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Ça branle dans le manche…

mais à quel jeu jouent les instances des grandes confédérations syndicales ?
Le jeudi 22 mai 2003.

ça y est, on pourra dire que la journée du 13 mai a été un succès. Plus de 2 millions de manifestants et manifestantes dans la rue. Du jamais vu depuis 1995, avec plus de 300 000 personnes à Paris, 200 000 à Marseille, 100 000 à Toulouse, 50 000 à Lyon, etc. Des cortèges déterminés et pour beaucoup très combatifs. « 37,5 annuités pour tous et toutes, public, privé » « Retraites, on ne négocie pas, de l’argent il y en a dans les caisses du patronat », « On passe déjà sa vie à la gagner, voilà qu’à la retraite faudrait mendier, en grève, en grève illimitée », « Face à la dictature du patronat, un seul jour ne suffira pas, public-privé, en grève illimitée » voilà quelques slogans anarchosyndicalistes, au milieu de slogans syndicaux eux-mêmes souvent vindicatifs. À cette heure, la grève est reconduite dans l’éducation, dans quelques secteurs des transports, des télécommunications, etc.

Mais, alors, que la mobilisation a dépassé en ampleur toutes les attentes, une chose est sûre, c’est que les grandes confédérations (tout du moins leur bureaucratie) jouent à un jeu bien étrange : elles vont discuter avec le gouvernement au lendemain de la grève, tout en sachant pertinemment que sans un rapport de forces effectif elles ne pourront récolter que des miettes tout en avalisant le juteux hold-up que le Medef tente de faire sur nos retraites… Mais surtout, la CGT repoussent les échéances de mobilisations à… début juin. Alors que des secteurs entiers sont déjà engagés dans la grève, une telle déclaration ne peut être interprétée que comme une volonté de garder le mouvement sous contrôle, au risque évident de briser par avance tout rapport de forces effectif. De même la manifestation nationale du 25 mai, si elle pourrait être une initiative heureuse comme temps fort de mobilisation, pourrait bien s’avérer un enterrement de première classe, puisque celle-ci a surtout servi comme élément d’alternative à la grève reconductible.

Or cette grève reconductible, il semble évident que la CGT (ses instances confédérales) — tout comme la CFDT mais ce n’est pas là une surprise —, n’en veut absolument pas. Il suffit de constater par exemple qu’aucune assemblée générale interprofessionnelles, chose incroyable, n’a été appelée par les unions départementales à Lyon. Il a fallu que le comité intersyndical de défense des retraites du Rhône, regroupant des militants et des militantes syndicalistes CGT, CNT, SUD, FO, FSU, CDT prenne cette initiative, pour qu’elle ait eut lieu, mais… dehors, sur le parvis de la Bourse du travail, le secrétariat général ayant refusé d’accorder une salle alors que plusieurs sections syndicales (Sud, FO et autres) en avaient fait la demande. Du fait de ces obstacles et du faible relais de la part des structures syndicales, seule une centaine de personnes ont participé à la rencontre, néanmoins fructueuse.

On ne peut interpréter cette attitude des instances des confédérations que comme une volonté de garder le contrôle de la situation, résultant d’une peur panique d’un « nouveau 95 » qui verrait les grandes confédérations débordées par la base une fois de plus. Mais aussi, ce qui est assez grave, comme le résultat d’une façon de concevoir le syndicalisme ayant pour horizon indépassable le système capitaliste existant et la préservation de son « équilibre », c’est-à-dire que toute amélioration sociale obtenue ne saurait se faire sans contrepartie en faveur du patronat. C’est l’absence de rejet, sur le principe même, de l’exploitation capitaliste, c’est-à-dire du vol des richesses que nous créons par les actionnaires et les patrons, qui conduit les instances syndicales à considérer comme normale et non modifiable la répartition actuelle des richesses. Dans ce cadre, on part vaincu par avance, on se contente de négocier des miettes quand c’est toute la boulangerie qu’il faudrait remettre en question. Négocier sans rapport de force, c’est brader à bon compte les droits et les acquis des travailleurs et travailleuses. Celui ou celle qui se bat peut perdre, celui ou celle qui ne se bat pas a déjà tout perdu.

Or, le rapport de forces réel ne s’est jamais construit autrement qu’en s’attaquant au portefeuille des actionnaires et des patrons, c’est-à-dire en paralysant l’appareil de production et d’échange. La pensée capitaliste vise le profit à cours terme. Les actionnaires et les patrons, s’ils s’accommodent sans problème d’une succession de journées de 24 heures, ne peuvent pas se permettre un mouvement de grève qui dure : le profit se joue à cours terme… Ce n’est donc que par la grève reconductible jusqu’à satisfaction des revendications que nous pourrons faire plier le patronat et le gouvernement qui n’est, par essence, que son épiphénomène politique. La CNT, SUD, et plus récemment la FSU (sous la pression de sa base, et après avoir tenté de maintenir les luttes sous le boisseau) et FO (malgré le manque de position confédérale claire sur un appel public-privé), ainsi qu’un certain nombre de fédérations et de sections syndicales CGT l’ont bien compris, tout comme nombre de syndiqués et syndiquées de base ou de travailleurs et travailleuses non syndiqués. Mais les confédérations, elles, sclérosées par leur logique réformiste, préfèrent prendre le risque de briser le rapport de force plutôt qu’avoir le courage de mener une lutte dans la durée, qui aura un coût, mais qui seule peu modifier le rapport de force en faveur des travailleurs et des travailleuses.

La répartition des richesses, voilà ce qui est en cause, qu’il s’agisse de retraite, de salaire et de protection sociale ! Nous pensons en tant qu’anarchistes que les richesses doivent être réparties de façon égalitaire. Que ce qu’on appelle « profit » n’est qu’un vol des richesses produites que nous, travailleurs et travailleuses produisons. Que c’est ce vol qui est à la base de l’inégalité sociale, et que si nous reprenions ne serait-ce qu’une part de ce que l’on nous a volé, nous pourrions financer largement les retraites. Que l’objectif reste l’abolition du travail salarié et la redéfinition de l’activité productive en fonction de l’utilité sociale et par conséquent la garantie d’un revenu décent — ou tout du moins un accès égal aux biens et aux service nécessaires à la vie, quel que soit l’âge. Nous visons la propriété collective des moyens de production et d’échange, leur gestion directe et fédéraliste libertaire, ce qui implique un partage égal des richesses. C’est à cet objectif que nous devons nous employer.

Ce que nous arracherons au patronat et aux actionnaires ne sera que la conséquence du rapport de forces que nous pourrons construire, par l’action directe (grève reconductible, occupation, sabotage des cadences selon le principe « à mauvaise paye, mauvais travail ») mais sans perdre de vue cette perspective révolutionnaire. L’issue (arracher au patronat des acquis, insuffisant mais nous permettant de ne pas croupir dans la misère, ou parvenir à la rupture révolutionnaire) dépend de notre capacité à (re)construire un rapport de force social, de l’intensité de ce rapport de forces. Au vu de la liquidation des structures et des pratiques collective de luttes et de défense du mouvement ouvrier et du mouvement social et syndical par 80 ans de marxisme, sous ses versions sociale-démocrate, communiste ou trotskiste, qui ont toutes en commun la notion de délégation, de syndicat-courroie-de-transmission, de transfert du terrain d’action du rapport de force réel (celui de l’action directe politique économique et sociale) au virtuel (l’arène électorale, ou la « politique » politicienne), la tâche est immense. Reconstruire les éléments de solidarité sociale, reposer la question de la légitimité de ce système d’exploitation capitaliste, étatiste et patriarcal, telles sont les tâches auxquelles s’emploient les militants et militantes anarchistes, anarchosyndicaliste et anarchaféministes de concert avec d’autres acteurs et actrices du mouvement social en rupture avec l’idéologie de la représentation. Nous devons en finir avec les poncifs marxistes qui ont désarmé le mouvement social et ne compter que sur nous-mêmes, car le progrès social ne viendra jamais d’un ministère, mais ne se fera que comme conséquence de notre action sans intermédiaire. Nous devons ramener le centre de gravité social et sociétal du virtuel (l’arène politique des partis, de l’électoralisme, ou de la représentation des porte-parole autoproclamés) au réel (la grève, la manifestation, l’occupation, l’entraide sociale). C’est par ce biais seulement que nous arriverons à reprendre l’offensive face au patronat, à l’État et à toutes les formes de domination et d’exploitation.

Voilà ce que les instances syndicales confédérales feraient bien de comprendre (on peut rêver…), pour revenir aux origines du syndicalisme, lorsque la CGT s’affirmait sous l’influence de militants et militantes anarchistes syndicalistes révolutionnaires, indépendante face à l’État et au patronat mais visant un projet de société sans État ni patrons, basé sur le fédéralisme et la gestion directe des moyens de production et d’échange collectivisés. C’est à cette époque et dans le prolongement de ses pratiques d’action directe qu’on été arrachés aux patrons les maigres acquis dont nous disposons, tout comme ont tremblé à maintes reprise les puissants.

À nous de développer dans nos syndicats ces pratiques d’action directe (grève reconductible, etc.) et de tenir un discours de rupture avec le capitalisme. De réaliser dans les faits la grève reconductible public-privé en allant voir les autres professions, car les instances confédérales n’en prendront jamais l’initiative, ou alors trop tard… C’est à ce prix que nous pourrons espérer rompre avec un système économique et social qui se fonde sur notre appauvrissement généralisé pour le plus grand profit de quelques-uns et quelques-unes. C’est dans cette perspective que nous devons poser la question des retraites et arracher un retour aux 37,5 annuités (objectif à portée du rapport de forces actuel si nous arrivons à construire la grève reconductible) et une retraite décente et égale pour tous et toutes. Sans quoi nous laisserions les patrons nous retraiter comme des chiens…

Sam


Sam est militant du groupe Durruti de la FA et de la CNT Éducation





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