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L’Écriture et l’usine

interview de Jean-Pierre Levaray par Fred
Le jeudi 4 décembre 2003.

Jean-Pierre Levaray, auteur de Putain d’usine, d’Après la catastrophe et de Classe fantôme, était un des auteurs présents lors de la seconde édition du Salon du livre anarchiste. Spécialement dépêché sur place, Fred, petit reporter du Monde libertaire, en a profité pour enregistrer cet entretien.



Le Monde libertaire : Est-ce que tu fais partie de ces gens qui écrivent depuis toujours ?

Jean-Pierre Levaray : Non, je me suis mis à écrire quand j’ai quitté l’école, quand j’ai commencé à travailler. D’abord, je me suis mis à lire, ensuite j’ai fait des fanzines, des journaux de contre-information, j’ai écrit des articles…

M. L. : Comment ça t’es venu, ce goût pour l’écriture ?

J.-P. L : C’est surtout le goût de transmettre, de témoigner. Le fanzine c’était pour faire partager les musiques que j’aime, la contre-information c’était pour dire ce qui se passait, au niveau local. Le dire autrement, à ma sauce.

M. L. : Putain d’usine, ton premier livre, tu l’as écrit en partie la nuit, sur ton lieu de travail. Est-ce que dans ces moments-là tu avais le sentiment de te mettre un peu en retrait, que l’écriture mettait de la distance entre le boulot et toi ?

J.-P. L : Non, c’était tout le contraire : j’étais dans le boulot, vraiment. Et c’est pour ça que c’est assez noir. Mais, maintenant, je ne peux plus écrire à l’usine, je suis surveillé.

M. L. : Par qui ?

J.-P. L : Par mes collègues ! Ils me disent qu’est-ce tu fais, là, t’écris un nouveau bouquin ? Et même si maintenant ils y sont habitués, ça les embête toujours un peu. Donc, j’essaie de ne plus écrire à l’usine, mais ça m’arrive encore : je me planque !

M. L. : À l’époque, ils savaient ce que tu écrivais ?

J.-P. L : Non, ils ne savaient pas que j’écrivais sur le travail, et donc sur eux. Ils m’avaient toujours vu écrire, des tracts pour le syndicat ou autre, donc ils ne se posaient pas de question.

M. L. : Alors, quand le livre est sorti, ça a été une surprise ?

J.-P. L : ça a été plus qu’une surprise… et certains n’étaient pas contents : je les avais trahis, je ne leur avais pas dit que j’écrivais un livre sur eux. Ils m’ont carrément fait la gueule, jusqu’au moment où ils ont lu le livre. Après, ça a été. Ils se retrouvaient dedans.

M. L. : Pas mal de gens qui ont des boulots pénibles écrivent pour eux, tiennent un journal ou ce genre de chose. Est-ce que tu crois que, dans ce cas, l’écriture soulage ?

J.-P. L : On écrit pour se débarrasser de ce qu’il y a de pire dans le boulot et, sur le coup, effectivement, ça fait du bien. Après, quand on relit, ou quand on retravaille les textes parce qu’on a l’intention de les faire connaître aux autres, alors on est dedans. Là, je trouve que l’écriture ça enferme carrément.

M. L. : Est-ce que tu dirais qu’elle débouche sur une prise de conscience par rapport au travail, est-ce qu’elle dévoile certaines choses ?

J.-P. L : Oui, je crois. Avant Putain d’usine, je n’avais pas vraiment conscience de faire partie de la classe ouvrière. Enfin, bon, j’étais dedans, mais je ne m’étais pas rendu compte que j’appartenais à une classe dont on ne parlait plus. C’est d’ailleurs ce qui m’a donné envie d’écrire Classe fantôme.

M. L. : Tu penses que cette prise de conscience, par le biais de l’écriture, rend plus difficile le travail ?

J.-P. L : C’est évident. Mais en ce qui me concerne, le boulot, ça fait déjà longtemps que je ne le supporte plus. C’est de pire en pire et, ça, je ne sais pas si c’est le fait d’avoir écrit sur le sujet, ou bien celui d’être édité. Parce que ma vie a changé, depuis, je rencontre des gens, partout, c’est carrément schizophrénique, j’ai deux vies, enfin… au moins deux vies.

M. L. : Tu as deux vies, mais elles sont liées.

J.-P. L : Oui, elles sont liées par le travail, et c’est ça qui est fou. Je voudrais me détacher du travail mais, en même temps, je ne parle que de ça. Je voudrais arrêter de travailler mais, d’un autre côté, je ne voudrais pas me consacrer qu’à l’écriture. Moi, je ne suis pas trop pour le statut de l’artiste « à part ». J’aime bien que l’artiste, l’écrivain, soit dans la vie sociale.

M. L. : De Putain d’usine à Classe fantôme, on constate un élargissement progressif de ton champ d’investigation. Du témoignage personnel, tu es passé aux portraits.

J.-P. L : Dans Putain d’usine, je pars de moi, de mon ressenti par rapport au travail salarié. Avec Après la catastrophe, je passe à l’industrie chimique, et dans Classe fantôme, je passe à la classe ouvrière. Ça reste lié à moi, dans la mesure où ce sont des portraits de gens que j’ai croisés, des portraits de collègues, même si, à partir d’eux, j’essaie de dresser un tableau plus large. Mais bon… Il y a plus de six millions d’ouvriers en France, je vais pas faire six millions de portraits. Y’a quand même des cons dans le tas…

M. L. : Tu disais tout à l’heure que si tu écrivais c’était d’abord pour témoigner. Est-ce que tu pourrais, malgré tout, écrire sur quelque chose de très éloigné de toi ? Par exemple, un roman sur les cap-horniers au XXe siècle ?

J.-P. L : Peut-être pas sur les cap-horniers… (rires). Non, de toute façon, pour l’instant, je ne me vois pas faire un roman. J’écris à partir de ce que je vis, même si c’est quelque chose que j’ai un peu commencé de dépasser avec Classe fantôme, où je raconte les histoires des autres. Mais je n’en suis pas encore à essayer de faire un roman. Pour écrire, il faut que ça me touche, d’une manière ou d’une autre. Sinon, ça ne m’intéresse pas. Alors, Fécamp, les cap-horniers…

M. L. : Écrire, c’est une chose. Être publié, c’en est une autre. Comment c’est arrivé pour toi ?

J.-P. L : Au départ, j’avais fait un article sur la mort au travail, qui est passé dans pas mal de revues, dans Le Monde libertaire aussi, et les gens m’ont dit : continue. J’ai fini par écrire un livre, que j’ai envoyé à quelques éditeurs, au hasard. Plusieurs m’ont répondu, j’ai choisi L’Insomniaque parce qu’ils étaient sympathiques, et que j’aimais bien la présentation.

M. L. : Il y a plusieurs éditeurs qui t’ont répondu positivement ?

J.-P. L : Oui.

M. L. : Tu vas faire des jaloux…

J.-P. L : Je sais, j’ai du pot, c’est fou… En même temps, ça veut dire que le livre arrivait au bon moment. Il y avait eu Toulouse, et puis on commençait à reparler des ouvriers.

M. L. : Et si tu l’avais proposé trois ou quatre ans avant ?

J.-P. L : Il y a trois ou quatre ans ça ne serait pas passé. Alors qu’aujourd’hui, il y a plein d’éditeurs qui recherchent des témoignages d’ouvriers.

M. L. : Ça va devenir un genre en soi ?

J.-P. L : C’est toujours la même chose. Les éditeurs se disent : « Tiens, là, y’a un créneau. Bon, si ça peut marcher… » Alors, dans le « créneau », il y a des choses très bien, et d’autres… Ce qui ne veut pas dire que les gens qui écrivent dans ce registre ne soient pas sincères. Personnellement, c’est plutôt les maisons d’édition qui me font peur…

M. L. : Quand Putain d’usine sort, et se vend bien, même très bien, tu es surpris ou pas ?

J.-P. L : Forcément, je suis surpris. Je m’étais dit que si ça sortait à 500 exemplaires, ça serait déjà bien : que les gens que je connais le lisent. Ensuite, ça m’a dépassé. Ça m’a mis au premier plan. Avant, quand je faisais un fanzine, c’était pas moi le sujet, c’était les groupes, la musique. Tandis que là, c’est moi. C’est moi qui suis obligé de me mettre en avant, de rencontrer les gens. Pour quelqu’un qui ne parle pas beaucoup, et encore moins en public, ça m’a forcé à un exercice que je commence seulement à un peu dominer, ça m’a fait violence. Mais si j’écris pour témoigner, pour essayer, quand même, de faire passer des idées, j’écris aussi pour rencontrer des gens.

M. L. : C’est important pour toi, les rencontres ?

J.-P. L : Oui, c’est vraiment ce que j’en retire de meilleur. Tu produis quelque chose, en l’occurrence un livre, et ça te permet de rencontrer, de parler avec les autres.

M. L. : Et, à l’usine, qu’est-ce que ça a changé ?

J.-P. L : Les gens me tapent sur l’épaule, comme si j’étais leur copain, alors qu’on ne se connaît pas plus que ça. C’est marrant. Avec la hiérarchie, c’est assez spécial… Depuis mon passage à la télé, j’ai accédé à une sorte de statut supérieur. Ils me parlent d’égal à égal, ce qui est carrément une connerie. Comme quoi passer à la télé… Bref, ça m’a fait gagner des galons. J’ai pas la paie, mais j’ai les galons !

M. L. : T’es un peu le poulain maison ?

J.-P. L : C’est-à-dire qu’au début, ils ont quand même été très embêtés, et là, avec la sortie de Classe fantôme, ils seront encore très embêtés, parce que je raconte des choses qui sont censées rester cachées. En même temps, comme je suis sous les projecteurs, ils essaient d’en tirer des bénéfices. Ils sont l’usine qui a produit l’ouvrier-qui-écrit, le seul !

M. L. : Un phénomène…

J.-P. L : Eh oui ! Aujourd’hui encore, au Salon du livre anarchiste, j’ai croisé des gens qui pensaient que ce n’était pas moi qui avais écrit ce livre, parce que tout simplement ils n’imaginent pas qu’un ouvrier puisse en écrire un… On en est là.

M. L. : Tu as d’autres projets ?

J.-P. L : Oui, plusieurs, mais je ne peux pas trop en parler, puisque je ne sais pas si ça va aboutir. Par exemple, en ce moment, il y a un plan social, c’est pas le plan le pire qu’on ait vu, mais mes collègues de travail me demandent d’écrire là-dessus.

M. L. : Les collègues qui, au moment de la sortie de Putain d’usine, faisaient un peu la gueule, maintenant ils viennent te demander d’être une sorte de porte-parole ?

J.-P. L : Exactement, ça n’arrête pas ! On a fait une journée de grève, avec manifestation, et là les gars m’ont dit : voilà, c’est le premier chapitre de ton prochain bouquin.

M. L. : Est-ce que tu as le sentiment qu’avec ces trois livres tu leur as redonné un peu de fierté ?

J.-P. L : Je ne sais pas si c’est de la fierté, mais il s’est passé quelque chose, c’est sûr. On parle de certains sujets beaucoup plus facilement, les choses se disent, ça circule.

M. L. : Et, à un jeune qui entrerait aujourd’hui à l’usine, tu dirais quoi ?

J.-P. L : Il y en a quelques-uns que je vois arriver, je leur dis exactement ce que c’est. Eux ne voyaient pas forcément l’usine sous cet angle, mais presque tous, au bout d’un moment, me disent qu’en fait j’avais raison. Mon directeur des ressources humaines m’a demandé de surtout ne pas faire lire mes livres aux jeunes embauchés !

Propos recueillis par Fred, groupe Louise-Michel





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