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De La Realidad à Tijuana, la lutte s’étend

Le jeudi 26 février 2004.

Le 1er janvier 2004 s’est passé tranquillement au Chiapas. Les journalistes sont repartis déçus. Les rebelles zapatistes ont fêté entre eux, avec les internationaux présents, le dixième anniversaire de l’insurrection, suivant de quelques semaines la célébration des vingt ans de l’organisation qu’ils ont créée le 17 novembre 1983. Dix ans de préparation clandestine et dix ans de rébellion ouverte pour un mouvement social qui semble tout jeune encore, ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il y a un an, Le Monde libertaire rencontrait Jérôme Baschet, auteur d’un remarquable essai sur les insurgés. Les zapatistes venaient d’occuper à nouveau, le 1er janvier 2003, San Cristobal de Las Casas, mais c’est en août que ce qui se préparait depuis plus de deux ans, après la rupture de tout dialogue avec le pouvoir, est apparu au grand jour : la naissance des « caracoles » (escargots, centres civils zapatistes de coordination et d’accueil) et des « juntas de buen gobierno » (conseils de bon gouvernement, c’est-à-dire d’autogouvernement, émanant des communes zapatistes). « Il est clair qu’aucun gouvernement ne nous donnera le droit et la liberté de vivre dignement, pour cela maintenant nous ne demandons ni n’exigeons, maintenant nous agissons et nous exerçons nos droits comme peuples légitimes et premiers peuples de notre pays. (…) Il faut nous unir et nous organiser mieux. (…) Si nous ne le faisons pas nous autres, les peuples, personne ne le fera pour nous. » Ainsi parle David, commandant tzotzil et zapatiste des Hautes Terres de Chiapas, en décembre dans un message vidéo. Car c’est aussi à nous, aux femmes, aux hommes, aux enfants comme aux « anciens » de la planète Terre que s’adressent les descendants des Mayas toujours en résistance, pour créer avec nous « un monde qui contiennent tous les mondes ». « Ils apprennent ainsi au monde à être leur contemporain », écrit, dans le quotidien mexicain La Jornada, Hermann Bellinghausen, qui est devenu le chroniqueur de cette rébellion : « Le masque qui les a rendus visibles a protégé les zapatistes de l’extermination. Ainsi que leur parole, et la construction d’alternatives communautaires au niveau local, mais avec une valeur universelle en maintes occasions. L’affirmation que le zapatisme a été le précurseur de nouveaux mouvements sociaux est fréquente (…) dans diverses régions du monde. » Les libertaires mexicains ne s’y sont pas trompés, qui sont engagés dans une solidarité pratique et dont nous traduisons ici un éditorial récent de l’excellent journal Autonomia.

À l’inverse, la « grande » presse parisienne nous a habitués à la condescendance et à la dérision folklorique quand elle se sent tenue d’aborder la question indienne. Le Monde a eu ses de La Grange et autres Abellard, Libération a trouvé au Mexique un correspondant formé à la Stal Academy — L’Humanité — qui court sur les traces de ces serviteurs de l’ordre marchand et n’hésite pas à manier le mensonge contre les rebelles du Sud-Est mexicain. Le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL), après s’être précisément renseigné sur la conception et la pratique de la justice dans les communautés, mise en cause par le petit reporter de la rue Béranger, rend publique une lettre que nous reproduisons en bonne part, accompagnée du démenti du principal « témoin à charge », puisque présenté comme favorable aux insurgés, quant à ses propos sur l’affaiblissement de l’organisation rebelle.

Il est clair que le pouvoir mexicain ne reste pas inactif devant les progrès de l’autonomie indienne dans les États du Chiapas, d’Oaxaca, du Guerrero et maintenant de Morelos, où la proclamation d’une commune autonome à Tlalnepantla n’aura eu que trois jours de répit avant une sauvage répression policière qui s’est soldée par la mort d’un paysan, des dizaines de blessés et de détenus. Le gouverneur de Morelos, Sergio Estrada, passait déjà pour une sombre brute, sa carrière est maintenant celle d’un tueur de paysans.

Cependant, la résistance prouve, comme l’écrit Autonomia, que le mouvement s’étend, avec la lutte de San Salvador Atenco (voir Le Monde libertaire n° 1345), avec la commune autonome de Suljaa, du peuple Amuzgo, dans le Guerrero, proclamée en novembre 2002, elle aussi fondée sur les Accords de San Andrés, quant aux droits et culture indigènes, signés il y a huit ans (février 1996) entre les délégués zapatistes et les émissaires du gouvernement mexicain, accords restés lettres mortes pour le pouvoir. Est-ce la mise en pratique du Plan La Realidad-Tijuana, lu par le jeune commandant Brus Li en août 2003 dans le « caracol » d’Oventic, en réponse aux « plans de la classe politique qui prétendent fragmenter le pays » et qui repose sur le « respect réciproque de l’autonomie et de l’indépendance des organisations sociales ouvrières, paysannes, indigènes (…) de leurs formes de lutte et d’organisation » pour promouvoir « les formes d’autogouvernement et d’autogestion sur tout le territoire » ?

Celles et ceux que cela intéresse et qui seront à Paris le mercredi 3 mars auront l’occasion d’en discuter avec une jeune Mexicaine, Gloria Muñoz, membre du comité de rédaction de la revue zapatiste Rebeldia et auteur d’un livre essentiel qui retrace les vingt premières années de ce mouvement, à travers les paroles insurgées qu’elle a recueillies et une riche chronologie de 1994 à 2003, El Fuego y la Palabra (le feu et la parole, que nous espérons bientôt traduit et édité ici). Ce sera à 19 heures au Centre international de culture populaire (21 ter, rue Voltaire, 75011 Paris) avec la présence de Jérôme Baschet et d’Yvon Le Bot (Le Rêve zapatiste).

En janvier, la spirale du Plan Oventic-Moscou passait par Barcelone, elle pourrait toucher Paris en mars.

Bélial





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