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Discrimination positive

Qui peut le moins peut le moins

Le jeudi 11 décembre 2003.

La classe politico-médiatique est d’une versatilité boulimique : chaque quinzaine, il lui faut son « débat de société ». Juste après le beaujolais, la polémique primeur est donc arrivée : pour ou contre la discrimination positive ? Et Sarkozy de nous promettre un préfet musulman. De quoi s’agit-il, au juste ? D’un piège à cons, à l’évidence ; mais ne lésinons pas sur quelques explications.

La discrimination positive peut se résumer par « donner plus à ceux qui ont le moins », autrement dit, pallier certaines inégalités en traitant différemment les citoyens, pourtant juridiquement égaux. Pratiquée depuis les années soixante aux États-Unis sous le nom d’affirmative action, elle a conduit, par exemple, à réserver un quota de places dans les universités et dans certaines administrations à des personnes issues de « minorités ethniques ». En France, la chose n’est pas nouvelle non plus : l’instauration des ZEP (zones d’éducation prioritaire), ou, plus récemment, de zones franches fiscales s’inspire du même principe. D’ailleurs, s’interrogeant sur la lutte contre les inégalités, le très officiel rapport du Conseil d’État de mars 1997 entérina l’idée : « Le principe d’égalité des citoyens doit demeurer principe fondateur, [mais il] n’atteint réellement son but que s’il est aussi un vecteur de l’égalité des chances [pour] les plus défavorisés. […] Enrayer l’aggravation des inégalités économiques, sociales et culturelles peut [donc] passer par une différenciation des droits. »

Jospin s’y est alors vite essayé, trouvant là un joli coup médiatique : pourquoi ne pas réserver les allocations familiales aux ménages les plus modestes et leur verser en supplément ce que ne toucheront plus les ménages aisés ? Ah, la gôche était de retour ! Plurielle et audacieuse de surcroît : en 1981, Neuilly et Auteuil tremblaient dans l’attente des chars soviétiques ; en 1997, ils trembleraient pour leurs allocs ! L’entourage de l’ex-trotskyste honteux finit par l’en dissuader : ils s’aperçurent vite qu’en fixant le seuil aux environs de 20 000 à 25 000 francs français de revenu mensuel, la mesure allait surtout mécontenter leurs électeurs les plus fidèles !

C’était une bien vilaine raison de retirer ce projet, mais qui s’en étonnerait encore ? Il y en avait pourtant une très bonne : la discrimination positive est un piège enrobé de beaux sentiments, véritable accélérateur de la régression sociale contemporaine.

Dans La Machine égalitaire, notre grand pédagogue Alain Minc avait cru trouver une image forte : « Pourquoi, se demandait-il, si je suis cadre supérieur et que je m’enrhume en skiant à Courchevel, me ferai-je rembourser mon sirop de la même manière qu’un smicard ? » Imparable. Sauf qu’il y a une autre question qu’il faut se poser immédiatement et qu’il oublie : « Pourquoi les cadres supérieurs, qui n’ont pas tous la générosité sous-entendue de Minc, accepteraient-ils durablement de cotiser pour un système d’assurance dont ils ne bénéficieraient pas ? » Dans le cas des allocations familiales, serait-il faux de poser la même question ? Aux États-Unis, plusieurs États ont d’ailleurs abrogé les mesures d’affirmative action, laissant place au vide : plus de discrimination aucune puisqu’il n’y a plus d’aide. Et puis, du moment qu’il y a des Noirs et des Hispaniques riches, « tout le monde il est égaux » !

L’égalité « républicaine » qu’opposent certains à Sarkozy aujourd’hui n’est bien sûr qu’un leurre grossier. Mais, soyons justes, en ces temps de régression, même trahi, il importe de préserver le vocabulaire : souhaitant construire l’égalité économique et sociale, nous serions bien emmerdés de voir disparaître le terme du langage commun. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit, les tenants de la discrimination positive parlent d’équité, tout au plus d’égalité… des chances (mais, faut pas pousser, aucun ne s’interroge jamais sur l’héritage).

Théoricien de la discrimination positive, le philosophe américain John Rawls était des plus clairs à ce sujet : les inégalités sont supportables lorsque leur maintien permet une croissance économique susceptible d’améliorer le sort des plus défavorisés et, plutôt que de rechercher une hypothétique égalité, il faut viser l’efficacité en étant équitable. Autrement dit : peu importe que se maintienne l’écart entre riches et pauvres, dès lors que tout le monde « s’enrichit » un peu. L’économie de marché ne garantissant pas spontanément ce glissement de tous vers le haut, il faut des mécanismes correctifs. D’où l’idée de « donner plus à ceux qui ont le moins ».

L’ouvrage de Rawls, Théorie de la justice, a été traduit en français en 1987, au moment où la gôche, définitivement acquise au capitalisme libéral, se cherchait une justification : avec un discours économique semblable à celui de la droite, fallait bien servir à quelque chose ! Devenons les petits justiciers d’un capitalisme apaisé ! Ils ne veulent plus de politique : vendons-leur de la morale !

Aux États-Unis, l’ouvrage de Rawls est paru en 1971 et cherchait surtout à donner un fondement théorique au combat pour les droits civiques des Noirs : écrit durant les années soixante, c’est bien une escroquerie que de lui emprunter aujourd’hui une conception de la justice sociale inséparable d’un contexte précis. À moins que les mauvaises langues n’aient raison qui prétendent que Sarkozy se prend pour un Kennedy à la française…

Anarchistes, nous ne nous laisserons pas dévier par ces entourloupes pré-électorales. Nous maintenons le cap : égalité économique et sociale !

Éric Valentin, groupe Juillet-1936





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