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Israël

Le Camp de la paix

Le jeudi 18 décembre 2003.

Dans le délitement de la société israélienne émerge un mouvement pacifiste important et plein de dignité.



Au milieu du vacarme de la violence, la voix des pacifistes israéliens commence à percer. Ils ne sont pas nombreux, mais ils représentent la seule alternative. Ils se radicalisent et par leur slogan, « Non à l’occupation des territoires Palestiniens ! » ils rejoignent les aspirations d’une grande majorité du peuple palestinien qui tente de survivre tant bien que mal dans les territoires occupés ou assiégés par l’armée israélienne. Ces individualités et ces organisations de paix, qui compte parmi elles les quelques militants libertaires regroupés dans le mouvement Kiboutzim ou dans les universités, souhaitent que la paix permette aux habitants, israélites, arabes et émigrés de vivre en Israël.

L’élément, sans doute déterminant pour les progrès de la « subversion » pacifiste, est la reprise de contact des militants des deux camps, depuis 2002. À la suite les importantes manifestations de décembre 2001 et février 2002 à l’appel de Peace Now, Gush Shalom, Ta’ayush, Yesh Gvul et de la coalition Women for Peace qui a compté, pour la seconde, 15 000 partisans de la paix, ils ont manifesté récemment à Hébron devant les « fous de Dieu » enfermés dans la vieille ville. Face aux injures des colons, ils ont répondu en hébreu et en arabe qu’ils refusaient « de se faire tuer pour eux et [que] tous les colons seront un jour délogés par la force ». En janvier 2002, cinquante-deux officiers réservistes et soldats d’unités de combat de Tsahal cosignent une pétition intitulée « Le courage de refuser ». Ils y indiquent qu’ils ne continueront pas « à combattre au-delà des frontières de 1967 afin de dominer, d’expulser, d’affamer un peuple tout entier ». De fait, le malaise grandit au sein de l’armée, et le sujet n’est plus tabou. Ceux que le lieutenant général Shmuel Giv’on nomme les Refuzniks, de jeunes couards frivoles, sont en réalité ces soldats israéliens qui ont décidé de ne plus obéir. Dans le livre de Ronit Chacham [1], on peut lire divers témoignages, comme celui du simple soldat Herson Chacham : « Nos craintes ne disparaîtront que lorsque nous instaurerons l’égalité entre les peuples et les individus. »

Les Refuzniks sont devenus un des éléments du camp de la paix et leur refus de la double contrainte provoque le respect ; ils récusent d’aller contre la démocratie et l’universel des droits de l’Homme, idéal énoncé par Israël mais bafoué dans les faits. Dans leur démarche, les refuzniks rencontrent des problèmes moraux, des questions politiques, la culture militaire et le féminisme, la question sociale qui recouvre celle de la colonisation. Mais l’armée tente de contre-attaquer face à l’extension du mouvement de refus de la guerre en son sein, et après avoir inondées les rédactions par des contre-pétitions « spontanées » de pseudo porte-parole militaires ou des communications téléphoniques de volontaires soit disant heureux de servir dans les territoires occupés, elle fait courir le bruit que ce mouvement serait l’œuvre d’un groupuscule politique cherchant à déstabiliser le gouvernement israélien. Cette résistance de plus en plus médiatisée commence à faire réagir les opinions publiques, en particulier aux États-Unis où la vision du conflit israélo-palestinien est en train d’apparaître de manière très différente. Ainsi la déclaration des réservistes de l’armée israélienne, contre l’occupation de la Palestine a fait l’objet, en 2002, de la une du New York Times [2] et d’articles dans le Washington Post.

Cette médiatisation a fait boomerang en réussissant à percer dans les médias israéliens, en particulier sur les deux chaînes télé. À la suite de la destruction par l’armée israélienne plusieurs dizaines de maisons à Rafah mettant à la rue plus de deux cents personnes en 2002, la télévision israélienne a pour la première fois émis par la voix de Shulamit Aloni, ancienne ministre de l’Éducation et militante de longue date au sein du mouvement des droits de l’humain et pour la paix, la possibilité que des militaires des forces armées israéliennes pourraient faire l’objet de poursuites pour crime contre l’humanité suite à la destruction d’habitation. Le 25 janvier 2002, sur les deux chaînes de télé israéliennes, furent montrées des soldats qui aiment voir et respirer le sang des terroristes, des humiliations subies par les Palestiniens aux points de contrôle, la mauvaise conscience de soldats embarrassés « qui ne font que suivre les ordres », une mention des enfants morts alors que leurs mères demandaient à pouvoir rejoindre l’hôpital, des situations cachées auparavant… Cela suffit à quelques journaux pour titrer le lendemain : « Nous ne pourrons plus jamais dire : nous ne savions pas ! » Pourtant, il semble bien que les mille cadres de l’armée soient plus préoccupés par la sécurité des militaires israéliens et le taux de réfractaires que par la paix et la solidarité avec le peuple palestinien ou le respect des frontières. Pour les vétérans des militants de la paix, la situation actuelle en rappelle d’autres… Que disent Ilan Pappé, Tanya Reinhardt, Zeev Sternhell ou les militants de Gush Shalom ? « Arrêtez-nous ! Multipliez les pressions !  »

La société israélienne a perdu toute capacité à se réguler. Seules de très fortes pressions peuvent faire bouger cette société. Car jamais les Israéliens ne se libéreront de ce cycle infernal, à moins que le pays ne connaisse un soulèvement populaire comparable à ceux qui se sont produits après la guerre du Kippour ou la guerre du Liban. N’oublions pas que si le gouvernement de Golda Meir est tombé, c’est parce que des réservistes se sont ralliés à un manifestant isolé, Motti Ashkenazi ; et que si l’armée israélienne n’est pas entrée dans Beyrouth, c’est grâce à la virulence d’une contestation populaire qui s’était étendue à tout le pays, et au comportement civique exemplaire du colonel Eli Geva, commandant d’une brigade de blindés.

Michel Sahuc, FA et Collectif anarchosyndicaliste La Sociale, Montpellier.


Erratum

Cet article fait partie d’un texte beaucoup plus long, dont fut tiré celui publié la semaine dernière dans Le Monde libertaire, « La Balkanisation de la société israélienne ». Nous y avions, en l’adaptant, glissé une coquille : Nétanyahou n’est pas ministre des Phynances, mais bien des Finances. Nous prions auteur et lecteurs de nous en excuser, et nous ne laisserons plus le Père Ubu toucher aux machines.

[1Rompre les rangs de Ronit Chacham, Fayard, 2003.





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