empressés de sacrifier leur liberté à l’idolâtrie. L’information, la diffusion des connaissances, la formation intellectuelle sont donc nécessairement un devoir révolutionnaire — bien au-delà des tristes catéchismes de feu « l’Éducation populaire ». Il ne s’agit évidemment pas que les chercheurs s’érigent en « bergers du troupeau », ainsi qu’on en voit déjà les dégâts à l’œuvre parmi les héritiers de Bourdieu, flics savants, autoproclamés et vigilants, de la voie royale du « réformisme » d’Attac [2].

Ce concept d’une synergie des SHS et des luttes sociales, qui seule peut amener une véritable relance de la recherche scientifique à mesure que s’accomplira la révolution anticapitaliste et que « l’homme social » se dépassera lui-même en transformant son milieu, la société, montre clairement que l’aporie, logique et anthropologique, se situe du côté du système actuel — l’impérialisme capitaliste ne pouvant intégrer une telle problématique sans s’auto-détruire —, et non pas du côté de « l’imagination rationnelle » capable d’envisager son abolition. Car celle-ci est envisageable, pour le moins. Et c’est bien le moins que nous puissions faire, en tant que chercheurs en SHS, de l’envisager en toute rigueur, dans sa coïncidence obligée avec la nécessaire sauvegarde du principe même qui fonde ces sciences.

N’en déplaise aux nouveaux clercs empressés de grossir les rangs de la nouvelle Inquisition, les « sciences mortes » ne sont pas du côté que l’intérêt capitaliste nous incite à le croire. Et, pour ma part, je ne crois pas, et ne croirai jamais, que l’humanité s’arrête au capitalisme et sa science à la technologie — sauf à en mourir. Car il est très probable au contraire que l’humanité soit en train de parvenir au point où briser la coquille capitaliste est le passage obligé pour « naître » à un autre stade d’expression collective et à de nouveaux modes de développement — sociaux, culturels, politiques, scientifiques… « naissance » qui est un impératif de survie — pour reprendre Arendt : « Si nous ne transformons pas le monde, ils le détruiront. »

Le chantier à ouvrir est immense — à la mesure des luttes à mener.

Il nous reste à en forger, à en prendre et à en répandre les moyens.

Anne Vernet


[1Pierre Verdrager, « Les passagers clandestins de l’université française » paru dans la revue (Carnets de bord}, n° 4, décembre 2002.

[2Qu’on ne voit aucune allégeance, dans le lien de nécessité que j’établis entre la progression de la recherche en SHS (fondamentale et non instrumentale) et les luttes sociales, à la compromission bourdieusienne dramatisant « la misère du monde » pour faire passer l’épaisse couleuvre que le maître, si gourmand d’honneurs, dut avaler. Que Bourdieu ait pu produire et imposer, sans soulever d’opposition véritable et ce grâce à la molle et constante déploration qu’il en fit lui-même, son abjecte sociologie de « l’immanence fatale » de l’ordre et de la hiérarchie capitalistes prouve à quel degré d’incohérence, de confusion et de domestication intellectuelle une certaine élite de la recherche est parvenue. À mettre au rang des dégâts post-modernes…





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