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Sarko et les clic-clac

Le jeudi 22 mai 2003.

Trente jours en centre de rétention, en vue de votre « éloignement », au lieu des douze jours actuellement autorisés. Relevé de vos empreintes et constitution de fichier pour le moindre séjour, fût-il purement touristique (cette mesure ne saurait bien évidemment s’appliquer aux citoyens américains, japonais, australiens, allemands, etc.). Retour en grâce du funeste certificat d’hébergement, c’est-à-dire de l’obligation de présenter la preuve qu’une personne s’engage à vous loger durant votre séjour en France, personne tenue, évidemment, à fournir toute indication sur son identité, son statut, la nature de son logement… Possibilité pour les maires de refuser de délivrer l’attestation d’accueil, s’ils « soupçonnent une fraude ». Certains édiles ne manqueront pas de soupçonner à tour de bras, transformant cette nouvelle prérogative aux contours on ne peut plus flous en outil de campagne électorale. Bref, pour vos prochaines vacances, ne comptez plus trop sur le clic-clac dans le salon du cousin d’Orange, de Nice, de Marignane… Vous rêviez encore d’obtenir une carte de séjour, ce sésame valable dix ans ? Il vous faudra bientôt non seulement attendre cinq ans (plutôt que trois ans aujourd’hui), mais avant tout prouver votre « intégration à la société française ». Ce qui pour Sarkozy signifie « vivre normalement dans notre société [1] ». Normalement, c’est-à-dire ? Ben, normalement, c’est normalement, quoi ! Autre exemple : en cas de mariage entre un(e) pas français(e) et un(e) bien de chez nous, le maire, encore lui, pourra, s’il a « des indices sérieux de fraude », saisir le procureur. La présence d’un clic-clac dans le salon commun du couple constituera sûrement, pour certains magistrats, un « indice sérieux ». Bref, chers amis « pas français », si votre monnaie nationale n’est ni le dollar, ni le yen, et pas même l’euro, il vous est vivement conseillé de choisir une destination autre que celle du pays des droits de… de qui déjà ? À moins qu’il vous prenne l’envie de tâter le matelas de béton des clic-clac qui équiperont bientôt les nouveaux centres de rétention.

Que Sarkozy en remette une couche sur l’immigration, on pouvait s’y attendre. L’époque n’est-elle pas aux règlements de comptes (qu’on songe un instant au sort réservé à ce pauvre Jean-Louis Debré il y a quelques années), et au mélange des genres ? Que dans ce projet de loi se côtoient les termes d’étranger, de terroriste et d’intégration, n’étonnera que les bonnes âmes. C’est tout à fait sciemment que le ministre de l’Intérieur joue sur les amalgames les plus hallucinants, lui qui déclare, par exemple, vouloir « publier chaque mois le nombre de sans-papiers reconduits hors de nos frontières, de la même façon que nous rendons publics les chiffres de la délinquance [2] ». De là à en conclure que si les seconds baissent c’est parce que les premiers augmentent, il n’y a qu’un pas que seul Le Pen et quelques Millon de province se permettaient naguère de franchir, mais qui, maintenant, est devenu une sorte de passage obligé, pour tout ce que la droite et la gauche classiques comptent de caciques impénitents. Si désormais la Place Beauvau assume par le biais d’un projet de loi bien démago le retour à une politique de discrimination visant les étrangers (euphémisme popularisé par les quelques médias n’ayant pas encore basculé dans la sarkomania ambiante, mais n’y étant pas indifférente), c’est que l’époque s’y prête, que les Français sont mûrs pour une dictature molle, que profitant du « choc du 21 avril » un habile arriviste de la trempe de Sarkozy peut laisser croire que la seule façon de lutter contre le Front national serait d’appliquer son programme. Politique de discrimination visant les étrangers… qui peut nier que cela sonne comme le rappel à une époque qu’on avait cru, un temps, définitivement dépassée ? On a eu tort, Vichy, ça n’est jamais très loin, et Vichy, aujourd’hui, par la grâce de Sarkozy, c’est moins hier que demain. Aussi serait-on tenté de penser, vu le peu de réactions suscitées par ce projet de loi, que la si mal combattue lepénisation des esprits n’est pas loin d’être achevée. Ce n’est qu’une question de temps. Désormais contrainte au silence, toute critique est balayée d’un revers de manche de pioche. Hors jeu, la pensée, les idées, place aux résultats, place aux actes, place, autrement dit, à la force. Et le ministre de promettre sans rire entre 20 000 et 30 000 expulsions par an, soit, selon nos calculs, en tenant compte des inévitables flics accompagnateurs, environ 500 « vols groupés »… dix convois par semaine, en somme. Et c’est en pleine connaissance de ce qu’il peut évoquer qu’on emploie ici le mot « convoi ».

En fait, la seule vraie surprise de ce texte qui fleure le Nuremberg à plein nez est l’étrange silence de M. le garde des Sceaux. Un an que le Neuilliéen lui piétine son gazon, et Perben ne moufte pas. Puisque le projet attaque ce pilier du droit français qu’est la non-discrimination, on s’attendait à le voir cette fois réagir avec, on peut rêver, une certaine virulence. Las ! Condamné à un rôle de pure représentation, à peine a-t-il, depuis un an, tenté à deux ou trois reprises de rappeler les prérogatives du ministère de la Justice. Dernier essai en date : la réponse à demi voilée à la sortie de Sarko, qui voudrait confisquer le scooter d’un jeune pris le pétard au bec (étant bien entendu que tous les fumeurs d’herbe possèdent un scooter : c’est même à ça qu’on les reconnaît). Commentaire, fatigué, de Perben : « Je ne suis pas certain d’avoir bien compris ce que voulait dire mon collègue. » Une manière de le moucher, mais sans lui faire de peine. Sur le projet de loi visant le droit des étrangers, sur le transfert aux maires de compétences relevant traditionnellement du procureur de la République (notamment en matière de mariage), le garde des Sceaux ne pipe mot. Il sait que la partie est jouée, qu’en France, désormais, c’est le ministère de l’Intérieur qui dit le droit et se charge de le faire appliquer, par le biais des gendarmes mobiles. Les juges ? Qu’ils se contentent de condamner. Et vous, monsieur Perben, ne vous a-t-on pas chargé d’un ambitieux programme de construction de prisons ? Ça devrait suffire à vous occuper, non ? Pour le reste, la racaille, les pas-français, laissez donc, on s’en charge !

Fred, groupe Louise-Michel


[1Interview au Figaro, 5 mai 2003.

[2Idem.





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