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Lectures poétiques

« Seuls nos rêves sont vrais », Alain Pizerra
Le jeudi 15 janvier 2004.

La bibliothèque La Rue recevra samedi 24 janvier à 15 heures Rébecca Gruel et Alain Pizerra, qui viendront lire quelques poèmes. Rébecca Gruel a déjà exposé ses peintures dans le local de La Rue, et Alain Pizerra, proche d’Aline Gagnaire (Ou-peinpo), a de son côté beaucoup écrit pour des peintres. Mais c’est pour nous parler de leurs derniers recueils qu’ils sont passés à la bibliothèque, deux recueils très personnels. Anna Magdalena X est né suite à la mort ambiguë d’une sœur, victime d’un accident suspect ; Le Caïman écorché retrace l’itinéraire du poète, son enfance et son adolescence, ses premières fugues, la découverte de l’Éros, ses révoltes aujourd’hui au moment de faire la part des choses qu’il n’a pas envie de faire !



Entretien avec Rébecca Gruel

Caroline : Pourquoi as-tu choisi ce titre pour ton recueil ?

Rébecca Gruel : Mon recueil tourne autour de trois écritures : la mort d’une sœur, les intuitives, et Anna Magdalena X. Anna Magdalena est pour moi une figure emblématique, rescapée du féminisme. Elle pourrait être n’importe qui, chacune d’entre nous ; elle appartient à notre monde, à notre époque. Ce n’est pas seulement dans certains pays éloignés que le code de la famille fait loi, mais ici même, en Europe. À travers ce personnage, j’ai voulu mettre en cause le régime marital, faire entrer dans ce recueil la souffrance personnelle et la violence collective exercée à l’encontre d’autres femmes.

Caroline : Comment écris-tu ? Est-ce qu’un recueil comme celui-ci est écrit d’une traite, ou au contraire longuement mûri ?

Rébecca Gruel : Ma poésie, qu’elle soit contemplative ou de douleur, se fait toujours dans l’immédiateté. Avant que j’écrive, tout est déjà imprimé dans mon inconscient. En même temps, toute œuvre d’écriture est toujours inachevée. Elle se situe entre la vie et la mort, car la poésie touche toujours à ce qui fait peur, remet en cause l’humain. C’est pourquoi les poètes sont souvent maudits. L’homme est englobé dans une société qui lui ampute sa part de rêve, qui développe un côté mesquin de l’humain. Être poète, c’est toujours une désespérance de vivre.

Caroline : Les poèmes du recueil sont très durs, très sombres.

Rébecca Gruel : Oui, mais si la notion existentielle de l’être est toujours présente dans ma poésie, il y a tout de même quelques états de grâce : la beauté, l’état amoureux. Mais ces états sont fugitifs, il reste toujours la solitude du verbe, du mot. Je peux être un être solitaire, mais aussi solidaire, qui lance un cri d’alarme contre l’horreur que m’inspire notre monde, contre le désastre économique et social. La poésie possède une âme, et cette âme est un élément de souffrance. Le poète ne peut être qu’un être en errance perpétuelle à la quête de son souffle. Pour moi, la poésie est incantatoire : le poète est un élément de correction en quête de je ne sais quel espoir, pour citer André Malraux !

Caroline : Je sais que tu participes à de nombreuses luttes féministes : comment se situe ta poésie par rapport à ces combats ?

Rébecca Gruel : Ma poésie est au féminin. Face au machisme environnant, j’ai la volonté de réhabiliter le féminin mais sans la féminitude. Et avec le divin ! C’est-à-dire, avec ce pouvoir de sublimer l’être, sans le concept monothéiste.

Caroline : Comment pourrais-tu définir ton écriture poétique ?

Rébecca Gruel : Certains m’ont fait le reproche d’être hermétique. Mais j’ai envie de dire à ces lecteurs-là : vous refusez votre être propre ! Ce que j’écris n’a rien d’hermétique, c’est de l’hyperréalisme ! Mon écriture est moderne, et je tiens au passage à remercier Geneviève Clancy, aux éditions de l’Harmattan, qui m’a ouvert une porte en publiant mon recueil dans la collection « espace expérimental ». Contre la pensée fermée de la bourgeoisie moderne, elle a su donner une place à ma poésie, moderne dans sa forme linguistique. La poésie, c’est refuser de vivre sur une pensée unique, avec des stéréotypes enfermants. Mais pour continuer de vivre devant toutes les horreurs qui nous entourent, il faut recréer autour d’une destruction totale. Recréer sa propre image, recréer un être.

L’ange défunt




L’ange défunt


Sorti interligne


D’une machine non stop


Voie ferrée arrière garde


D’une pensée abandonnée ronces


Au fil du temps fil d’une écriture


S’enchevêtre au terminal


Visage apocalyptique


En dehors de toute confusion


Le temps est loin


Des plénitudes où l’on ramassait


Les rires de l’enfance


Les boîtes crâniennes s’entassent


Telles brisures os oiseaux


La chair s’entasse


Stigmates coupure de veine


Cela ruisselle l’assassin ripaille


C’est un décideur avec consentement internet


Que dire alors


La place publique est nette




Rébecca Gruel


Un entretien avec Alain Pizerra

Caroline : Pourquoi ce titre ?

Alain Pizerra : J’ai voulu dans ce recueil dire, encore et encore, l’absurdité du monde et de la vie lorsqu’ils sont coupés des sens et de la nature. Je l’ai fait dans le titre par le biais de Dada et du Surréalisme. Le Caïman écorché, c’est le symbole du Léviathan, la bête vaincue et écorchée par des prédateurs pires encore. Le monstre qui représente pour tous la brutalité et la sournoiserie aurait-il trouvé son maître en l’espèce du politique, le cynique ambitieux maître du pouvoir ? Le recueil est un cri noir, cri d’amour et d’humour, d’où son titre.

Caroline : La révolte est toujours présente dans ton recueil.

Alain Pizerra : Poésie, la révolte : oui ! Il s’agit d’abord d’une révolte contre soi-même — sans laquelle rien ne vaut —, puis, bien sûr, contre le climat ambiant, le système étouffe-humains et les hommes assoupis dans l’uniformité. Apprendre à vivre ensemble, c’est très beau, mais si le monde change, la civilisation marchandise craque mais ne lâche pas. J’ai voulu un style incisif pour des affirmations mordantes aussitôt suivies de doutes en vertige (!) tous liés à mon refus forcené — quoique désespéré — de la banalisation. Grâce à l’imaginaire, nous pouvons du moins recréer la terre à contre-courant, malgré les meurtrissures et les errances.

Caroline : On a parlé de la forme « concassée » de ton écriture.

Alain Pizerra : Oui, cette forme s’est imposée à moi précisément parce que doutes et affirmations, chaos et lumière se succèdent, s’enchevêtrent dans ces textes comme dans nos existences. Souvent, il y a beaucoup de lumière dans les ténèbres, plus que dans le morne des églises ! J’ai tenu, ou parfois cela s’est fait tout seul, à garder une forme accessible, quitte à laisser passer quelques trouvailles de langue, et ce pour que le sens reste clair. Oui, le sens ! Pardon — sans plus — à la post et post-modernité qui l’a avalé et qui a bien failli, du même coup, faire disparaître la poésie, l’âme, tout ce qui fait souffrir et qui n’est plus « utile ». Je refuse ! Pour dire l’exil de l’homme submergé — plutôt que privé — de repères et de signifiants qui ne lui parlent plus, j’ai voulu une langue directe, forte, qui secoue. Je refuse l’hermétisme. L’expression bouscule le style ? Tant mieux, car si les sentiments se télescopent, si le vocabulaire est trituré par l’indignation et l’invective, c’est pour mieux nous retrouver dans ce désarroi. Retendre un firmament : celui du désir, le désir révolutionnaire.

Caroline : Dans ce recueil, les vers alternent avec des textes en prose.

Alain Pizerra : Quelques textes sont plus anecdotiques : ils sont en prose. Les libelles, billets-poèmes, sont plus libres. Tout cela ne fait pas une grande différence. L’essentiel, c’est que le pont soit tendu vers le lecteur. Essentielle pour moi est la rencontre, car le double de l’écriture, ce sont les autres. L’anti-esthétique de mon Caïman-manifeste est-elle le moyen de convoquer, d’inciter l’autre ? Pourquoi sinon m’efforcer ainsi au dialogue, m’exposer ? Quelqu’un me le dira peut-être le 24 janvier à La Rue.

Caroline : Dans tes poèmes, toute notion de divinité, de superstition, est bannie, au profit de l’instinct — et de l’instant : « Et puis, je respire la fleur / et je tourne le dos au philosophe ».

Alain Pizerra : Divin instant qui est éternité ! Désir de ce quelque chose qui est presque atteint et pas encore tout à fait détruit. Il faut vivre, vivre, c’est cela le divin ! Une évidence qu’il faut réaffirmer de nos jours face aux bonimenteurs et diseurs de bonne aventure en tous genres. Le ciel des dévots est trop bas de plafond. Pas de procuration, c’est la vie qui dit la vérité ! Spiritualité ? Le mot est trop à la mode ; il s’est le plus souvent trouvé l’acolyte du matérialisme le plus répugnant plutôt que son adversaire. Aujourd’hui, cette spiritualité-yoghourt qui passe bien et qui mêle tout dans un syncrétisme confus et trompeur (chamans et révélation, magie et religieux), cela m’inquiète, me désespère parfois. L’homme aura- t-il donc toujours la faiblesse de chercher des maîtres, d’en être esclave ? Je croyais le temps des idoles dépassé… Et, c’est vrai, j’ai une grande défiance envers ce qu’on appelle le Surnaturel quand il sort du domaine poétique. Il tend alors à combler faussement le vide béant que causent trop de spéculations creuses et de raisonnements abstraits. Entre incantations et sublimations, l’esprit plonge et perd pied inévitablement.

S’il faut se raccrocher à quelque chose, vivent les sens ! Leur vie est finalement beaucoup moins terre à terre que le fond des trappes où tombe l’esprit dans ses grandes interrogations ! Face au vide, et face au monde du paraître, une vie sans arrangements donnant libre cours à l’instinct, à l’intuition, me semble le moyen de tenir bon. Tu vois, je me méfie tout autant des esprits compliqués qui se noient avec le poisson, que des « zeureux » qui bandent socialement ! Se frayer un chemin étroit entre les voies tortueuses et labyrinthiques pour hautes sphères de l’esprit et les allées dévastées du corps et monde marchandise, la tâche est rude ! Le poète n’est ni ange ni bête. Il a la vibration qui est désir et poésie, et le jeu, comme atouts. Lorsque je joue dans le Caïman, c’est à coup de paradoxe et d’anti-formules. Le jeu, c’est un exutoire, mais jouer n’est pas jouir, il y manque quelque chose ! Alors le Caïman revient sans cesse à des notes audacieuses et provocantes (« scandaleux et provocants comme des tapettes », a écrit Sartre : j’assume !). Activiste de grand calme, profond et séparé, j’ai voulu en appeler à travers ces lignes aux Utopistes, toujours victimes du système et qui s’abandonnent au rêve d’une vie plus humaine. Aller ainsi, sceptique sans ambition, avec en soi quelque chose de la liberté du vent.

Propos recueillis par Caroline Granier

Citrouille, tu grinces !




Tu t’en prends aux joujoux des grands


-- on avait mis les tiens sous clefs —


Ma drôle de tête tu es comme ça,


tu ne veux pas rouler carrosse.


Ne prends pas le mauvais


-- comme cela aurait pu


Celui des nostalgies aux relents mortifères.


Tu cours après la vie, caboche.


N’oublie pas celle des hommes,


Le devoir de mémoire


Face aux spectres de l’histoire.


Chevaux noirs du néant


Arrière !


Je vous chasse, et vos ombres.


Je veux laisser les blancs


galoper vers mon rêve


sans jamais le rejoindre.


La baguette magique


c’est l’humain,


L’étincelle des e-spoirs,


(celle de tous ces e-minuscules


qui ne peuvent plus être gouvernés par un grand singulier).




Alain Pizzera


Rébecca Gruel, Anna Magdalena X, liminaire de Jean-Claude Rossignol, L’Harmattan, Paris, 2003.

Alain Pizerra, Le Caïman écorché : petite suite à l’emporte-pièce, éditions d’écarts, Paris, 2003.

Rébecca Gruel a également publié Sahara Sahara, Épave d’astre, Industrial Poetry sur le canal de l’Ourq.

Alain Pizerra a également publié Cerner la petite part, et à paraître : Ces statues violées.





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