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Zapping…

Le jeudi 6 novembre 2003.

Appendus que nous sommes aux images qui s’enfilent à un rythme échevelé, la télé nous use jusqu’à la corde — pour nous pendre. Les mêmes têtes reviennent, qui ne nous reviennent pas : politiciens journalistes experts qui, œil rivé sur sondages, font leur même numéro morose, langue de bois chargée abasourdissant les plus sourds ; artistes chanteurs comédiens philosophes qui, œil rivé sur ventes entrées missions, se font les stakhanovistes de leur propre promotion — et tous ces houleurs (rien qu’un friselis d’écume écumant les mêmes plages) roulent et amassent moult mousse sous la houlette des rouleurs de mécaniques dits « producteurs » qui, œil rivé sur les hormones des PDG, imposent leur loi — rentabilisée à outrance. Certes, une « Planète » « Odyssée » ou « Arte » apportent quelque répit, montrent les voies d’une télévision artiste et intelligente, à la critique fine et fiable, loyale envers le réel, respectueuse de l’homme. Mais le Moloch aux dents longues, à la longue langue pendue, se précipite pour tout laper tout happer de sa lèche alléchée et vorace.

Voici, résistance libertaire spontanée, à méditer et pratiquer : le zapping, comme saut et choc d’images, art et exorcisme. Exorcisme, il canalise et fait circuler, en un vif ping-pong de figures, scènes et événements, les ressentiments, frustrations, envies, rages que suscitent et exacerbent l’étalage et la morgue des fortunes, bonheurs, pouvoirs et triomphes dégorgés à longueur d’émissions. Imaginez — ou plutôt dés-imaginez : un toucher, et l’image s’efface ; au fiat lux, aux spots qui aveuglent, se substitue drapeau noir ou apparition, nouvelle naissance. Zapping-pong, ou la canalyse, sauvage mais désarmante : le temps de ravaler une amère salive. Plus gratifiant, l’art du zapping : pratiquer un couper-coller d’images, agencer des couplages inattendus, tels que se heurtent, s’intriquent, se brouillent des éléments étrangers comme parapluie et machine à coudre surréalistes, et que les images en viennent à se confronter, s’accuser, se critiquer les unes les autres, suscitant étonnement et questionnement — tremplin pour une possible réflexion. Voici, pour illustration, faufilée sur l’actualité, une série, parmi bien d’autres, combinant Muscle, Clameur, Clan et Crâne.

Muscle Gubernator

Sous costume strict et sourire politicien, percent muscles et rictus de Conan le Barbare : c’est Schwarzenegger qui se zappe d’acteur en gouverneur, de Terminator en Gubernator. Des images montrent le jeune Arnold, en pleine euphorie culturiste, exhibant son fastueux blason de fibres striées. Sur fond de fantasmes d’ados, les médias ricanent, les intellos s’envoient des clins d’œil : pauvre démocratie yankee — après Reagan, encore un saltimbanque qui fait le grand saut ! Que vaut donc un tel mépris de la part des riches en esprit et des franchouillards « d’en haut » ? Y’a qu’à voir, simplement, devant notre porte : du soir au matin, sur toutes chaînes confondues, les hommes politiques se ruent, font la roue, jouent leur propre rôle guignolé kitsch, poussent la chansonnette, dansent la gigue, se déculottent devant des animateurs juste culottés qui les titillent et s’en targuent — misère d’une démocratie médiatique en crue débordante. Le Colosse hollywoodien a largement fait ses preuves dans son dur métier (épopées légendaires, duos avec Belushi dans Double Détente, De Vito dans Jumeaux, instit délicat dans Un Flic à la maternelle) : qu’il franchisse le pas politique, c’est dans l’ordre de la showpolitic du jour — peut-être, qui sait, quelque chose comme une preuve par l’absurde.

La môme clame

Zapping — et pong : la montagne de muscle californicatrice (dit-on) et peu causante accouche d’une petite souris noire dont la frêle silhouette se tord dans le cercle aveuglant d’un projecteur. Il est à peine visible, le visage labouré d’amour d’Édith Piaf — mais d’elle monte une clameur à vous arracher tripes et frissons. Amour de tripot ou de bastringue, peut-être, qui nous refile de « la vie en rose » et nous adjure « ne regrette rien ».

Mais le saviez-vous ? « Elle est retrouvée. — Qui ? — L’éternité ». Elle s’appelle Piaf ! « Piaf éternelle » : c’est la clameur qui roule sur tous les écrans, mode « people » parigot ou « artiste » Brooklyn. Campagne pub déchaînée : il y a un coffret de disques à fourguer. Chacun y va, de sa larme, nostalgie ou compassion. Sauf que, chevauchant le quarantième anniversaire de la mort de « la môme Piaf », les médias, piaffant évidemment, veulent se rattraper de n’avoir pas essoré à fond son noir fourreau.

La chanteuse était d’un autre temps, encore un peu réservé, moins vorace — aujourd’hui l’hystérie médiatique la fait cracher, et c’est à qui, sur table de dissection nécrophile, exhibera le morceau de vie le plus palpitant, le plus croustillant…

Le clan s’acclame

Piaf s’avance seule, comme fondue au noir, comme fut désespérément solitaire et commune sa clameur d’amour.

Aujourd’hui, les chanteurs vont par paires, et plus encore par bandes ou clans de dizaine ou vingtaine, prunelles humides, balançant de la hanche, lèvres salivantes multipliées d’autant. Sur une scène océanique balayée par des Gulf Stream de lumière, on se touche, se frotte, se contemple et se congratule, s’énamoure et s’acclame ; on aime en chœur le public auquel on tend vingt micros pour échos — on aime l’humanité entière, puisqu’on chante, unanimisme du cœur, les restos du même nom.

On doit à Coluche, génial saltimbanque, naissance, vie et prospérité des restos du cœur, entreprise aussi vitale qu’improvisée _ n’y avaient guère songé les nombreuses fondations compatissantes et subventionnées. Alors, ciao encore, pathétique pantin, tes restos restent, orateur, mais trop trop sur le cœur gros comme ça des télés, lesquelles, avec la molle complicité des clans du show-biz, s’emploient à œuvrer à leur propre restauration.

Crâne qui cause

Zapping encore _ et s’effacent môme noire, stars en chapelet, Schwarzie. Dernier clip : Palais omnisports de Bercy, salle comble joliment safranée, le dalaï-lama se livre à son sport favori : causer.

À l’ouvrage le cœur tibétain (ce que les Chinois ont laissé), et l’amour, toujours l’amour, non plus clamé ni acclamé mais calmé, cool, glissant à pas lents et feutrés sur velours moquette du bouddhisme universel. Sur luisance du nu crâne-orateur penché affable se focalisent la demande assoiffée et le vague à l’âme de ces milliers d’êtres qui se pressent aux sources et ressources des spiritualités exotiques tarifées pour boire, teintée de jaune zen, rouge révo, ou vert écolo, de la vie à l’eau de rose.

Comment alors fuir ces dérives de l’imaginaire, planter là gourous et icônes autour desquels s’agglutinent les foules adulatrices ? Par chance, octobre nous offrit le nouveau spectacle de Philippe Genty au Théâtre national de Chaillot : Ligne de fuite — et ce furent scènes de retrouvailles de ce qu’il y a de plus réel, surréel et anar en chacun de nous : splendeur abyssale des fantasmes, géométrie rigoureuse, chorégraphies convoquant Beckett, Keaton ou Chaplin pour combiner raideurs et contorsions — et ces deux « choses » fabuleuses à ne pas zapper : mouvante baleine noire formant gisement d’inconscient (comme la blanche de Melville) et Géant à posture et boursouflure bouddhiques (tombé de La Guerre des étoiles) qui, dégonflé, fait place à une épure de lumière.

Roger Dadoun





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