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Retraites

La Contre-réforme

juillet 2003.

La première manche du conflit s’achève. Des millions de salariés ont fait la preuve de leur détermination à se battre et à s’opposer à l’attaque sans précédent du gouvernement Raffarin contre le régime des retraites. Lors du cirque parlementaire, l’examen des articles du projet de loi par les députés à l’Assemblée nationale n’a pas fondamentalement changé la donne. Les sondages indiquent qu’une majorité de Français reste hostile au projet de réforme. Les médias ont largement évoqué la comparaison de ce mouvement avec les grèves de novembre-décembre 1995 qui avait donné lieu à des manifestations pourtant inférieures en nombre. À cette époque, et malgré le slogan mythique « Tous ensemble ! », le pouvoir bourgeois avait délibérément sacrifié le volet consacré précisément à la retraite au nom de la « victoire des syndicats » pour faire passer en catimini une partie économique du plan Juppé (consacré à la réforme du financement de la Sécurité sociale et à l’institution d’un nouvel impôt appliqué à tous les revenus) qui fut, par la suite, parachevé sous le gouvernement Jospin.

Aujourd’hui, le problème est mondial. Tout comme dans les autres pays, le gouvernement Chirac-Raffarin et l’élite du grand capital international (OMC, FMI, Europe) qui se tient derrière lui essayent de faire payer à l’ensemble du prolétariat salarié la crise mondiale de l’économie. À ce stade, une tentative de dresser le bilan de ces événements particulièrement complexes mériterait plus de place ; tout du moins peut-on en tirer quelques observations utiles. Pour l’instant, Jean-Pierre Raffarin a mené son projet de contre-réforme des retraites à l’Assemblée nationale où, grâce à la majorité dont il dispose, et malgré la pluie d’amendements déposés par l’opposition, communistes en tête, le gouvernement ne court pas grand risque. Sous réserve d’un brutal regain de fièvre dans un mouvement social en vacances, la France, après l’Allemagne, l’Italie ou les Pays-Bas, sera entrée, au plus tard dans l’été, dans une ère ultralibérale en matière de retraite. Que retenir de cet acte politique majeur, beaucoup plus symbolique, en termes de destruction sociale, que la réforme Balladur de 1993 ? Sur la forme, une habile stratégie politique. Le gouvernement savait bien que son attaque actuelle sur les retraites allait provoquer d’inévitables réactions chez les travailleurs et travailleuses. C’est la raison pour laquelle il l’a planifiée en fonction des contraintes d’un calendrier précis pour pouvoir faire passer ses projets avec force de loi au meilleur moment pour elle : au début des vacances d’été. Malgré le mécontentement général que suscitera sa contre-réforme en alimentant une remontée de la combativité syndicale, le gouvernement a aussi conscience de ne prendre qu’un minimum de risques, car une large partie du salariat est encore dominée par un sentiment d’impuissance et de résignation… Il entendait également tirer profit du surcroît de désorientation apporté juste auparavant dans les rangs des travailleurs par sa politique d’union nationale face à « la guerre de Bush » en Irak. Ainsi que par la politique « sécuritaire » de Sarkozy qui envahit le champ du social, en criminalisant les actions militantes.

Dans un premier temps, alors que l’union syndicale s’était faite difficilement sur une plate-forme d’accord, le gouvernement a cassé le mouvement social en fermant la négociation et en reculant sur des points mineurs du projet lors de rencontres avec les syndicats « d’accompagnements ». Ceux-ci s’y sont engouffrés moyennant des concessions mineures pour les bas salaires, ou pour ceux qui ont cotisé au maximum en travaillant plus longtemps. Ce scénario est d’ailleurs un brin caricatural. Est-il crédible de voir le syndicat des cadres, la CGC-CFE, se laisser convaincre par les concessions gouvernementales pour les smicards dont il ne prétend nullement défendre les intérêts ? Quant à la CFDT qui, depuis le début, s’est faite le porte-parole des seules revendications précisément accordées par le gouvernement, elle s’est chargée pour cette fois encore (comme Notat en 1995) de jouer le rôle de « syndicat jaune » en « pactisant avec la droite ». De plus, la coïncidence dans le temps de deux réformes aussi lourdes que celle des retraites et celle de la décentralisation de l’Éducation considérée d’abord comme une maladresse s’est transformée en atout pour le gouvernement. Car, en jetant les profs dans la rue, le Premier ministre a dispersé les thèmes de protestation. Petit à petit, le malaise général des profs a pris le pas sur la seule inquiétude à propos des pensions. En reculant sur l’Éducation, comme il l’a fait en repoussant la décentralisation des personnels non enseignants ou encore la loi sur l’université à l’automne, le gouvernement a trouvé des munitions inespérées pour calmer la rue, sans rien avoir à lâcher sur l’essentiel, c’est-à-dire les retraites.

À travers sa position contre la décentralisation, le mouvement actuel se montre encore plus dépendant de l’État. Ressentant la régionalisation comme une crise de l’État-nation républicain, le mouvement, surtout enseignant, se bloque sur des symboles qui ne sont déjà plus des représentations adéquates d’une école qui n’est pas celle des années 1960-1970, celle du passage de l’école de classe à l’école de masse. Est-il pertinent d’avancer que la décentralisation contiendrait un risque d’accroissement de l’inégalité sociale entre, d’un côté, une dévalorisation de l’enseignement ouvrant vers une école à deux vitesses avec un secteur public sacrifié où sévirait la garderie et, de l’autre, le fait que par la régionalisation l’école s’adapterait à l’entreprise ? Dans une Europe où le syndicalisme est menacé par un « assembléisme » ou les travailleurs se détermineront par voie référendaire dans un électoralisme permanent, les organisations syndicales sont de plus en plus soumises à l’épreuve de leur propre limite. Ainsi l’intransigeance du gouvernement et le sentiment d’échec de ce mouvement social construit autour de la mobilisation syndicale signent la victoire de la bourgeoisie, en ouvrant chez nos camarades syndicalisés un débat sur les fondements et la valeur des orientations syndicales des uns et des autres.

Pour ma part, je n’entrerai pas dans ce type d’analyse à chaud qui reste toujours soumise à la rancœur, à la frustration et à sa propre militance partisane.

La chute du mur de Berlin a marqué la fin d’un mouvement ouvrier qui utilisait le bloc de l’Est, comme épouvantail afin d’obtenir des concessions sociales. Dans des conditions historiques où la classe des travailleurs est affaiblie, Raffarin peut casser son image de paternalisme rassurant et se départir de son air patelin pour déclarer : « Ce n’est pas la rue qui gouverne. » Il ne s’agit pas ici d’une gaffe ou d’une maladresse mais de paroles mûrement pesées dans une interview préparée. Dans le même sens, quand on lui a demandé, à lui qui se présentait volontiers depuis un an comme le tenant de la main tendue vers « la France d’en bas », si le gouvernement allait faire un effort pour les bas salaires au lieu d’abaisser le seuil des retraites à 75 % du Smic, sa réponse a été catégorique : « Il n’en est pas question. » Pour finir, le gouvernement a délibérément dévoilé son intention de reculer encore davantage l’âge de la retraite jusqu’en 2020 et même au-delà. Du même coup, il affichait clairement, alors que rien n’obligeait à le faire, que tous les salariés, et non plus seulement les fonctionnaires, étaient impliqués dans la contre-réforme.

La limite de la méthode Raffarin est d’avoir imposé sans débat de fond, un projet préétabli, qui contractualise pour les années à venir les relations entre générations. Autre source d’inquiétude pour les Français, l’avenir même d’une « réforme » inapplicable dont le financement n’est pas assuré. Le ministre des Affaires sociales, François Fillon, lui-même l’a reconnu. L’allongement de la durée de cotisation, épine dorsale de son projet, « représente le tiers du besoin de financement en 2020, chiffré à 15 milliards d’euros ». Il manque donc bien 11 milliards, que le gouvernement espère trouver grâce à une baisse du chômage qui permettrait un transfert des recettes des cotisations Unedic vers l’assurance vieillesse. Une hypothèse possible, vu l’évolution démographique, mais loin d’être acquise puisqu’il faudrait que le taux de chômage passe de 9,3 % aujourd’hui à 4,5 % en 2020, alors que celui-ci augmente déjà ! Dans le cas contraire, il faudrait une nouvelle hausse des cotisations ou une baisse des pensions pour trouver l’argent manquant. Rentrée explosive. Dernière inconnue : comment le pays sortira-t-il de l’épreuve des retraites ? Dès la rentrée se profile un autre dossier, au moins aussi explosif : celui de l’assurance-maladie. Un automne chaud en perspective.

Michel Sahuc


Michel Sahuc est militant de la FA à Montpellier.





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