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En Charistie

Le jeudi 4 mars 2004.

Deux rites, l’un cannibalique (« Mangez, ceci est ma chair »), l’autre vampirique (« Buvez, ceci est mon sang »), composent cette pratique christique singulière que l’on nomme l’Eucharistie consistant à absorber, explique le dictionnaire, « les espèces (pain et vin) qui, selon la doctrine catholique, contiennent substantiellement le corps, le sang, l’âme et la divinité de Jésus-Christ ». Puissante mécanique à dominante dominicale, elle permet au croyant de s’évader de la plate réalité terrestre, pour se laisser transporter — communion douce transe — en toute sécurité et innocence le long des lignes d’erre et d’encens de ses fantasmes les plus archaïques.

Un menu transsubstantiel

L’eucharistie assurément perdure. Elle est servie, entre autres, semper fidelis, tous les dimanche matins, sur l’écran de télévision, où défilent, dans l’ordre et pour la grâce (en grec, charisma) plurielle, citoyenne et paralaïque des téléspectateurs : bouddhisme (« Donnez du bonheur autour de vous », prescrit lèvres bouddeuses l’animatrice), islam (Allah super-akbar), judaïsme (Adonaï émeth cinq sur cinq), orthodoxie (ors, pompes et barbes), protestants (les non-marrants marnent, enseigna Max Weber) et catholiques (Jésus super-star). On l’a assez dit, et l’on a vu comment le pape y moud son grain : le cathodique court au secours du religieux — c’est là une de ces étranges sautes d’humour noir de la technologie, blanchi sur saints sacrements. Une eucharistie en forme d’alléluia dessert ce transsubstantiel menu endimanché de six œcuméniques messes — et cinq dans ton œil, téléspectateur, et que la main de Fatma, ostensible et visible (magen David ou croix feraient aussi bien l’affaire), te garde, ‘aïn, du Mauvais !

Lourds charismes

Les archaïsmes sont, par définition, ce qu’il y a de plus tenace dans l’être humain. Mais ils se prêtent, avec grâce, à tous les travestissements : les psychanalystes y barattent leur beurre. Paradoxe du charisme christique : l’eucharistie, par les temps qui courent, perd dur, et va s’étiolant entre prothèses médiatiques et foules flambant de folle foi. Relais fut pris, on le sait, effrayant bond en arrière, par les lourds charismes totalitaires, affichés sur sales gueules sacralisées de tueurs politiques — Mussolini, Hitler, Franco, Staline, Castro, Mao, Kim Il Sung, Saddam et autres. À leurs bottes et pieds d’argile — ne jamais cesser de le rappeler — politiques, intellectuels, artistes, philosophes, hommes de foi et de loi s’agenouillèrent, poétisèrent, philosophèrent, légiférèrent, tendirent bras, poing ou lèvres, s’accroupirent, se vautrèrent : escalades charistiques. Effet vérité rare de la télé : maints visages qui, ayant retourné leur veste (sic), y font leur médiatique numéro d’ex, reflètent encore aujourd’hui en lueurs émues l’obscène nostalgie de leurs charisties écroulées.

Aura à tire-larigot

Moloch vorace et stakhanoviste du charisma, la machine télévisuelle, tout en relançant les mêmes gros bourreaux historiques, a un besoin vital de gonfler et de renouveler ses stocks de « charismatiques » tous terrains. Dans les supermarchés du charisme qu’elle installe avec sa cuistre lourdeur, les rayons sont bourrés d’icônes, à géométrie hiérarchique variable au gré du « top » et du record (sondages, chiffre des ventes, rumeurs et audimat) — et l’écran de dégobiller potentats toutes catégories, artistes montants descendants partants revenants, footballeurs cyclistes marins basketteurs tennismen, médiacrates ou médiocrates qui se renvoient la balle dont ils se disent les enfants auto-nominés prodiges, et stars divas vedettes champions et cohortes d’imitateurs ersatz clones fabriqués en loft studio academy villa — sans compter escrocs issus de coups foireux (gourous, sectes, finances).

Hier, le charisme se focalisait, hiératique, sur la colossale tête hydrocéphale des chefs dits — historiens, politologues et sociologues disent comme ça — « charismatiques », si rayonnants d’aura que leurs portraits saturaient tout l’espace public et même privé (imagos pour hystériques, paranos et neuros). Aujourd’hui, par la grâce de la télé, les charismes sont comme pulvérisés, bombes à fragmentation ricochant tous azimuts, et les auras déboulent sur toutes les scènes sous crépitements de lumière ; ça papillonne et vibrionne et sème partout glorioles et jaculations, guichet ouvert en permanence pour distribuer à tire-larigot et à tout venant — après études de marché — les billets pour entrer en Charistie, terre promise de la Médiocratie.

Ramène ton charisme !

Il n’y a guère, « charisme » était fort en vogue. On disait aussi « mana ». « Avoir du mana », ça faisait style. « Mana » a faibli, « charisme », lui, reprend du poil de la bête. Après son délirant et catastrophique usage politique et idéologique, qui hissa sur pavois, trônes et socles les « Leaders charismatiques » besognant leurs peuples en sinistres et funestes servitudes, « charisme » en vient à figurer, dans une sorte de compulsion boulimique, la denrée la plus transsubstantielle, nourricière et rentable des émissions télévisées et des médias (voir, aux devantures des kiosques, sur couvertures d’hebdos et revues, ces enfilades de visages qui accrochent et aguichent). Moralité : si tu as dents longues et œil de velours (ou d’acier), cuisse et morale légères et voltigeuses, si tu veux place sur podium ou plateau ou château, autour de tables rondes, carrées, hâbleuses, rigolotes ou même graves, si tu veux décrocher la timbale de tes rêves avec pouvoir, sexe et fric qui vont avec, ramène ton charisme, et vite !

Sous le signe du « charisme », critère aussi falot qu’universel, classements et hiérarchies s’assènent et s’asticotent avec autant d’arbitraire que d’assurance. Il faut préciser : c’est une remarque incidente, captée à la télé, qui a servi ici de mise à feu. Au cours d’un de ces dîners ghotesques et salonards (du ghota à gogo) qu’il produit, le prolixe animateur-hôte, tout ébaubi d’une rencontre éclair avec l’hyper-médiatique ministre de l’Intérieur, loue, ébloui, le « charisme » du personnage. Bien dit : à la bourse des « valeurs » humaines médiatiques, le charisme, c’est le top — et beatitudine cordis. La télévision fonctionne comme machine à fabriquer et vendre du « charisme » : ère de la démocratie charismatique, baignades « people » en euphorique Charistie.

« Le roi est nu »

Malheur aux peuples qui ont soif et sont en mal de charisme et crachats schismatiques (ô révolte, ô an-archie) sur tous ceux qui, faisant main basse tous terrains — politique, art, savoir, culture, média — sur pouvoir, richesse et prestige, exacerbent le mal et sur la soif morbide versent misérables mirages misérables miracles. Mais où sont donc passés, ô tristes temps, les enfants sans pitié d’Andersen et de Vigo, zéro de conduite zéro de charisme pointés ? Ah, qu’ils fassent retour, vite, ces enfants terribles (postérité de 68 ?), et qu’ils pilent pile devant la télé, et désalivent, et se désopilent, en grondant : « Ne nous racontez pas d’histoires à dormir debout ou assis — quoi, tous ces roitelets toutes ces roitelettes ne sont, vers de terre, sous étoiles de lumière et défroques de charistie, que nus, que dal ! »

En mal de charisme, le « peuple », traité, par mutation médiatique tératogène, en « people » — autrement dit « les gens », « nos » lecteurs-auditeurs-(fidèles)téléspectateurs, « le public », bref, du « pipeau(l) » [1] — sert de masse de manœuvre, de pâte à modeler (ah, ce charisme empathique) pour la soi-disant « popularité » des chefs, grands ou petits, des personnalités, stars, icônes et champions que les médias servent sur les plateaux-télé et s’acharnent à classer en ordre hiérarchique, sur la base d’enquêtes et sondages « pipeau(l) ». Jadis, sur le modèle christique, le charisme du prince, chef, prophète, saint, sorcier, prêtre, guérisseur, tenait à une relation de type mystique — et du coup disparaissaient les écrouelles, le mauvais prenait la fuite, communication était établie avec l’au-delà. Il en reste aujourd’hui quelques vagues échos, en forme de tics et d’automatismes : poignées de mains politiques (période électorale : un festival), touchers bénisseurs, voix, prunelles, crânes rasés ou chignons de gourous, dentures charmeuses. Un tel charisme prenait racine dans une dure position de pouvoir, au plan politique ou religieux, le plus souvent les deux ensemble [2], entretenue par une adhésion souvent pleine et entière du sujet (adhésion telle qu’une malédiction pouvait entraîner la mort).

Aura ou pas aura ?

L’extraordinaire pouvoir actuel des médias, au plan de l’imaginaire et du fantasme, fomente une espèce de révolution culturelle diffuse qui se traduit par une inversion des relations entre pouvoir et charisme : télévisions et presse se donnent pour objectif privilégié de produire, de façon intensive, massive, ininterrompue, en toute liberté et tolérance démocratiques, du charisme — et les pouvoirs politique, économique, culturel, quelles que soient leurs assises et structures et les positions de force qu’ils détiennent, s’y engouffrent, s’y accrochent, s’en goinfrent, « sans états d’âme ». L’inflation de ce charisme « people » diffus — populaire, populiste, populacier — qui assure le règne omniprésent de la Charistie, tend à absorber ou occulter ou gommer des qualités, à tonalité charistique, auxquelles on pouvait reconnaître quelque valeur intrinsèque, sur des bases relativement objectives et critiques : « charme », « grâce », « séduction », « attraction », « don », etc. Ces dimensions précieuses de la personne humaine, si arbitraires et précaires par ailleurs, tombent et sont broyées dans l’insatiable machinerie médiatique — pour cracher, au sens propre comme au figuré (crachotements sans fin des discours, noms, chiffres, superlatifs crachés à la face du public), du charisme.

Walter Benjamin , si cité et sollicité de nos jours, notamment pour ses réflexions sur « l’œuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique », dirait sans doute que nous sommes entrés dans l’ère de la reproductibilité technique, mécanique (précisément : médiatique) du charisme. En revanche, lui qui s’inquiétait de la disparition de cette qualité esthétique incomparable qu’il nomma « aura » serait effaré de voir (face à ces télés qu’il n’a pas connues) les proportions énormes, fantastiques, quasi hallucinatoires, prises par de l’aura au rabais, aura ravalée : zéro de matière grise, cœur réduit aux à-coups, intuition et sens du mystère cliquetant en fibrillations hystériques — bref, flottaisons ravies dans un océan d’aura, nous sommes portés transportés déportés soulevés abaissés sur d’omniraflantes vagues d’aura. Mais alors, demandez-vous : le sens de la vie, la fameuse quête du sens ? Tu rigoles, belle âme ! L’Hamlet (âmelette) médiatique ne connaît qu’un seul dilemme : aura ou pas aura ?

Roger Dadoun


[1Voir, dans Médiamorphoses, n° 8, septembre 2003, dossier « Médias people », Roger Dadoun, « Quand les médias, c’est pipeau(l) » (l’anglais « people » se prononçant « pipol » et n’étant que du « pipeau », on peut dire — « pipeau(l) »).

[2Voir Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du roi, Gallimard, 1957-1989.





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