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« Je suis journaliste, m’enfin je suis un imposteur quoi ! »

Le jeudi 15 avril 2004.

Pour ce jouisseur de la vie, tout commence lorsqu’en 1960, il quitte la SNCF et se retrouve à Hara-Kiri : « Là, c’était le début de ma vie, vraiment ! […] On a fait Hara-Kiri puis Charlie-Hebdo parce qu’on étouffait. Les autres journaux, quelle que soit la sympathie qu’ils aient pour nous et la liberté qu’ils manifestent dans leurs pages, n’avaient quand même pas assez de culot. […] Là, nous étions entre nous, tu vois. On faisait ce qu’on voulait et on disait ce qu’on voulait. On abordait des sujets qui étaient totalement tabous dans la presse. Bon, le sexe évidemment, mais aussi la mort, la religion, l’armée, tout ça. Quand on a commencé à s’intéresser à nous, on nous a demandé ce qu’on était : de gauche, de droite ? On n’en savait rien. Alors, on nous disait : vous êtes peut-être anarchistes ? Ah ! Ouais, ça nous plaisait assez quoi. » Gébé rigole de son bon rire, chaleureux, libre, communicatif.

Pour cet « utopiste », être de droite ou de gauche ne signifiait pas grand chose. Dans ses dessins et ses écrits, Gébé a toujours été un « démolisseur » de ce monde déshumanisant. Dès les années soixante-dix, avec L’An 01, il lance une diatribe contre cette société de consommation programmée qui fait de chaque individu un Homo economicus. Si Gébé aime rire et plaisanter, c’est en réalité pour tourner en dérision ce monde d’injustices dont il était profondément insatisfait. Lorsqu’il ne « hurlait pas [son indignation] avec les loups », comme il aimait à le dire avec humour, c’était pour se laisser aller à imaginer à travers une littérature rêveuse et poétique ce que cette autre vie pourrait être. Il lisait, à l’époque de notre entretien [1], Au bord de l’eau, un vieux roman chinois plein d’espoir qui racontait comment des bandes de voleurs rebelles pillaient les riches pour redistribuer aux pauvres. Bien naïfs ceux, qui, comme feu l’académicien Jules Romains pensent qu’« il faut une candeur qui ne se trouve guère dans une tête de Paris, pour se complaire à imaginer dans le détail un avenir idéal […] [2] ». Gébé aimait s’émerveiller et rétorquait à ceux convaincus de cela, que pour lui, ce n’était pas des « illusions qu’on entretient comme on cherche à rester en forme pour rester jeune. Non [disait-il] c’est que c’est sincère quoi, c’est ressenti ». Dans cette sincérité, il y avait aussi toute l’humilité et la générosité de Gébé.

Très discret, il n’était pas de ceux qui cherchent à se faire une réputation en s’érigeant en porte-parole de telle ou telle lutte. D’ailleurs il n’a jamais cherché à s’introniser en « leader d’opinion », comme on dit à Libération. Son combat était autre : « Il y a des gens qui sont proches de personnes, c’est mon cas. Je veux dire, moi, je ne connais personne, je ne fréquente personne [3], je ne prends pas le thé ni des repas avec qui que se soit, donc quand ça me toque, quand ça me pique, je peux dire ce que je veux, tu vois. Les gens qui prennent en compte l’opinion des gens du pouvoir, là ça commence à être autre chose. Je ne veux pas dire que c’est malhonnête mais… ça veut dire que tu vas te mettre à comprendre des gens, à supporter des choses qu’ils font parce que ça va peut-être déboucher sur quelque chose d’intéressant ; alors, il faut les encourager, les supporter, être indulgent pendant un certain temps. Moi, ce n’est pas du tout mon attitude. Disons que je suis assez radical, assez anarchiste. Voilà ».

Issu d’un milieu modeste, il semblait profondément attaché à des valeurs comme la loyauté, l’absence de calcul, la haine des privilèges, dispositions éthiques, selon Georges Orwell, engendrées par la condition ouvrière. À 74 ans, cet auteur insolite, était heureux lorsqu’il pouvait encore vous surprendre, vous étonner. Quand vous lui demandiez : « c’est quoi pour toi un bon journaliste ? » Il vous répondait tranquillement : « ben, c’est quelqu’un qui travaille pour un bon journal ». Son œil vif et pétillant vous regardait et Gébé éclatait, alors, de rire. Il jubilait. Et vous aussi.

Valérie Minerve Marin


[1Entretien réalisé avec Gébé en juin 2001 dans le cadre d’une recherche en sociologie sur Charlie Hebdo.

[2Jules Romains, « Les Hommes de bonne volonté », Le Monde Diplomatique, avril 2004.

[3On rappellera que Philippe Val, le patron de Charlie Hebdo, déjeune avec le renégat Serge July tandis que Serge Halimi dîne avec un « aîné en reniement » Régis Debray, conseiller attitré de (Castro, Allende, et des princes : Mitterrand, Chevènement, Chirac, etc.) Ce prince des conseillers compterait parmi « les plus grands intellectuels vivants [sic] », emblématiques de la « résistance [re-sic] », invités pour les cinquante ans du Diplo. Guy Hocquenghem dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, dénonce avec sagacité nos deux compères experts en apostasie. Pour autant, S. Halimi, préfaçait sans vergogne l’ouvrage d’Hocquenghem réédité chez ses copains d’Agone.





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