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En vrac

deux clowns
Le jeudi 18 décembre 2003.

Dans la fougue et la rage, Bérurier Noir avait vécu. Suicidé en 1989 pour ne pas céder à la logique marchande qui minait depuis un moment, alors, la scène alternative hexagonale, le groupe avait fêté sa propre mort avec plus de fougue et plus de rage encore, en donnant trois concerts mémorables à l’Olympia, la salle des « grands », ultime pied de nez au show-biz qui décidément n’aurait pas eu la peau du groupe pour la vendre. C’était digne. C’était honnête.

Depuis, le mouvement punk, s’il a nourri une certaine nostalgie pour la légende bérurière, gardait en mémoire le message laissé, simple et limpide comme un riff de guitare : le punk n’est pas négociable, la révolte en musique n’est pas à vendre. Contre-culture farouchement adversaire du show-business et des pouvoirs, pétillant dans une éternelle ébullition de sons et d’idées, elle restera libre, insoumise, insaisissable et peuplée d’anonymes.

Hélas, et n’en déplaise à Lapalisse, le cadavre n’était pas mort. Depuis la reformation « surprise » des Bérurier Noir, le décès s’est changé en agonie, de celles auxquelles on ne peut assister sans dégoût ni écœurement. La presse bourgeoise, en confirmant la nouvelle, donnait déjà le ton : tout cela resterait convenable, et se passerait début décembre aux Transmusicales de Rennes, foire annuelle parmi tant d’autres où l’on promotionne à la criée. Les Bérus n’étaient pas là par hasard, du reste : ils ont tout de même un DVD à vendre (pratique, d’ailleurs, le DVD : quand on n’a rien de neuf, on peut toujours utiliser ce support, tout nouveau tout beau, pour recycler les vieilleries. Ce que les Bérurier Noir ont fait, sans vergogne). On peut vérifier à la Fnac, l’objet se trouve en tête de gondole, et s’offre même le luxe d’une signalétique maison, habituellement réservée aux grosses pointures. Prêt, donc, à profiter des achats de Noël…

Et puis, on peut imaginer que la troupe s’ennuyait un peu, depuis son auto-dissolution. Avait bien envie de regrimper sur la scène, s’agiter devant des milliers de gens, sentir la ferveur du public, se griser des effets produits sur lui… Ce qu’un pape ou un tribun doit ressentir, en somme. Et puis, allez ! Les Bérus ne sont ni idiots ni sourds. Ils se doutaient bien que leur gloire passée n’était pas retombée, et qu’ils pouvaient compter sur elle pour remplir une grande salle. Je me demande même s’ils n’ont pas toujours plus ou moins lorgné sur la courbe des ventes de leurs albums, histoire de prendre la température…

En tout cas, belle opération. De l’histoire du rock alternatif, on n’aura jamais vu une billetterie écouler sa came avec autant de rapidité. Les plus surpris devaient être les quelques centaines de punks qui se sont retrouvés devant la salle de concert affichée « complet ». Énervés, aussi, de se sentir serrés d’un peu trop près par la police qui redoutait sans doute quelque émeute. Et tout le monde, punks et flics, ont dû rester confondus en entendant les Bérurier Noir eux-mêmes intervenir du haut d’un balcon à l’extérieur de la salle, pour implorer leur infortuné public de ne pas semer le trouble dans les rues. C’est vrai, un peu de tenue, quoi ! On ne s’entend plus chanter « Petit agité », à l’intérieur !

Mais ce qui me stupéfie le plus dans cette histoire, c’est qu’il se soit trouvé plusieurs milliers d’individus a priori sensibles à la philosophie du punk, pour se prosterner devant ces ringards. L’événement puait si fort le frelaté, l’opportunisme, la rock’star, le business, bref toutes ces saloperies que la mouvance punk a toujours dénoncées, qu’il aurait fait fuir n’importe quelle personne douée d’un minimum de conscience. Hé bien non ! Ça a marché, alors… Les Bérus auraient eu tort de se priver de l’aubaine.

Du reste, l’époque est aux reformations et au recyclage des vieux groupes qui n’ont plus grand-chose à dire ni à faire, mais qui parviennent encore à stupéfier leur public. On a bien vu un Elvis Presley virtuel se donner (euh, non, se monnayer) en concert, accompagné en vrai par ses musiciens « d’origine contrôlée ». Blondie, Parabellum, Sex Pistols, Oberkampf, et même les Doors s’y mettent. Puisqu’il y en a qui trouvent le vieux foin savoureux… Allez, hu dia ! troupeau d’rock !

André Sulfide





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