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L’Université en danger

juillet 2003.

La réforme des universités et la mise en place des nouveaux diplômes L (licence, bac + 3), M (master, bac + 5), D (doctorat, bac + 8), mises sur les rails par Allègre, poursuivies et expérimentées par Lang, vont se généraliser sous Ferry en même temps que l’autonomie des universités va être renforcée avec l’aval d’une majorité de présidents d’université.

Ce sont bien sûr d’abord les étudiants qui vont pâtir de ces réformes et, tout particulièrement, les étudiants issus des milieux populaires.

Rappel de l’architecture du LMD

Le LMD va se mettre en place progressivement pour remplacer les actuels sorties de cycle, à savoir bac + 2 (Deug), bac + 4 (maîtrise), bac + 5 (DEA ou DESS) qui, après une période transitoire, vont disparaître. Les grands perdants seront les étudiants qui connaissaient des difficultés pour obtenir un niveau de bac + 2 et qui devront affronter une année de plus s’ils veulent obtenir un titre universitaire ; les plus pénalisés seront les jeunes qui, pour des raisons financières, hésitent à se lancer dans de longues études. En effet, le risque sera grand, quand on connaît le taux d’échec actuel à l’université, de voir une ou deux années n’être pas validées. Surtout, au moment où les MI-SE sont supprimés pour laisser la place aux assistants d’éducation. Les assistants d’éducation devront travailler 1 600 heures par an soit 35 à 41 heures par semaine selon qu’ils travailleront ou non durant les congés scolaires, pour un salaire équivalent au Smig, c’est-à-dire nettement inférieur à celui des MI-SE. Ces postes ne seront offerts en priorité aux étudiants boursiers qu’à aptitudes égales et, du reste, ils ne permettront pas aux étudiants de financer leurs études, soit qu’un emploi à temps plein, avec 35 ou 41 heures par semaine, sera de fait incompatible avec la poursuite d’études, soit qu’un emploi à mi-temps, rémunéré la moitié du Smig, ne permettra pas aux étudiants de vivre décemment.

Européanisation des cursus

Cette réforme a pour but d’harmoniser les diplômes européens, par exemple la licence s’obtiendra désormais avec 180 crédits « ECTS » (European Credit Transfer System [1]), unité de compte européenne qui permettra de valider la réussite aux épreuves, le master vaudra 120 « crédits » de plus. Sous couvert de favoriser la mobilité des étudiants au niveau des pays européens en permettant par exemple d’additionner les crédits obtenus dans différentes universités françaises ou européennes, c’est la soumission des formations aux lois du marché par la préparation de la main-d’œuvre en fonction des besoins à l’échelle européenne qui est à l’ordre du jour. Toutes les universités françaises devront avoir adopté le LMD d’ici à la rentrée 2005, dans toutes les universités des équipes ont déjà élaboré leur plan de formation dans le cadre du LMD, certaines sont déjà opérationnelles.

Pour Bernard Belloc (Toulouse-I), vice-président de la CPU (conférence des présidents d’université) : « Potentiellement, c’est une révolution qui va faire craquer nos habitudes de partage des territoires et d’organisation de l’année. » Il s’agit surtout de la déréglementation généralisée qui met en cause le caractère national des diplômes et s’inscrit dans une logique de concurrence entre établissements, au moment même où intervient un deuxième volet de la réforme, le renforcement de l’autonomie des universités, fortement soutenu par les présidents des plus grosses universités et où les universités de moins de 15 000 étudiants sont clairement dans le collimateur.

Luc Ferry : « Nos universités sont souvent de petite taille — la moitié d’entre elles ne compte pas plus de 15 000 étudiants — et si la mise en commun des moyens permettait d’aboutir à une diminution de leur nombre, je ne m’y opposerais pas, bien au contraire. » La mutualisation des moyens et la rentabilité sont déjà les maîtres mots à l’université, il est à craindre qu’une plus grande autonomie ne conduise à de graves dérives au travers de l’attribution d’un budget global et de la dévolution du patrimoine immobilier. Le risque est également grand de voir chaque fac se spécialiser en réduisant de fait l’offre de formation dans chaque université, les diplômes évoluant parallèlement en fonction du bassin d’emploi, donc des besoins du patronat, c’est la politique d’aménagement du territoire qui est gravement remise en question en renforçant le déséquilibre entre régions.

Absence de logique scientifique

L’université française est construite autour de disciplines scientifiques, les étudiants devant s’approprier une discipline à partir de laquelle ils élargissent leurs connaissances, or la logique de la réforme repose sur une architecture thématique, sans formation disciplinaire, qui est à l’œuvre dans de nombreux pays européens où la démocratisation de l’enseignement supérieur n’a jamais été véritablement engagée. Il ne s’agit donc que de renforcer l’aspect élitiste de l’université. En effet, les étudiants ayant des difficultés à s’approprier la cohérence générale des formations sont ceux qui aujourd’hui échouent dans notre système (déjà bien peu démocratique), qu’en sera-t-il lorsque les cours seront transformés en crédits capitalisables entre différentes universités, dans le cadre d’une formation qui sera davantage une addition de contenus isolés, et pas forcément complémentaires, et sans les moyens financiers nécessaires à la mobilité ? D’autre part, l’architecture des formations étant en Y, après un tronc commun laissé à l’initiative de chaque université, les voies se sépareront entre formation « recherche » ou « professionnalisante ». Certaines licences donneront accès à un master « recherche » menant au doctorat ; d’autres licences auront pour seule fonction de mener directement à la vie professionnelle, éventuellement ouvrant vers un master professionnalisant, mais interdisant de fait l’entrée à un master « recherche ». Les parcours de certains étudiants issus de milieux plus défavorisés risquent d’être fortement influencés par des choix de rentabilité, diminuant ainsi leurs chances de s’engager dans un doctorat. La réforme induit des choix de filières de plus en plus irréversibles, faisant ainsi porter la responsabilité de ce choix aux individus.

Par ailleurs, la question des DUT et des BTS n’est pas encore tout à fait tranchée, et c’est encore les enfants des classes les plus défavorisées qui peuvent être pénalisés.

Mobilisation à La Rochelle

C’est dans ce contexte de libéralisation du système qu’est intervenue la réforme Fillon sur les retraites, ce qui a conduit à de fortes mobilisations dans l’enseignement supérieur : Montpellier, Perpignan, Toulouse, Rennes, Caen, Le Havre, Jussieu, etc.

Après avoir rappelé le contenu des réformes, il faut maintenant faire un rapide état des lieux dans notre petite université, 6 500 étudiants, largement au-dessous de la barre des 15 000 fixée par le ministre. Paradoxalement, si l’ensemble de ces réformes avait suscité, dès octobre 2002, quelques discussions dans les UFR (unités de formation et de recherche) et à l’IUT, alimenté les débats dans les (rares !) réunions syndicales, elles n’avaient débouché sur aucune mobilisation, pas plus que la suppression du statut d’étudiants-surveillants (disparition des MI-SE) ;c’est plutôt la question des retraites et la contagion du mouvement fort dans le premier et le second degré à La Rochelle et en Charente-Maritime qui ont abouti à une réelle mais marginale prise de conscience. Les temps forts du mouvement ont été peu (pas) suivis avant le 13 mai, où des personnels enseignants et non enseignants ont rejoint la grève. Les AG se sont succédé à l’université, parallèlement à la mobilisation dans les autres secteurs, les stagiaires de l’IUFM, en particulier, ont été un élément moteur de cette mobilisation, la réforme des IUFM, remettant en question l’avenir même de la formation des enseignants. Dès lors, quelques étudiants, syndiqués ou non, se sont organisés et ont pris en charge, dans le cadre d’un comité de grève avec les personnels grévistes, l’organisation de la mobilisation à l’université. Pour dire vrai, le mouvement est resté très minoritaire, environ 500 étudiants et une centaine de personnels, les participations aux AG et aux manifs ainsi qu’aux coordinations ont été régulières mais n’ont jamais permis une mobilisation massive, seuls les examens à l’UFR de lettres ont été repoussés d’une semaine et, bien que conscients des dangers qui guettent les universités, et la nôtre en particulier, tant les personnels que les étudiants ont repris les cours ou passé les examens début juin.

Cependant, une dynamique a été engagée, dont on espère qu’elle nous permettra de rebondir dès le mois de septembre lorsque la réforme sera à nouveau présentée (sans discussions sur le fond, a tenu à préciser Ferry) ; un comité de grève pourra être réactivé ainsi que les liens personnels-étudiants, malgré un certain désenchantement chez ces derniers après la manif du 25, et le refus des organisations syndicales d’appeler à la grève générale. Frustration largement partagée par tous les acteurs de la mobilisation, à La Rochelle et ailleurs.

La question de l’enseignement supérieur et des formations post-bac sera en débat à la Semaine d’été de l’École émancipée à Forcalquier (04) cette année et fera l’objet d’une communication à la rentrée, faisant état de la réflexion de la tendance en la matière.

Claude Braud


Claude Braud est militant de l’École émancipé de Charente-Maritime.

La semaine la plus longue


L’École émancipée tiendra sa Semaine d’été du 8 au 18 juillet à Forcalquier.

L’École émancipée est une tendance intersyndicale rassemblant des militants engagés dans divers syndicats, voire non syndiqués, réunis par la volonté d’impulser un syndicalisme de lutte, démocratique et orienté vers le changement de société. L’Éé se définit comme anti-hiérarchique, anticapitaliste, antimilitariste et anticléricale. École émancipée, c’est aussi une revue syndicale et pédagogique. Nous sommes persuadés que la convergence des différents courants émancipateurs est une nécessité pour permettre d’opposer une alternative à l’exploitation, aux dominations, aux oppressions. C’est pour cela que nous vous invitons à participer à la semaine de l’École émancipée. Nous serions heureux de votre présence dans nos débats.

L’équipe responsable de l’Éé


[1Ce système n’existe encore en l’état dans aucun des pays européens, malgré l’accord conclu entre 29 pays au sommet de Bologne en 1998.





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