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La Chaine ou le slip

le capitalisme est-il soluble dans la liberté sexuelle ?
Le jeudi 25 décembre 2003.

Certains militants libertaires prônent la « révolution par le sexe » : « Commençons par changer notre conception du plaisir et des rôles sexués ; ça débouchera naturellement sur une remise en cause des inégalités sociales »… A priori, ça peut sembler une méthode comme une autre ; mais a-t-on toujours bien conscience de ses limites et de ses dangers ?

Bien sûr, on ne peut que soutenir les luttes contre les discriminations, les violences, la répression. Même si la télévision, les magazines à grands tirages exhortent à la tolérance pour les « sexualités différentes », la partie est loin d’être gagnée au quotidien, avec les collègues, les voisins, la famille…

Mais « jouir sans entraves », c’est un droit, surtout pas une obligation ! Comment (et pourquoi) forcer des gens à changer leurs goûts et dégoûts ? À quoi bon critiquer des normes si c’est pour en établir d’autres ?

Hélas, certains ne peuvent faire le moindre choix de vie sans vouloir que tout le monde fasse le même… Dans les années soixante-dix, la vertu imposée fut remplacée par l’injonction de se « décoincer ». Avec les abus que l’on sait. On pouvait se croire libéré de cette époque de libération obligatoire. Voilà qu’elle revient par la fenêtre, sous prétexte qu’un anarchiste se doit de servir d’exemple, « pour son bien », évidemment, et pour celui de la société, qui après s’être sexuellement émancipée, voudra s’émanciper tout court !

Il est probable qu’un changement de société aurait de nombreuses conséquences sur la vie sexuelle des individus. Moins stressés, moins fatigués, dans un monde qui multiplierait les occasions de rencontres… beaucoup seraient certainement amenés à mieux s’éclater au plumard. Mais l’inverse est-il démontré ? Par exemple, ceux qui aiment se faire dominer, ou pratiquer l’échange de rôles, sont-ils tous plus respectueux des autres en général et des femmes en particulier ? Militent-ils plus souvent contre le sexisme, le racisme, le militarisme, l’État, l’exploitation capitaliste ?

Louise Michel, qui n’avait pas vraiment la réputation d’être une bombe sexuelle, n’en était pas moins anarchiste (ni antisexiste) que les adeptes actuels du « sexe égalitaire ». Proudhon, plutôt cohérent sur les questions politiques, pétait carrément un boulon sur le thème de la sexualité. Comme quoi ces deux domaines (sexe et politique) sont loin d’être forcément liés.

On peut se dire anarchiste et défendre le pire des machismes. Proudhon en est le plus navrant exemple. Pour autant, la meilleure façon de combattre le sexisme est-elle de supprimer les rôles sexués ? En admettant que ce soit possible… « Déconstruire la masculinité » grâce à l’usage-mutuel-et-égalitaire-du-godemiché, c’est comme attraper un moineau en lui mettant du sel sur la queue. A priori, un homme prêt à accepter de se faire enculer par une femme n’a plus grand-chose à déconstruire. En revanche, imaginez un peu la tête que ferait un taliban si sa femme lui proposait une sodomisation au godeceinture…

Ne serait-il pas plus judicieux d’affirmer qu’un homme ne sera pas moins viril s’il respecte le sexe opposé ? Une femme pas moins féminine, si elle refuse d’être passive, dépendante, idiote et bobonne ? Prétendre que rôles sexués et sexisme sont indissociables, n’est-ce pas reprendre à son compte les commentaires les plus machos : un homme qui ne domine pas sa femme ne serait « pas vraiment un homme », une intellectuelle autonome, grande gueule et mauvaise ménagère ne serait « pas une vraie femme »…

Pourquoi vouloir réprimer la féminité ou la virilité de l’apparence, des attitudes ? Obéissance aux codes sociaux ? Oui, et alors ? Où est le mal si ça n’implique ni contrainte, ni sexisme, ni rejet de ceux et celles qui ne souhaitent pas s’y conformer ? L’obligation d’être asexué ne serait-elle pas aussi frustrante et contraignante que l’obligation de se différencier ?

On ne peut imaginer un système capitaliste sans exploitation ni barrières de classes. Mais le droit des femmes au plaisir est-il envisageable en société capitaliste ? Les partisans de la « révolution par le sexe » affirment que le plaisir gêne le pouvoir, qui veut tout dominer en bloc, la vie privée comme la vie économique et politique ; que tout système répressif s’attaque d’abord à la liberté sexuelle, en particulier celle des femmes…

Signalons tout de même qu’en France, à l’heure actuelle, aucune loi n’interdit aux gens de batifoler comme ça les enchante. Tout est autorisé, exceptés le viol et la pédophilie — mais faut-il le déplorer ? Tandis que la droite attaquait les droits les plus fondamentaux, elle n’a reculé que sur une chose : la censure de Rose bonbon… Depuis BB jusqu’à Madonna, en passant par Catherine Breillat, Ysabelle Lacamp et Ovidie, les médias raffolent des icônes de femmes « libérées » — et pas anarchistes pour un rond. De Simone de Beauvoir, souvent citée par les anarcha-féministes, on voit bien le côté féministe, beaucoup moins le côté anarcha. Elle a écrit : « On ne naît pas femme, on le devient », mais aussi : « Il faut liquider les anarchistes », entre autres gentillesses à notre égard. Si l’anarchisme se résumait à la lutte contre l’oppression des femmes (au lit ou ailleurs), nous serions beaucoup plus nombreux !

Quant aux ultralibéraux, ils sont en majorité favorables à la liberté sexuelle intégrale, pour les hommes comme pour les femmes — pourvu que ça ne gêne pas le commerce… D’ailleurs, en quoi cela le gênerait-il ? Banal ou non, égalitaire ou pas, le cul se vend, le cul fait vendre. En tout cas, beaucoup mieux que les analyses politiques !

Combattre le sexisme, l’homophobie, la frustration sexuelle en prison ou en foyer Sonacotra, c’est peut-être réformiste, mais cela s’inscrit malgré tout dans une démarche militante : la révolte contre toute forme d’oppression. En revanche, les conseils pour « bien faire l’amour » (notion tout à fait subjective), est-ce vraiment du ressort d’une organisation politique ?

Ce qui nous caractérise, entre autres choses, est la double préoccupation de l’individu et de la collectivité. En société anarchiste, chacun devrait avoir le droit de mener sa vie personnelle comme il l’entend, sans censure ni répression, sans contrôle ni pressions morales. Baiser avec qui on veut, comme on veut, ou même ne pas baiser du tout, sans avoir à se justifier… Sauf en cas de contrainte (physique ou morale), ladite société n’aurait pas à mettre son nez dans le slip des gens !

Groupe libertaire d’Ivry


Voir aussi Peut-on être anarchiste sans être féministe ? du Monde libertaire n° 1344, du 29 janvier 2004.





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