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Sida

Plus rien ne bouge, tout recule

Le jeudi 18 décembre 2003.

La manifestation organisée, comme chaque année avec conviction par Act-Up Paris le 1er décembre 2003, avait pour finalité de rappeler que « tout régresse sauf le sida ». Elle a rassemblé environ un millier de personnes et a été l’occasion de faire un nouveau bilan qui s’assombrit, au fil des ans. En effet, à l’horizon 2004, on dénombre 42 millions d’individus portant le virus dans le monde (dont 29,4 vivent en Afrique), et plus de 8 000 décès sont enregistrés en moyenne, quotidiennement. Ce qui porte le nombre des victimes à 3 millions de personnes, en 2003, un chiffre jamais atteint auparavant.

Aujourd’hui, 42 % de la population séropositive mondiale est féminine et surtout présente en Afrique subéquatoriale. huit fois sur dix, la présence du virus est constatée chez des individus dépistés seulement après que la maladie s’est déclarée. Ce sont désormais les rapports hétérosexuels non protégés, 64 % des nouveaux diagnostics, qui constituent le premier mode de contamination du sida. Du côté des homosexuels, le Baromètre Gay 2002, réalisé auprès de 8 720 hommes, révèle également une autre triste réalité. Quatre-vingt douze % des répondants reconnaissent avoir pratiqué la pénétration anale, avec des partenaires occasionnels au cours des douze derniers mois, et un sur trois admet avoir eu des rapports sexuels, sans préservatif. Un comportement deux fois plus fréquent chez les homos âgés de moins de 25 ans que chez ceux âgés de plus de 45.

Recherche, information, prévention et protection sociale : le degré zéro

Pendant ce temps, les campagnes d’information et de sensibilisation se font de plus en plus rares, tandis que les budgets voués à la recherche et aux traitements en sont réduits à une peau de chagrin. Dans les pays riches, en France par exemple, le gouvernement Raffarin vient d’amputer de 4,2 millions d’euros le budget de l’Agence nationale de recherche contre le sida. Cette politique budgétaire renforce la volonté de l’état à nier le problème du VIH, en gelant les crédits des associations, tout en négligeant la politique de réduction des risques à l’égard des usagers de drogues. Par ailleurs, l’état policier renforce tous les jours les lois de sécurité intérieure, menaçant directement la santé des étranger.e.s et des prostitué.e.s. De plus, il se désengage totalement des impératifs de la lutte contre la progression de la maladie dans les pays en développement.

La prévention se révèle également nulle en France. Ces dernières années n’ont vu fleurir qu’une seule petite campagne de trois spots télévisés. Les aides de prévention aux associations sont gelées et, dernièrement, la municipalité de Strasbourg vient même de refuser la diffusion de préservatifs sur le marché de Noël de la ville, sous prétexte que cela « pourrait choquer les familles ». En revanche, le sida ne semble pas les choquer !

À l’Assemblée, le PS n’a même pas pris la peine de défendre les neuf propositions du groupe interassociatif « Traitements et Recherches » qui demande l’amélioration des droits, de la protection des personnes et de la transparence de la recherche. Elles ont uniquement été relayées par Martine Billard des Verts et seulement quatre amendements ont réussi à passer entre les filets du texte final.

Personne ne se mobilise non plus, en France, autour du maintien de l’AME qui permet le libre accès aux soins et notamment pour les étranger.e.s malades et les sans-papiers. Avec la demande de sa suppression, François Fillon tente d’introduire la notion de préférence nationale… si chère au F. Haine et au MNR. Elle laisse passer également, à coup de déclarations récurrentes et de statistiques tronquées, la notion que les étranger.e.s sans papiers ne sont que des fraudeuses et des fraudeurs.

Cela n’empêche pas Mattéi et Fillon de rivaliser entre l’incompétence et la mauvaise foi, pour recevoir avec mépris les dernières associations de malades, comme Act-Up, Aides ou SOS Homophobie. Dominique Versini, secrétaire d’état, n’hésite pas à intervenir dans un colloque « Sida et exclusion », d’où elle fait violemment expulser des militant.e.s d’Act-Up, tandis qu’elle est elle-même l’organisatrice « testamentaire » du démantèlement de l’AME.

Enfin, la loi sur la « suspension de peine pour raisons médicales graves (dont le VIH), afin de mourir, hors de la prison, dans la dignité », discutée après la libération de Papon, vient d’être remise en question par le Sénat. En effet, l’amendement Zochetto conditionne son application à « l’absence de risques graves de renouvellement de l’infraction ». Et comment un « grand malade » serait-il capable de récidiver ? Je voudrais bien le savoir : cela relèverait du prodige !

L’OMS obligée de compter sur ses propres moyens

Le 1er décembre 2003, l’OMS a lancé une opération pour rendre les antirétroviraux accessibles à 3 millions de malades, d’ici à 2005 (sur les 6 millions de cas urgents) dans les pays très pauvres. L’organisation mobilisera 300 millions de dollars au cours des deux prochaines années, tandis que le coût global de l’opération est estimé à 5,5 milliards de dollars. Pour le reste de la somme, l’Organisation mondiale de la santé travaillera avec des donateurs et des pays en voie de développement… « pour démontrer que l’initiative marche et apporte des bénéfices non seulement en termes de santé, mais également de développement social et économique ».

Cette attitude résignée nous interpelle. D’une part, l’OMS ne fait plus confiance, comme par le passé, à des partenaires issus des pays riches et à des grands laboratoires pharmaceutiques. L’annonce des 150 millions d’euros, promis par Chirac en 2003 au G8, a été réduite à 50 millions dans le projet de loi des finances de 2004. A-t-elle rendue l’Organisation mondiale de la santé enfin sceptique et réaliste ? D’ailleurs, où sont passés les 100 autres millions, se sont-ils perdus (comme tant d’autres) dans les dédales du profit de l’actionnariat ultralibéral ? Pourtant, selon un supplément du Financial Times, paru en décembre 2003 (consacré aux entreprises qui s’impliquent dans la lutte contre le sida), seules la Barclays Bank et la Banque mondiale reconnaissent que « pour l’industrie, le VIH/Sida est un marché rentable ». De plus, un cabinet d’experts cité dans le supplément reconnaît « qu’en 2003, les ventes de médicaments antirétroviraux aux États-Unis ont atteint les 3 milliards de dollars et augmenteront à taux annuel de 20 %, pour atteindre les 10,9 milliards de dollars en 2009 » ! D’ici à ce que le sida devienne la « nouvelle niche financière » et la nouvelle manne des banquiers et des assureurs, en partenariat avec les grands laboratoires…

D’autre part, l’OMS annonce sa volonté de participer au travail sur les questions des génériques et des brevets, auprès de l’OMC. Alors que dans le même temps, la Banque mondiale, principal donateur dans la lutte contre le sida en Afrique, modifie « ses pratiques de manière à relever les défis nouveaux et plus difficiles posés par le sida ». En donnant, par exemple « des subventions par le canal d’ONG locales, plutôt que directement aux gouvernements ». En effet, la BM reconnaît implicitement, par l’intermédiaire d’un journaliste du Financial Times, que « l’espoir que le secteur privé puisse financier une part importante de la lutte contre le sida a largement été déçue ».

Quel courage ou quelle inconscience, de la part de l’Organisation mondiale de la santé, quand on sait avec quelle mauvaise volonté, quelle arrogance et quelle mauvaise foi, les états riches et les grands labos traitent les associations de malades sur ce type de dossier… Mais cet acharnement thérapeutique est tout à l’honneur de l’OMS, voire de la Banque mondiale… On ne demande qu’à voir !

En attendant, 8 000 porteurs et porteuses du virus meurent chaque jour dans le monde, surtout en Afrique, sans soins et sans traitements. Il n’y a rien à rajouter sur ce dossier. Sinon qu’il y a d’un côté de la thune faite sur le dos de ceux qui portent le virus et de l’autre côté, la mort, qui peut rapporter gros aux investisseurs capitalistes. Encore merci aux quelques trop rares copines et copains anars, venus nous soutenir dans ce combat pour la vie et surtout, contre la mort annoncée : Sida, No pasarán !

Patrick Schindler est membre de la commission antipatriarcale de la Fédération anarchiste





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