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Autour de l’immigration maghrébine

Le jeudi 18 décembre 2003.

Bientôt arrive la trêve des confiseurs, peut- être alors qu’une accalmie nous sera permise sur le front de la manipulation. Et sur toute l’affaire autour du voile : Tariq Ramadan, antisémitisme, amalgame des communautés maghrébine et musulmane, notre laïcité républicaine en danger et tout le tutti quanti.

Difficile de cerner le gars Ramadan en écoutant les médias : antisémite, suppôt de Ben Laden. Un défoulement médiatique rare et suspect. Mais une polémique se déchaîne sur sa participation ou non au FSE. Non, il y a autre chose. Ramadan est invité chez Mermet, écrit dans Le Monde diplomatique. Va falloir se creuser les méninges. Une première réponse peut être : Monsieur Sarko, himself, demande audience à Ramadan à la télé à une heure de grande écoute. En quoi Ramadan dérange-t-il cet homme qui veut être président à la place du président ? En quoi sont-ils sur les mêmes plates-bandes ? Ah, j’y suis : la banlieue, la communauté maghrébine et le culte musulman.

D’un côté, nous avons un religieux musulman qui fait son travail et tente ainsi de faire une place à la religion qu’il défend : un islam modéré mais se souciant peu des lois laïques de l’État français. Il s’appuie fortement sur ces enfants de l’école publique qui choisissent un islam différent de celui de leurs parents, qui lui est archaïque, souvent réduit à des interdits incompris et à une simple obéissance. Au contraire, le leur est un islam « moderne [1] » présentant comme principal intérêt pour ces jeunes croyants de se démarquer à la fois d’une société occidentale qui n’a rien fait pour eux et d’une famille à qui il est temps de dire merde comme tout bon adolescent. Tariq Ramadan a trouvé là un public sur lequel il peut s’appuyer. Il n’a alors de cesse de pointer du doigt tous les dysfonctionnements de la société française responsables des conditions économiques et sociales désastreuses dans la plupart des banlieues. Et, ce faisant, il fait coup double : par son réformisme affiché, il rassure et semble nous protéger de tous les barbus qui gangrènent nos quartiers. Mais aussi beau soit le verbe, il ne peut cacher la finalité : un prosélytisme religieux ardent. Pour seul idéal, un nouvel obscurantisme.

Quant à l’autre, notre ministre présidentiel, il a bien étudié le résultat des élections précédant la formation de son gouvernement. La communauté maghrébine a voté en masse pour la droite. Aujourd’hui, il serait légitime de sa part d’exécrer ce monsieur muscle, tant leurs conditions de vie ont peu changé, voire se sont dégradées. Elle lui garde tout de même sa confiance. C’est qu’en terme de gesticulations, là par contre, notre vizir sait faire. Des pelotons de forces de l’ordre stationnés partout, les jeunes comme cible. Puis, quelques grandes opérations dans telle cité, on fout le souk, on effraie et on tape sur tout le monde : veni, vici, vidi… On filme les actes de bravoure, et la cité d’à côté alors rêve du même sort. Si seulement le cameraman avait filmé autre chose… Au-delà de cette fermeté à des fins théâtrales, Sarko a d’autres sorts dans son sac. Il est devenu Monsieur culte musulman en créant une nouvelle instance cléricale. C’est bidon, c’est une méconnaissance de l’islam, mais ça rassure, ça fait bien et il était temps que l’État ait son mot à dire. Le contrôle social, y a rien de mieux, surtout quand ça peut rapporter des bulletins dans les urnes : l’État fait son boulot, la communauté musulmane croit enfin à une reconnaissance… Chevènement y avait pensé…

Alors quand Tariq Ramadan déboule dans ce cirque, il paraît justifié que Sarko réagisse, et de manière ferme, s’il vous plaît ! Et faut que ça déboulonne, en « prime time » de préférence. Mais, au final, c’est toujours la même ritournelle. D’accord, Ramadan est le vilain Satan et Sarko défend nos libertés. Mais c’est oublier que le religieux s’appuie sur un phénomène social, mineur pour l’instant mais réel et exponentiel, tandis que notre ministre n’a pour lui que des voix électorales. Le plus inquiétant est qu’une fois encore face à une grave réalité sociale il n’y a comme seule réponse que des moulins à vent.

La banlieue n’est pas pour la première fois dans la tourmente de manipulations politiciennes. Au début de son histoire, ce n’était l’affaire que de l’État et de ses travailleurs sociaux. Il s’agissait de circonscrire cette population immigrée socialement et géographiquement — les bidonvilles, puis les banlieues. Le patronat et les gouvernements pensaient réellement réaliste l’idée d’un retour au pays lorsque cette main-d’œuvre n’aurait plus eu d’utilité. Mais au contraire est apparue une jeunesse qui n’a connu de l’immigration que les récits de leurs parents. Et c’est la création de SOS Racisme, première grande manipulation politicienne réalisée par la gauche. Il y a peu, rebelote avec la marche Ni putes ni soumises organisée en 2002 par le biais du réseau des Maisons des potes avec en sous-main le PS. À chaque fois, les questions sont posées, à chaque fois les politiciens tirent l’épingle du jeu. Le MIB reste le principal mouvement en banlieue qui a su se garder des instrumentalisations politiciennes, leur opposant et privilégiant une solidarité sans faille.

L’histoire de l’immigration maghrébine traîne de lourds boulets et ils ne sont peut-être pas pour rien dans la manipulation de cette communauté.

Cette histoire commence inévitablement par la colonisation française et tous les méfaits que nous connaissons et que Frantz Fanon résume ainsi : « Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc. » Les exemples seraient nombreux pour montrer le travail de sape de la France colonisatrice. Au Maroc, « douze » est passé dans le langage commun. C’est que les militaires français filtraient les passants par douzaine aux postes de contrôle. Au nombre « douze », ils pouvaient passer. Pareil pour monter dans le camion qui du bled les amenait directement dans les usines Renault. Maintenant, pour inviter un ami chez soi au Maroc, on dit « douze ldar [2] ».

En quelque sorte, l’immigration a fini d’achever et de déstructurer la communauté maghrébine. Nous mesurons assez mal ce qui a sous-tendu l’acte de migrer pour cette population. Investis sur le sujet, mes neurones n’ont fait qu’un tour pour me rappeler cette copine marocaine venue s’installer en France que j’avais accueillie le temps qu’elle puisse trouver son appart. À la recherche de je-ne-sais-plus-quoi, je rentre dans la chambre et à ma grande stupeur là voilà transformée en salle de prière. Merde, chez moi, dans ma chambre ! Merde, elle, pas religieuse pour un sou, qui n’avait de cesse au Maroc de rêver à notre mode de vie occidental, de le mettre sur un piédestal, d’en faire un nouvel Eldorado… Y’a un truc qui m’a échappé. J’ai mis cet épisode de côté jusqu’à ce qu’on me parle de crise identitaire. Ah, oui, tiens donc.

Pour aller plus loin, je reprends à mon compte des propos de Daniel Calin, professeur de philosophie. L’identité personnelle de chacun se construit par ses sentiments d’appartenance. Nous nous définissons par rapport à des groupes de proximité avec lesquels nous entretenons des relations concrètes (famille, école, voisins, collègues de travail, etc.) et des groupes larges (nationaux, religieux, etc.) avec lesquels le sentiment d’appartenance est plus abstrait, de l’ordre des représentations plus que des fréquentations. Ces repères identitaires peuvent être fondamentalement modifiés par tout changement social important. Et la migration d’un pays à l’autre est une des formes les plus radicales de changement. La crise identitaire pour le migrant est alors inévitable. Sa future installation dans le pays de destination dépend alors de la manière dont il gère cette crise. Et ceci est d’autant plus « vrai pour les immigrés qui viennent de sociétés dans lesquelles les groupes de proximité ont une grande importance et dont l’identité passe par l’inscription concrète dans des systèmes de relations interpersonnelles fortes et quotidiennes [3] ». C’est le cas des migrants maghrébins venant de sociétés « traditionnelles ».

L’arrivée et l’installation en France deviennent alors très rudes, dans les conditions que l’on connaît : migrations des seuls hommes dans un premier temps, bidonvilles, racisme, guerre d’indépendance de l’Algérie et ses conséquences en métropole, etc. Mais s’il est difficile de l’admettre, au vu des réalités inadmissibles de cette migration maghrébine, l’acte de partir doit être conçu comme un choix. D’ailleurs, ce le fut, aussi difficiles qu’aient été les conditions de vie avant le départ : rappelons, comme le montre le documentaire de Yamina Benguigui [4], que la demande d’émigration était bien plus forte que l’offre, et que si certains sont partis, des voisins, des amis ont choisi de rester. Daniel Calin précise : « On ne peut se construire sainement qu’en effectuant des choix, et en les assumant. Il me semble capital pour le rétablissement de la dignité de la personne migrante de restaurer cette notion de choix, en particulier de rétablir l’acte de rupture qu’est la décision migratoire comme un acte volontaire, un choix fort, significatif, un infléchissement volontaire de sa destinée antérieure [5]. »

Sinon, c’est le risque de la victimisation et tous ces corollaires : « La tendance de nombre de migrants à masquer ou dénier ce qu’il y a eu d’acte volontaire dans leur décision d’émigrer est catastrophique pour les enfants. En se victimisant, les parents se dévalorisent aux yeux de leurs enfants, alors que c’est précisément ce choix courageux qui devrait constituer le plus sûr appui à l’affirmation de leur dignité, quelles que soient leurs difficultés par la suite [6]. » Et si l’on rajoute à cela pour les enfants toute la difficulté de se construire en France avec tout ce que cela implique de décalage et de rejet, nous comprenons combien ils sont menacés dans la construction des bases mêmes de leur identité. Le risque de pathologisation est alors énorme chez eux et peut s’aggraver encore aux générations suivantes.

Le réflexe de victimisation a des conséquences désastreuses. En premier lieu, d’entretenir les illusions des futurs émigrants lorsque les immigrés rentrant au pays, par fierté, n’osent pas casser le mythe de l’Eldorado. Accessoirement, c’est tenter de retrouver sa dignité dans les affres du capitalisme et de la société de consommation. La classe ouvrière connaît, et l’immigration maghrébine n’est pas exempte de ce comportement au vu de cette pub SFR spécialement dédicacée aux jeunes beurs. Mais plus encore, se poser comme victime, c’est attendre que justice soit rendue, c’est alors attendre qu’un messie vienne, c’est donc se rendre perméable à toutes manipulations : religieuses avec Tariq Ramadan et politiciennes avec les socialistes ou Sarko.

Aussi, une sale idée, qui traîne encore de nos jours notamment chez les travailleurs sociaux dont je suis, est que l’aide aux migrants en difficulté doit privilégier le renforcement de leur lien à leur culture d’origine. Envoyer dix jeunes banlieusards sur un chantier au bled, par exemple. C’est la double culture ou le multiculturalisme. À mettre à la poubelle. Il faut rappeler combien il est déjà difficile d’assumer une culture, qu’elle est nécessaire pour construire son identité si elle est considérée comme une étape, sinon elle devient très vite une prison dans laquelle on s’enferme. Le droit à la culture d’origine s’oppose avant tout au droit à la rupture, qui lui est l’essence même de la prise en main de sa vie, de sa propre trajectoire assumée.

Plus prosaïquement, c’est de ce droit à l’origine que découlent tous les amalgames. Posé ainsi, ce « droit » permet et incite à confondre aisément les communautés maghrébine et musulmane. Combien de travailleurs sociaux demandent par gentillesse à leurs publics basanés s’ils ont passé un bon ramadan ? Combien d’hôtes se soucient par bienveillance de ne pas servir du porc à table ? « Ah, je ne savais pas que vous aussi vous ne mangiez pas de porc ! » Qu’il est facile de renvoyer l’autre dans sa prison…

Et le voile, me direz-vous ? Je n’ai pas le sentiment qu’une loi changera quoi que ce soit, sauf à entériner officiellement la prise de conscience de nos instances gouvernantes qu’un fait social est apparu. Tariq Ramadan a déjà un train d’avance. Cette loi ou non est une fois encore une élucubration politicienne voulant nous faire croire que ce débat est la solution à tous nos maux.

Au lieu d’élucider le chemin parcouru de cette jeune fille qui un matin, le cœur battant la chamade, entre dans son lycée pour la première fois avec son voile, les médias la dépersonnalisent, en font un symbole non pas en lien avec une réalité, mais bien un symbole de toutes les angoisses sociales que nous projetons sur la banlieue. Cette jeune fille devient alors un monstre hideux, cachant derrière elle une armée d’ombres effrayantes prête à envahir la République. Et rien ne vaut la peur pour gouverner sereinement. Nos gouvernants n’ont donc aucune intention de changer quoi que ce soit. Leur seule préoccupation est de trouver au gré des circonstances politiques de quoi attiser un peu plus le feu.

Depuis le début de la colonisation française au Maghreb jusqu’à aujourd’hui, le prisme le plus étrange est le vocabulaire. Le mot « sauvageon » est commun à ces 173 ans de cette histoire, les « zones de non-droit » rappellent étrangement les zones non contrôlées par l’armée colonisatrice. Je pense sérieusement que nos gouvernants de toujours ont un besoin vital de cette oppression. Elle n’est justifiée, comme bien d’autres, que pour mieux nous tenir en laisse. C’est du même ressort que la nécessité impérieuse des chômeurs pour le monde du travail.

Ainsi, quand les critiques de théâtre parlent de travail de réconciliation dans les pièces de Fellag, ce n’est que pures leurres pour mieux nous endormir. Dans le travail de Fellag, je vois au contraire une déconstruction de l’oppression pour mieux construire nos vies et notre résistance. Réconciliation, intégration ou autres mots accolés ne sont que foutaises pour au mieux nous laisser dans le formol et au pire nous foutre sur la gueule. Fellag parle de la musique chaâbi comme un moyen d’expurger les peines, de transgresser les tabous et d’unir la population. C’est ce qu’il ne cesse de faire. À nous de nous en inspirer pour nos luttes.

François Candebat est militant du groupe Claaaaaash de la FA


[1Moderne dans le sens où cet islam répond à des interrogations actuelles… et ce d’une manière obscurantiste comme toute religion.

[2Expression retranscrite dans une francisation à la con et un souci phonétique approximatif. Elle signifie : « passe à la maison ». « Douze » se conjugue : « douzi » au féminin, « douzou » au pluriel.

[3La Rupture migratoire, intervention de Daniel Calin lors du colloque « Jeunes d’origine immigrée et insertion », organisé par le RPIJ au théâtre de la Villette à Paris le 15 octobre 2002.

[4Mémoires d’immigrés : l’héritage maghrébin, documentaire écrit et réalisé par Yamina Benguigui en 1997.

[5La Rupture migratoire, intervention de Daniel Calin lors du colloque « Jeunes d’origine immigrée et insertion », organisé par le RPIJ au théâtre de la Villette à Paris le 15 octobre 2002.

[6La Rupture migratoire, intervention de Daniel Calin lors du colloque « Jeunes d’origine immigrée et insertion », organisé par le RPIJ au théâtre de la Villette à Paris le 15 octobre 2002.





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