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Un Petit bout de chemin en compagnie d’Ascaso et de Durruti

juillet 2003.

Même au mitan de décembre au Mexique il fait toujours beau, et Durruti et Ascaso, pistolet Star au poing, à contre-jour soudain surgissent, il braquent la caisse et crient bien fort : « Haut les mains ! » (en espagnol, bien sûr). Il y a aussi Gregorio Jover qui, d’un revers de manche, récupère vite fait le peu de ferraille resté sur le comptoir comme si les grosses coupures, déjà dans le sac, ne suffisaient pas. « C’est pour faire l’appoint ! » il dit en rigolant, pour décrisper Durruti et Ascaso tandis que leur guimbarde pourrie démarre en crachant ses poumons et les emporte tous les trois vers un joyeux Noël pour le journal du syndicat et des panoplies de Robin des Bois pour les petits morveux des favelas. Nous sommes en 1925, un peu comme aujourd’hui : à Paris, Fréhel — la Reine des apaches ! — chante Du gris, et déjà Buenaventura Durruti, le rebelle, est mon ami.

Quand il m’arrive (pas souvent) de pousser la porte de la Banque populaire Provence & Corse, alors, c’est plus fort que moi, toujours je pense à Durruti et à son pistolet magique. Dans ma tête je crie bien fort : « Manos arriba ! » Mais parce que rien de ce qui m’est naturel ne peut apparaître comme vraiment très dangereux, les paniquards de derrière les guichets, ne reniflant que dalle de louche là-dessous, du coup ne bronchent pas d’un cil et m’accueillent froidement tel n’importe quel quidam dont le compte depuis des lustres est dans les choux. Ainsi je reste planté au beau milieu de la banque, l’air un peu triste avec mon pistolet tirant à blanc dans ma tête et, oubliant tout à fait d’être odieux, je m’entends demander poliment au charançon de service s’il ne voudrait pas, par hasard, me consentir une petite avance, juste pour tenir jusqu’à la prochaine paye et ne pas mourir de faim ni surtout crever de soif avant le trente du mois. Sûr, je reste trop modéré au milieu des furieux et ne manifeste hélas pas, dans mon quotidien, la même impatience révolutionnaire que mon ami Durruti.

J’écoute Fréhel chanter La Gouine en lavant la vaisselle et je me demande si j’aurais marché dans la combine quand, revenu à Paris, il veut trucider Alphonse XIII, Durruti… Vite affranchis des moindres méandres de l’affaire, les flics se jettent alors sur lui tels des bêtes fauves sur un steak-frites et, avec Francisco Ascaso, les voilà pour six mois embastillés ferme du côté de la Santé ! Personnellement je me suis toujours assez bien débrouillé pour n’aller jamais en prison (du moins jusqu’à présent) et, croyez-moi sur parole, je ne pense pas que j’aurais pris semblable risque seulement pour éliminer de la planète un rejeton royal roulant carrosse officiel sur les Champs-Élysées ; quand même l’intérêt du moment, aussi la satisfaction artistique qu’on pourrait légitimement retirer d’un tel acte créatif. Je lui dis ça à Buenaventura en rigolant et que décidément, non ! jouer les Ravaillac de nos jours ne suffit plus ; nous ne sommes plus en vingt-sept, mon vieux ! Il pique une athlétique colère dans la cuisine Durruti, Fréhel fait couic ! Je casse deux assiettes et trois verres à pied dans l’évier…

Une autre fois — parce que c’est toujours branle-bas et castagne avec lui —, il bondit à la tribune d’un meeting, à Figols, et harangue fiévreusement les mineurs catalans qui aussitôt se révoltent. Nous voici embarqués dans cinq rudes journées de combats, d’une rue l’autre, chausse-trappes et barricades ; attention les yeux ! Fusillades entre gardes civils et ouvriers auxquels se sont joints des soldats retournés par Buenaventura ; proclamation, entre deux mitrailles, du communisme libertaire : abolition de la propriété privée et de l’argent. Ça canarde de toutes parts, nous sommes le 19 janvier 1932 ; on ne sait vraiment plus où on en est !… Moi, « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! » je hurle avec les autres au milieu des pétarades et étincelles ; mais quand même je m’inquiète de ce qu’ils vont penser les gratte-papier de la Banque populaire quand, retour de rêveries, je vais leur siffloter à l’oreille que l’indice CAC 40 n’existe plus et que, désormais, payer son loyer me paraît du dernier superflu… Sans compter que, 32 ! 33 ! 34 !, comme toujours Durruti se retrouve en cellule et moi bien seul, traînant savates à la traque d’un petit potage populaire. À l’Olympia, Fréhel de plus belle continue de chanter Il n’est pas distingué. C’est le triomphe du music-hall !

Drôle d’époque où toutes sortes de gens, parce que la misère est bonne conseillère, se précipitent au ventre des grands magasins et, de rayon en rayon, assouvissent leur fringale de saucisson à l’ail et d’œufs d’esturgeon en tube avec, parfois, quelques difficultés à ingurgiter sans faiblir une boîte de cassoulet froid qui fait ensuite dans l’estomac comme la chute brutale d’un pan de mur sur un terrain vague. C’est en plein printemps, l’apothéose du libre-service et les débuts d’application de la méthode Durruti. Parce que justement, et pas plus tard qu’hier au soir, ma copine me dit comme ça : « Est-ce que tu ne crois pas que, petit à petit et sans trop s’en apercevoir, on est en train de devenir pauvres pour de bon dans cette société truquée ? »

D’abord un peu surpris, c’est en suite de cela que je me suis mis à lui parler de Durruti et aussi qu’on pourrait faire un petit bout de chemin avec lui. Parce que, tu comprends, on ne va pas attendre un improbable au-delà pour se branler bêtement avec les anges. Tout de suite, on a décidé de faire l’amour, remettant au prochain paragraphe la question de savoir ce qu’il adviendrait de nous et de Durruti si, d’aventure, la bourgeoisie et ses pitbulls venaient sérieusement à se rebiffer.

Précisément le prochain paragraphe commence assez mal. Si le style un tantinet anarchique de l’auteur n’est pas illico presto collé au poteau, celui de Durruti si et franco. Au bas des Ramblas, à Barcelone, on dresse à la hâte des barricades, Francisco Ascaso et Buenaventura sillonnent la ville à bord de camions de la CNT, ça sent la poudre, le peuple a rejoint ses postes de combat ; les possédants, paniqués par la victoire du Front populaire et la menace libertaire, viennent partout de lâcher les loups. Il est cinq heures, le 19 juillet 36, le coup d’État a eu lieu, il faut défendre

Barcelone contre les militaires factieux. Ici, place d’Espagne, le régiment Montesa plie bagage face à la contre-offensive ouvrière. Un caporal alors harangue ses camarades qui retournent leurs armes et fusillent les officiers félons. Là, sur le paseo de Gracia, c’est le régiment de Santiago qui est contraint au repli sur le couvent des carmélites. Durruti dirige les combats place de Catalogne ; nous sommes avec Ascaso qui coordonne la lutte de son état-major place d’Arco del Teatro. Partout les mutins cèdent du terrain, la foule envahit la caserne Pedralbes aussitôt rebaptisée Bakounine (vous dire si j’applaudis des deux mains !). Buenaventura donne l’assaut au central téléphonique. Sanglant corps à corps, des dizaines de camarades restent sur le pavé (dont Obregon, secrétaire des groupes anarchistes). À 16 h 30, des troupes loyalistes bombardent le QG des militaires, on me crie dans les oreilles que se constituent partout des comités de soldats et d’ouvriers ; Barcelone, je veux le croire à ce moment-là, est en train de l’emporter sur les fascistes.

Elle bondit d’entre les draps, comme diable d’une boîte d’allumettes, à poil et faisant tournicoter sa petite culotte par-dessus tête, elle hurle : « Hourra ! Hourra ! Hourra ! » Elle trépigne sur le lit en danseuse de flamenco tombée dans un cuveau bourguignon pour le foulage du pinot blanc. Elle croit que tout est fini, que Fréhel sur le pick-up radoteur peut à nouveau nous seriner la Valse des costauds et la Java bleue jusqu’à perpète. Stop ! je crie en faisant crisser le saphir sur toute la largeur du microsillon : travelling arrière !… Résistent encore une poignée de factieux, certains retranchés dans le couvent des carmélites ; « Qu’on y foute le feu ! » Elle s’enflamme en pétroleuse avertie. C’est fait.

Mais quand il s’agit de déloger ceux de la caserne Atarazanas et qu’un groupe de francs-tireurs monte à l’assaut, alors une balle en plein front et Francisco Ascaso, au cœur brûlant de Barcelone, tombe sous le feu des franquistes. Il est fou, dites donc, Durruti ! La douleur. Nous aussi, soudain drôlement abasourdis. Les yeux éraillés d’Ascaso une dernière fois nous regardent, on reste pantelants une seconde sur le rebord du lit, on saisit vite que dans le quotidien d’aujourd’hui on est cernés nous aussi. Face à cette marée humaine les franquistes, terrorisés, hissent le drapeau blanc.

Mais maintenant elle a compris : Saragosse est tombée, de nombreuses autres villes aussi et même Madrid est menacée.

Madrid que bien resiste
mamita mia
los bombardeos
De las bombas se rien
mamita mia
los Madrileños.

À force de rengaines sans cesse ressassées sur le pick up rayé, parfois Fréhel nous ferait presque pleurer.

Elle passe à la va-vite sa petite culotte, enfile un polo et un jean crado, saute dans des mocassins flagadas : on s’en va prendre un remontant au café Les Marronniers, métro Hôtel-de-Ville, le cœur enveloppé de velours noir parce que tout d’un coup, bien qu’à la mi-juillet, il fait comme frisquet. En marchant elle dit : « Tu crois qu’on mourra sans avoir changé le monde ? »

Elle aura donc toujours vingt ans, ma parole ! Je lui dis le 20 novembre 36, à six heures du matin dans Madrid assiégée, la mort de Durruti. Fréhel, tu sais, est enterrée au cimetière des Chiens-Perdus ; Durruti, je ne sais pas, je ne sais plus. Peut-être il est encore vivant.

Alors elle se penche vers moi et me glisse, mon amour, pour l’avenir un attentat dans la poche. On siffle nos deux cafés glacés et on part sans payer.

Pierre Autin-Grenier

Cette nouvelle est extraite de L’Éternité est inutile, Pierre Autin-Grenier, L’Arpenteur, © Gallimard, 2002.

Quelques écrits de Pierre Autin-Grenier

  • Je ne suis pas un héros, récits, L’Arpenteur, 1993, 125 pages, 10,67 euros ;
  • Toute une vie bien ratée, récits, L’Arpenteur, 1997, 170 pages, 12,50 euros ;
  • Toute une vie bien ratée, récits, Folio 3195, 2001, 124 pages, 3 euros ;
  • L’Éternité est inutile, récits, L’Arpenteur, 2002, 170 pages, 12,50 euros.

Disponibles à Publico.


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