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Caterpillar

juillet 2003.

Michel a le vin mauvais. Déjà qu’il boit, en plus il s’emporte souvent. Il vient d’être pris en flagrant délit par son chef d’équipe, dans le vestiaire, complètement ivre. C’est la fois de trop. Il a déjà eu de nombreux avertissements. Ses collègues ont vainement tenté de le raisonner, l’ont parfois caché lorsqu’il était particulièrement bourré, mais là, il est allé trop loin. C’est la lettre recommandée du directeur et la mise à pied avant le renvoi définitif, à la fin du mois.

Dans le coin cuisine de son petit appartement, ce soir, Michel est particulièrement énervé. Il va se retrouver au chômage, lui. Pourtant il a toujours fait son travail, il s’est levé tous les jours pour venir bosser.

Bon, d’accord, il buvait, et alors ?

Maintenant, assis seul à table, il lit et relit la lettre du directeur : « Le salaud ! » Michel boit pour se donner du cœur au ventre. Il boit des bières qui n’éteignent pas cette colère qui monte. Au contraire. « Qu’est-ce que c’est que ce directeur qui me fout dehors, il ne me connaît même pas ! Il ne m’a jamais vu travailler, alors qu’est-ce qu’il peut savoir ? Moi, je le fais mon boulot, alors que lui, planqué dans son bureau… »

Le directeur, il ne l’a vu qu’une fois, il n’y a pas très longtemps, lorsqu’il lui avait annoncé sa première mise à pied. Michel avait dit qu’il essaierait de ne plus boire. « À la bonne heure », avait dit le directeur avec, déjà, un air de se fiche de lui.

Les choses ne peuvent pas en rester là, Michel ne peut pas accepter d’être lourdé sans réagir. Il veut se venger.

Lorsqu’il n’y a plus de canettes de bière, Michel se sert un cognac, suivi d’un autre, puis il se dit que ça suffit. Il est bientôt minuit, il faut passer aux choses sérieuses.

Sortir, ça pourrait le dessaouler. En fait, ça semble pire. Michel sait qu’il est ivre mais ça n’a aucune importance, au contraire : l’alcool l’aide à mettre en œuvre son plan.

Michel prend sa mobylette, court à côté pour la faire démarrer et celle-ci répond comme à chaque fois. Il l’enfourche et, dans la nuit, prend le chemin connu — archiconnu — de l’usine.

Il n’y a presque personne sur la route et c’est tant mieux, parce que Michel ne s’arrête à aucun feu rouge, ni à aucun stop. C’est comme s’il était en mission. Le but qu’il s’est fixé est tout ce qui lui importe désormais.

Il s’approche, longeant maintenant l’immense mur d’enceinte de l’usine qui longe le boulevard industriel. Les panaches nauséabonds de fumées sont encore plus spectaculaires la nuit, menaçants dans l’éclairage orangé. Et puis, il y a le bruit de toutes ces machines, le ronronnement des turbines, le passage des produits dans les tuyauteries ou dans les godets, comme des cris de machines. Ce soir, il y a aussi comme un léger brouillard qui pique la gorge.

Michel passe devant l’entrée principale sans s’arrêter. Le gardien le connaît et le laisserait sans doute passer, mais il pourrait se demander ce qu’il vient faire ici, à cette heure. Il est peut-être ivre, Michel, mais il réfléchit quand même.

Il dépasse les grilles de l’entrée d’une cinquantaine de mètres et arrête enfin sa mobylette qu’il pose le long du mur, prenant soin d’y attacher son antivol. Geste machinal. Ensuite, il se dirige vers cette porte dérobée à laquelle plus personne ne pense.

C’est une vieille porte métallique, totalement rouillée, abandonnée, comme témoin d’un autre temps. Elle semble ne pas avoir servi depuis des années. Pourtant elle s’ouvre sans difficulté. Peut-être grince-t-elle, mais, avec le bruit des machines, ça ne s’entend pas.

Cette porte-là, ils sont peu à l’emprunter. Michel l’utilise lorsqu’il lui manque un paquet de clopes, un casse-croûte ou, surtout, quelque chose à boire. Il file par-là pour se rendre à la Sanac tout à côté. Ni vu ni connu. En franchissant la porte, Michel a une pensée fugace : c’est la dernière fois qu’il passe par-là.

Une fois dans l’usine, Michel se déplace dans les parties sombres pour ne pas être repéré. Mais qui le verrait ? Il n’y a quasiment personne dans l’usine, la nuit. Il n’y a que ceux des ateliers qui surveillent les machines, mais d’après ce qu’il en sait, ils sortent peu de leurs salles de contrôle, et surtout ils ne vont pas là où il se rend. Quant au rondier, ce serait vraiment de la malchance de tomber nez à nez avec lui, alors que l’usine est si vaste.

Même de nuit, même ivre, Michel s’avance sans difficulté dans cet endroit qu’il connaît comme sa poche. Ça fait quand même dix ans qu’il travaille ici. Il se dirige vers les grands hangars, là où on stocke les engrais.

Le hangar n° 4 paraît encore plus immense la nuit, lorsqu’il n’y a personne. L’éclairage des lampes au sodium donne au lieu un aspect irréel. Le bruit est spécial, sourd, pas du tout le même qu’en plein jour, c’est l’engrais qui continue à se déverser sur le tas au fond du hangar, comme une pluie de graviers. Ce n’est pas là où se rend Michel.

Il se dirige, en fait, vers l’endroit où sont garés les Klarks, les tracteurs, les camions et le Caterpillar. C’est ce dernier qu’il est venu chercher : ce chouleur, ce monstre gigantesque aux roues démesurées, qui avec un godet de trois mètres sert à transporter l’engrais par plusieurs tonnes à la fois d’un tas sur un autre, ou vers les ensacheuses pour la manutention.

C’est ça son boulot, à Michel : conducteur d’engins, et en particulier du Caterpillar. Des engins comme ça, il en a conduit des tas, et de toutes les tailles, mais le Caterpillar reste son préféré. Lorsqu’il est en haut, dans la cabine, aux commandes de ce monstre, il a un sentiment de puissance. Et on veut lui retirer ça !

Michel se hisse sur l’engin, ouvre la porte de la cabine et prend place sur le siège en skaï. La machine n’a pas de secret pour lui et Michel la démarre presque au quart de tour. Le moteur doit chauffer quelque temps, Michel en profite pour redescendre du véhicule et ouvrir en grand les portes du hangar. Lorsqu’il reprend place devant le volant, un gros nuage bleuté de fuel brûlé s’est répandu dans le bâtiment.

Le monstre métallique s’ébranle, et la longue route commence. Ça s’annonce bien, le réservoir est presque plein.

Michel ne prend pas le chemin de l’entrée principale. Ce serait une erreur, même si les barrières ne résisteraient pas : le gardien avertirait les flics. Non, Michel prend à travers le terrain vague, pour rejoindre la ligne SNCF qui traverse l’usine. L’engin est facilement repérable, par sa masse et son bruit, mais Michel préfère ne pas allumer les phares, du coup c’est plus compliqué de se déplacer, même si les quatre roues motrices autorisent de passer dans des chemins chaotiques comme celui qui est emprunté tout de suite. Michel s’aperçoit qu’il passe sur les ruines d’un ancien atelier, démonté il y a peu de temps : il y a des poutrelles de béton et de la ferraille à escalader. Ça passe quand même, mais Michel est secoué comme dans un manège de la foire Saint-Romain.

Arrivé sur la voie de chemin de fer, l’affaire est entendue, il n’y a qu’à la suivre jusqu’à la porte qui doit être restée ouverte. En plus, il n’y a pas de danger : aucun train ne manœuvre la nuit dans ce secteur.

Michel avait raison , la porte sur les voies est restée ouverte : par ici la sortie.

Le chemin est simple. Michel quitte les rails et rejoint la route pour atteindre son but qui est, maintenant on peut vous le dire, la maison du directeur. Michel veut lui bousiller sa maison à grands coups de chouleur. Comme ça il comprendra peut-être.

Michel était passé un jour devant la maison du directeur, c’était Pierrot qui la lui avait montrée. Michel n’en était pas revenu. « Putain ! », avait-il laissé échapper. Il ne croyait pas qu’on pouvait vivre dans une telle maison. C’était autre chose que son meublé au-dessus du bar Le Balto. Une maison moderne — on sentait que l’architecte n’avait pas eu à s’inquiéter du coût — et un jardin immense où la présence d’un jardinier s’imposait. Peut-être y avait-il une bonne et un valet ? pensait Michel. Un monde comme il n’avait pu l’imaginer. Pour lui, c’était juste bon pour la télé, pas pour la vraie vie.

La maison du directeur se situe à une quinzaine de kilomètres de l’usine, sur les hauteurs de Rouen, avec vue imprenable sur la vallée de la Seine, dans un secteur où cohabitent cadres supérieurs, juges, docteurs et autres notabilités. C’est là que Michel veut s’inviter et il y met les formes et les moyens.

Michel est particulièrement énervé ce soir, mais en même temps tout lui semble encore limpide. Il sait ce qu’il fait et il sait ce qu’il a à faire. Le Caterpillar continue sa route, plutôt lentement, toujours tous phares éteints sur les boulevards industriels. L’usine est vite dépassée, suivent les fantômes des bâtiments de l’ancien chantier naval fermé depuis des années, un nuage suffoquant d’un produit qu’une usine profite de la nuit pour délester, et cette vieille usine métallurgique, elle aussi fermée, dans laquelle Michel travaillait jadis. On appelle ça des friches industrielles. Pour Michel, les friches ça lui rappellent la campagne quand il était petit, pas des usines abandonnées.

Et puis c’est Rouen, Michel est moins sûr de lui. Il y a un peu de circulation, il faut faire plus attention. D’autre part, il faut traverser la Seine et il ne va jamais rive droite. C’est plus son monde. Michel engage son Caterpillar sur le pont Guillaume-le-Conquérant et il se retrouve au milieu, ça ne va pas. Des voitures le klaxonnent. « Vos gueules ! » Il faut que Michel se calme et il a du mal à y parvenir. Pourtant, il rejoint la droite et arrive au bout du pont sans encombre. C’est en prenant le boulevard qui contourne le centre ville, qu’il rate son tournant et percute, avec son godet, une voiture en stationnement. En manœuvrant en marche arrière, il percute une autre voiture garée. C’est le début d’une longue série.

Dégagé, le Caterpillar reprend sa route. Michel a chaud d’un seul coup. Rien ne va plus, rien n’est jamais simple. Michel rouspète tout seul dans sa cabine. Au feu rouge, il ne s’arrête pas, une voiture fait crisser ses pneus et évite le véhicule. Plus loin, une pute, encore en faction à cette heure avancée, semble interloquée de voir un tel camion en ville. Michel la voit et ça le fait rire.

C’est quand Michel doit quitter les grands axes pour monter vers les hauteurs de la ville que les choses se compliquent. Le Caterpillar tourne sur sa gauche et c’est là que Michel s’aperçoit que son plan n’était pas aussi précis qu’il le pensait. La rue est étroite et il y a des voitures garées tout du long. Michel arrête l’engin et réfléchit. De toute façon, maintenant, il ne peut plus faire machine arrière et c’est la seule route existante. La machine démarre de nouveau dans un bruit effrayant et la première voiture se voit en partie broyée sous les grosses roues. Le Caterpillar a du mal à avancer, mais Michel arrive à se dégager dans un bruit de moteur surchauffé. Des gens ouvrent volets et fenêtres et assistent interloqués au massacre des voitures. Il y en a qui sortent sur les trottoirs. L’engin continue son avancée et il y a une bonne dizaine de voitures détériorées. Des personnes essaient de se mettre devant l’engin pour l’arrêter, mais reculent au dernier moment lorsqu’ils voient que rien ne peut stopper ce monstre.

Ça ne va plus pour Michel, il sue à grosses gouttes. Il a comme un sentiment d’étouffement. Il ne va pas y arriver. En plus, tout le monde s’est mis contre lui. Et puis, voilà qu’au bout de la rue il voit les gyrophares de deux voitures de flics. Il voudrait reculer, mais c’est pareil : derrière, arrivent des voitures de police.

C’est le piège.

La respiration de Michel s’accélère. Il voudrait être ailleurs. Il ne sait plus quoi faire et continue à rouler. Des flics sortent de leurs voitures, l’un d’eux braque un phare éblouissant dans les yeux de Michel qui, d’un seul coup, ne voit plus rien. Il stoppe le Caterpillar. « Descendez de votre véhicule, les mains en l’air », crie l’un des flics. Michel n’entend rien dans le bruit du moteur et l’excitation, mais il se doute. Il ne veux pas entendre. Il n’est pas allé au bout de sa mission et n’a pas envie de perdre à tous les coups. Alors il continue son chemin, lentement, dans un bruit de plus en plus assourdissant.

C’est lorsque Michel atteint quasiment les voitures aux gyrophares hypnotiques qu’il est contraint d’arrêter tout : les flics ont sorti leurs armes et les braquent sur lui. Michel a encore un peu d’instinct de survie, il lève les bras. Les flics lui crient des mots mais Michel n’entend toujours pas. L’un d’eux s’approche du camion, grimpe sur le marchepied et tente d’ouvrir la portière. Michel ne veut pas que ça se termine ainsi : il y a une grosse clé à molette qui se trouve à sa droite, il s’en empare et menace le flic. Ce dernier saute du Caterpillar et recule. La bavure n’est pas loin. Les flics s’énervent, il y a de la tension de tous côtés, en plus la foule s’approche. Michel, retranché dans sa cabine ne peut plus rien faire, mais il ne veut pas se rendre. L’histoire ne peut pas s’arrêter de cette manière. Pourtant c’est comme ça qu’elle va se terminer.

Michel voit un flic sortir un objet d’une des voitures, il s’approche du Caterpillar et lance l’objet dans sa direction. Le pare-brise éclate en morceaux et la grenade laisse échapper un gaz blanc. Michel ne comprend pas tout de suite ce que c’est mais c’est insupportable, ses yeux le piquent, il ne peut plus respirer. Il est obligé de quitter son engin : il ouvre la porte, se jette dehors et tombe sur le trottoir. Les flics s’approchent, pointent leurs armes. Il est couché par terre et ne veut plus bouger. C’est la fin. Il a mal partout. Il pleure. Il voudrait mourir. Il voudrait être ailleurs, dans un autre monde. Les flics le tirent pour qu’il se relève. Il se laisse faire. C’est comme s’il n’était plus là. Ce n’est pas lui qu’ils emportent dans la voiture qui roule maintenant sirène en action. Michel a encore perdu et ce ne sont pas les mois de prison qui arrangeront sa vie.

Jean-Pierre Levaray


Cette nouvelle est extraite de Classe fantôme, à paraître en octobre aux éditions Le Reflet.





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