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Revisiter l’œuvre de Proudhon

« Lyon & l’esprit proudhonien, actes du colloque de Lyon »
Le jeudi 4 mars 2004.

Il y a lieu de s’interroger sur les rapports de la pensée de Proudhon et la ville de Lyon, ancienne cité des canuts. Les révoltes de 1831 et de 1834, et la force révolutionnaire des associations ouvrières, sans conteste, sont à prendre en compte dans la genèse des réflexions de Proudhon, donc sur la construction de la pensée anarchiste et ce jusqu’à nos jours. C’est le propos du colloque Lyon & l’esprit proudhonien qui nous invite à rien moins qu’à une relecture de Proudhon.

La première intervention, celle d’Olivier Chaïbi, « Les Journaux de la Croix-Rousse de 1831 à 1851 » dresse un inventaire de la presse « ouvrière » qui émane surtout des chefs d’atelier. Cette presse d’abord corporatiste se fera politique. Dépassant le cadre des problèmes des ouvriers de la soie, cette presse, en moins de vingt ans, deviendra une « matrice de ce que seront les premières mutuelles et les syndicats à leurs débuts ».

Pierre Ansart, dans « Proudhon et les canuts lyonnais », décrit le séjour de quatre ans que fera Proudhon dans la ville et l’importance de l’expérience pratique, sur le terrain, parmi les travailleurs. « Proudhon fondait son argumentation sur la théorie économique de la valeur-travail : puisque le travail est l’unique source des valeurs. » « Il s’agit d’appeler les producteurs à s’associer eux-mêmes, sans attendre les ordres du capitaliste, à fonder des sociétés mutuelles. » L’anarchisme de Proudhon sera social : trois sources d’aliénation seront déterminées (le capital, l’État et la religion). Le capital devra disparaître « à petit feu ». Par rapport à l’État, Proudhon se méfie de l’« émeute », mais n’élabore pas pour autant une théorie de la non-violence. Quant à la religion, Proudhon rejette toute transcendance.

Bruno Scacciatelli nous rappelle le parcours d’« Un Intellectuel révolutionnaire atypique en 1848 », c’est-à-dire la conquête du savoir par un pauvre dans les méandres des institutions de la connaissance intellectuelle jusqu’à sa reconnaissance, controversée, comme théoricien, publiciste, journaliste et député qu’il fut pour atteindre à une visibilité plus grande.

Le titre de la courte intervention de Philippe Corcuff, texte qui mériterait un développement plus ample, « De Proudhon à une social-démocratie libertaire, la question de la propriété », fera hurler plus d’un militant qui n’iront pas jusqu’à sa dernière phrase : « L’imagination est nécessairement requise. » Ils crieront à tort, me semble-t-il, car Philippe Corcuff, s’appuyant sur deux textes de Proudhon (contradictoires ?), Qu’est-ce que la propriété ? et Théorie de la propriété, tente d’introduire une nouvelle politique d’émancipation qui voudrait établir un équilibre des pouvoirs entre le collectif et l’individu, et « d’envisager la cohabitation d’une pluralité de formules de propriétés qui casse l’appropriation capitaliste sans casser l’individualité au profit de l’État… ».

Avec Daniel Colson, « Proudhon et Leibniz, anarchie et monadologie », la philosophie entre en jeu avec la « monadologie renouvelée » et sans le Dieu que Leibniz conserve prudemment comme supermonade. Rompant avec le postulat divin, « on peut dire que l’univers est établi sur le chaos, et la société humaine sur l’antagonisme ». Alors, avec cette néo-monadologie s’« affirme la nécessité pour les êtres humains d’inventer et de créer le monde dans lequel ils veulent vivre ». On retrouve la nécessité d’équilibrer les forces en présence (« la balance des forces »), forces qui ne « luttent un moment que pour se reconnaître, se contrôler, se confirmer et se classer ».

Avec Philippe Chanial (« Proudhon et la république des associations »), c’est à une relecture des textes, sur la base de la critique proudhonienne de l’individualisme libéral, que nous sommes confrontés. Après avoir revu les notions d’« association », de « contrat », de « république », d’« anarchie positive », etc., Chanial cherche à mettre en valeur le concept d’« associationnisme civique ».

Réflexion que continue Cyrille Ferraton dans « L’Association mutuelliste de P.-J. Proudhon, solution de synthèse au socialisme et au libéralisme ». La mutualité, autre nom de la « justice », synthèse de la liberté individuelle et du devoir social.

Le court texte de David Rappe, « Proudhon, une pensée pour l’action anarchiste au XXIe siècle », pose la question de savoir pourquoi on se réfère encore à cet auteur alors que les anarchistes ne sont pas plus proudhoniens que bakouniniens ou malatestiens. Parce que P.-J. Proudhon, malgré toutes les critiques que l’on peut lui faire, nous propose une grille d’analyse encore pertinente aujourd’hui quand on réfléchit aux formes de domination (économique, politique et morale ou religieuse). Parce qu’il apporte trois propositions : la propriété collective, le fédéralisme et l’autogestion généralisée.

Alain Pessin dans « L’Esprit proudhonien à la Croix-Rousse aujourd’hui » n’hésite pas à voir l’utopie mise en acte, ici et maintenant, et marquée du doigt de Pierre-Joseph, même si ce dernier est peu ou mal connu en ces lieux.

Mimmo Pucciarelli boucle l’ensemble en faisant visiter cette fameuse Croix-Rousse au revenant Pierre-Joseph, promenade bienvenue et pleine d’humour.

André Bernard


Lyon & l’esprit proudhonien, actes du colloque de Lyon des 5 et 6 décembre 2002, textes réunis par Alain Pessin et Mimmo Pucciarelli, Atelier de création libertaire, société P.-J. Proudhon, Université solidaire, novembre 2003, 224 p., 14 euros.
Disponible à Publico





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